Réparateurs de cellulaires à Ouaga : Du bricolage au professionnalisme

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Certaines mauvaises langues aiment à dire que l’Africain est nul en construction mais est un génie  en réparation. Sans vouloir apporter du moulin à l’eau…pardon, de l’eau au moulin des tenants de  cette assertion, il est tout de même troublant de voir ces jeunes ouagalais, presqu’analphabètes, qui tirent leur épingle du jeu dans ce domaine de haute technologie qu’est la téléphonie mobile. Pas d’école de formation, souvent sans formation sur le tas, parfois bricoleurs, mais généralement efficaces, voici le curriculum vitae des jeunes réparateurs de cellulaires de la capitale du Burkina Faso.

Une boutique de réparateur de cellulaires à Ouaga Ph : B24

« Vous avez déjà entendu parler d’une école de formation de réparateurs de cellulaires ? », nous demande presqu’ironique, Yass, un jeune réparateur de cellulaire, le front ridé et les yeux rivés sur une plaquette électronique. Cette question est en fait une réponse à une autre question que nous lui  avons posée et qui voulait savoir s’il était sorti d’une école de formation qui lui permet de soigner les maux des téléphones portables. En termes moins interrogatifs donc, il n’y a pas d’école de formation de réparateurs de cellulaires au Burkina. Comme une question en appelle souvent une autre, comment fait-il alors pour détecter des pannes sur ces petits chefs d’œuvre de la télécommunication ? « J’ai appris seul », répond Yass, toujours concentré sur l’anatomie interne du téléphone qu’il a disséqué, sous l’ombre de sa boutique, qui ressemble à une grosse boîte d’allumettes plantée à l’horizontale et ouverte en son centre. Un autre point d’interrogation à notre bouche lui enjoint de mieux s’expliquer.

« On bricole, quoi ! »

Ce qu’il fait : « En fait, au début, il y a dix ans de cela maintenant, j’ai commencé par vendre des accessoires de portables. Puis, j’ai commencé à  les ouvrir pour découvrir leur contenu. Plus tard, j’ai appris à  détecter les pannes et à essayer de les réparer. C’est comme ça que la plupart des réparateurs font ». De l’autodidacte donc. Du bricolage aussi : « On bricole quoi ! » reconnaît Yass, qui a donné son nom à sa petite entreprise, « Yass.com ». Le patron de la nano-entreprise « Soum Telecom », Soumaïla  Ilboudo,   a pratiquement le même cursus de formation : la débrouillardise et le bricolage. Voici sa version : « J’aimais bricoler. Chez nous, quand j’étais petit, c’était moi qui réparais les postes radio de la famille. Quand les téléphones sont venus, je me suis aussi mis à les ouvrir et voilà. Mais je n’ai pas appris avec quelqu’un ». Fayçal, un autre  jeune  homme qui s’intéresse aux bobos des téléphones portables, a la même passion des objets électroniques.

Un peu de formation, tout de même !

Seulement, lui n’a pas été autodidacte comme les  deux premiers : « J’ai suivi une formation avec un patron et quelques mois seulement m’ont suffi pour que je parvienne à détecter les pannes et à les réparer ».    Mais Kader Congo, un autre spécialiste des téléphones mal en point, ira plus loin et estime qu’il ne fait pas dans le bricolage, lui. Et il le fait savoir avec les mots qu’il faut : « Non, non ! Chez nous ici, c’est du professionnel ! Ce n’est pas comme les petits bricoleurs au bord des voies ! » Il nous montre ses arguments, c’est-à-dire son matériel : un testeur, un « vaporisateur », un fer à souder, une ribambelle de tournevis, de la colle, une lampe et un ordinateur. « Le testeur sert à détecter les pannes dans le téléphone, explique Congo. Le vaporisateur et le fer à souder servent à réparer et l’ordinateur sert à flasher (reprogrammer la mémoire, Ndlr) les portables ou à les décoder ». Mais l’argument de poids : « J’ai suivi une formation avec quelqu’un. Il a travaillé à l’ONATEL (Office national des télécommunications du Burkina, Ndlr) et s’est maintenant installé à son propre compte ». Kader a payé pour recevoir cette formation : « J’ai payé près de 400 000 F CFA. J’ai été formé pendant un an ».

Des outils de réparation de portables Ph : souris-mini.com

Les réparateurs de portables suivent donc des formations. Pas dans des instituts supérieurs, certes, mais avec des personnes qui peuvent être considérées comme des références. C’est le cas par exemple de Franck Pardevan, un jeune homme qui n’a que le Certificat d’études primaires. Lorsque nous sommes allés le rencontrer à « Kass telecom», l’atelier où il travaille, il nous a fait attendre une bonne dizaine de minutes pendant qu’il était aux petits soins d’un joli téléphone rouge, qui a été plus tard rendu à son propriétaire, débarrassé de sa grippe. Enfin, c’est le diagnostic auquel notre imagination a abouti. Mais pour revenir à nos moutons électroniques, Franck Pardevan nous a révélé qu’il a exercé ce métier pendant trois ans (il a maintenant à son actif six ans d’exercice) avant de bénéficier gracieusement des connaissances d’un Chinois. Gracieusement parce que le Chinois en question était l’ami de son … ami, qui, lui, commercialisait des téléphones portables.

Escrocs ou pas ?

Une petite halte et une vue panoramique permettent de voir que les jeunes réparateurs de cellulaires ont deux sources de formation : leur curiosité et l’apprentissage auprès de personnes plus averties. Mais il n’y a rien qui ressemble de près ou de loin à une institution scolaire. Soit. Reste maintenant à savoir si ce bagage de connaissances suffit à soulager, et les douleurs des téléphones cellulaires et la peine de leurs propriétaires.

