René Bessolé Bagoro, Président du tribunal administratif de Ouagadougou: « pour les questions d’indépendance de la justice, je suis prêt à payer le prix »

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Réné B. Bagoro, président du Tribunal administratif de Ouagadougou

Le premier « Invité de la Rédaction de Burkina 24 » est Réné Bessolé Bagoro, Magistrat, Président du Tribunal Administratif de Ouagadadougou depuis octobre 2009. Il n’est pas tendre avec le Pouvoir dès qu’il a prêté serment en 2002 et depuis qu’il est au devant du syndicat burkinabé des magistrats (SBM), une organisation qui n’a de cesse de revendiquer  l’indépendance de la Justice burkinabé. A travers cet entretien qu’il a accordé à notre Rédaction, il revient sur son parcours, survole ses ambitions et commente l’actualité politique nationale de ces 12 derniers mois.  Burkina 24 : Bonjour Juge Bagoro, pour commencer, que retenir de votre parcours académique et professionnel ?  

Réné Bessolé Bagoro (R.B.B) : Je tiens tout d’abord à vous remercier pour cette invitation et vous encourager pour cette stratégie que vous avez adoptée qui permet d’informer au-delà du Burkina Faso. Partant, vous m’avez appelé Juge Bagoro mais je voudrai rappeler que je suis maintenant Président de Tribunal. Parlant de mon parcours, je dois dire qu’après mes études primaires, j’ai fréquenté le petit séminaire de Koudougou que j’ai quitté après la classe de 2nd. Après quoi j’ai été inscrit au Lycée Bogodogo où j’ai obtenu le Baccalauréat série A4. Normalement après le Bac je devrais retourner au séminaire mais le destin en a décidé autrement. J’ai continué mes études à l’Université de Ouagadougou où j’ai été orienté en Droit. Après 4 années, j’ai obtenu une maitrise de Droit option droit public avant de rejoindre la Chaire UNESCO des droits de l’homme et de la démocratie au Bénin où j’obtiendrai un DEA en démocratie et en droits de l’homme. Ce qui fait que je suis plus spécialisé en droits de l’homme et en démocratie. Après mon retour du Bénin, j’ai participé au concours de la magistrature et j’ai été admis. Après ma formation, j’ai été affecté au Tribunal administratif de Ouagadougou où j’ai évolué de 2002 à 2009 comme juge et à partir d’octobre 2009 comme Président du Tribunal. En outre, je suis le Président du Syndicat Burkinabé de magistrats depuis Mai 2006, je suis marié, père d’un enfant.

B24 : Votre parcours a-t-il prédéfinit la carrière que vous embrassez aujourd’hui ?

R.B.B : Oui. Mon parcours a affecté ce que je suis aujourd’hui. De l’extérieur on peut avoir l’impression qu’il y a une parfaite justice au séminaire. Mais en réalité on se rend compte de l’intérieur qu’il y a beaucoup d’injustices. Ayant été petit séminariste j’ai eu assez souvent des velléités de révolte. Ces réactions m’ont emmené à me dire que partout où on est, il faut se battre pour ses idéaux. Bien évidemment du primaire jusqu’à l’université, j’ai participé à la défense de principes, et je crois que finalement le Droit m’a donné l’occasion de mieux agir dans ce sens. J’avais plutôt souhaité être enseignant à l’Université ou avocat parce que je croyais que c’était là que je pouvais mieux véhiculer mes idées et défendre certaines valeurs mais le destin a décidé que je sois magistrat. Mais il pas exclu qu’un jour je puisse revenir au métier d’Avocat.

B24 : On vous qualifie de “juge rebelle” mais aussi de leader incontestable au sein de la magistrature burkinabé. Qu’en dites-vous ?

R.B.B :  Je crois qu’il n’y a pas de juge rebelle. Il n’y a ni juge courageux ni juge rebelle. Je pense qu’il y a deux catégories de juges : ceux qui sont attachés au Droit et ceux qui ne sont pas attachés au Droit. Effectivement j’ai rendu une décision (je pense que vous faites référence à la carte d’électeur que j’ai déclaré illégale), et je pense sincèrement avoir dit le Droit. Après avoir prêté serment, lorsque je suis face à un dossier, je n’ai pas une autre considération que le Droit. Si être attaché au Droit c’est être juge rebelle, j’accepte être juge rebelle. Sinon je ne crois ne pas être rebelle, je crois plutôt que je respecte mon serment. Parce que tout magistrat qui ne rend pas une décision en conformité avec le Droit viole son serment. Leader incontestable, je ne sais pas. Je suis secrétaire général d’un syndicat, là également j’essaie de faire prévaloir des principes en mettant de côté les intérêts égoïstes. Je pense qu’il appartient à mes camarades de me juger mais j’avoue que j’ai leur soutien, et c’est aussi grâce à eux que je suis à cette place. Maintenant, il leur appartient de dire si je suis ou non un leader incontesté. En tous cas je suis à la tête de ce syndicat depuis 6 ans, et peut-être qu’il est temps que je passe le témoin à une autre personne.

B24 : Votre Syndicat (Syndicat burkinabé des magistrats) compte près de 2/3 des magistrats burkinabé. A quoi est dû ce succès ?

R.B.B : Il faut dire (comme on aime à le dire) que « le mensonge à beau courir, la vérité finira toujours par le rattraper”. Nous sommes un syndicat qui dès sa création en 1999 à Bobo Dioulasso s’est fixé pour objectif de défendre l’indépendance de la Magistrature, d’aider les Magistrats à dire le droit, et travailler à l’unité des magistrats. Je profite de l’occasion pour rendre hommage à nos collègues fondateurs y compris mon prédécesseur, Me Hervé Kam, qui était le premier Secrétaire général mais qui est devenu avocat. Ils ont toujours travaillé dans les lignes du Syndicat. Et quand nous y sommes arrivés, nous avons continué dans la même ligne de telle sorte que quelque soit le Ministre qui vient à la tête du département de la Justice, nous gardons toujours le cap. Je crois que c’est ça qui finit de convaincre beaucoup de collègues. Ils ont compris qu’en réalité nous ne fonctionnons pas dans l’hypocrisie. Ce que nous disons, c’est ce nous faisons. J’