On commence chez Franck Pardevan : « Le Chinois qui m’a formé est entretemps reparti en Chine. Quand il est revenu, il était étonné de ce dont nous étions capables. Il a dit : « Vous êtes des sorciers ! » Sans commentaire. Yass, quant à lui, affirme qu’il y avait des clients qui revenaient pour apprécier le travail qu’il a abattu. Il y a de la satisfaction dans l’air un peu partout. Mais cela ne veut pas dire que le ciel est  complètement dégagé. « Ce sont des escrocs ! » a lancé un Ouagalais qui a vigoureusement requis l’anonymat. « Quand ils prennent les portables, ils volent les pièces et détruisent les appareils », a ajouté notre interlocuteur pour soutenir sa thèse.

Ph : fr.123rf.com

Qu’en pensent les principaux concernés ? Ils reconnaissent effectivement que les gens ne leur font pas entièrement confiance. Franck Pardevan dit par exemple que certains clients préfèrent carrément s’asseoir pour suivre de bout en bout la genèse de l’opération chirurgicale qu’on fait subir à leurs appareils. Soumaïla Ilboudo, lui, indique qu’il a eu maintes fois à troquer des portables qu’il devait réparer  contre des appareils neufs, tout simplement parce que leurs propriétaires ont soutenu que le travail fait par le réparateur a plus détruit qu’arrangé. « C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai laissé tomber ce travail depuis deux ans, explique le patron de « Soum Telecom ». Ce métier là est trop compliqué. Je ne vends maintenant que des portables et des accessoires ». « Les gens nous prennent pour des escrocs », termine Yass.

Une école de formation ? Pourquoi pas !

Mais cela, on le sait déjà. Mais est-ce dû à leur formation ? N’ont-ils pas les compétences nécessaires ?  Peut-être bien que si. En tout cas, les réparateurs pensent que ce n’est pas à eux qu’il faut lancer la pierre. La faute d’abord aux appareils eux-mêmes. C’est ce qu’estime Fayçal : « C’est ainsi lorsque nous rencontrons de vieux appareils, très usés, qui, malheureusement ne peuvent plus être remis en état d’usage. Mais le client pensera que c’est nous qui ne connaissons pas notre travail ».  Les propriétaires des portables, ensuite, sont indexés. « Ils font parfois du chantage », opine également Soumaïla Ilboudo.  Yass lui apporte du soutien en remarquant : « Ils ne décrivent pas totalement les anomalies ou les pannes de leur appareil quand ils viennent nous les remettre. Après, ils viennent dire que tu as endommagé leurs portables. Tu te vois obligé de réparer gratuitement ces pannes pour sauvegarder ta clientèle ». Il faut croire cependant que les réparateurs eux-mêmes ne sont parfois pas au-dessus de tout soupçon. Franck Pardevan informe qu’il y a, en effet, certains réparateurs indélicats qui se jouent des pauvres clients, prennent leur argent sans pourtant rien faire de bon. « Mais ce n’est pas tout les réparateurs qui sont comme ça », a-t-il apporté en guise de bémol. Mais comme on dit en pays moaga, c’est un seul âne qui, en goûtant de la farine, a refilé à tous les ânes cette fâcheuse coloration blanche à la base de leur gueule.

reponses.qctop.com

N’empêche, Frank a trouvé une solution : « Nous, tant qu’on n’a pas réparé la panne de ton portable, on ne te prend pas d’argent ». Voilà qui pourrait contenter tout le monde, et d’autant plus que tous ces problèmes n’ont forcément pas de rapport avec le volume de savoir de ces jeunes réparateurs. Toutefois, trop de viande ne gâte pas la sauce, dit-on. Et une école de formation ne gâterait certainement pas l’affaire des réparateurs de cellulaires. N’est-ce pas, Yass ?  « Pourquoi pas ? dit-il, souriant. Peut-être qu’on pourrait alors  aspirer à la retraite ! » Affaire donc à suivre !

 

Les réparateurs de cellulaires à travers le monde

En Europe, on peut dire que le domaine est mieux organisé. En effet, il y a des centres de réparation qui fonctionnent en partenariat avec les constructeurs de téléphones ou créés par eux. Et quand un monsieur ou une dame donne son portable à réparer, il peut recevoir ce qu’on appelle un « téléphone de courtoisie » qu’il ou elle utilisera le temps que va durer la réparation. Celle-ci peut être non payante par l’utilisateur s’il se trouve que son appareil est couvert par une garantie du constructeur avec qui le centre est en partenariat. Rien que du travail  de « pro » !

Au Mali, le marché de la réparation était d’abord dominé par les Burkinabè et les Ivoiriens. Les jeunes Maliens ne s’y sont intéressés que récemment et ils s’en tirent plutôt bien ! En effet, de jeunes réparateurs arrivent à gagner leur pain, et même plus : il y en a qui s’achètent des terrains et les construisent pendant que d’autres s’offrent des voitures. Et ces  dépanneurs  maliens songent de plus en plus à créer un centre de formation en réparation de téléphones portables. Disons que là-bas, on ne lésine pas avec la touche « vitesse » !

En Côte d’Ivoire, c’est vrai que, comme au Burkina, il y a des jeunes d’un niveau scolaire bas qui s’intéressent au métier, mais de plus en plus, le marché est inondé par les étudiants.  Ces derniers sont des produits des filières de la télécommunication ou de l’informatique. En attendant donc de trouver un boulot à la hauteur de leurs diplômes, ils s’exercent ainsi à la réparation des téléphones portables. Et comme on dit là-bas, « ça permet de soigner la galère ! »



Abdou ZOURE

Abdou Zouré est le rédacteur en chef de Burkina24.

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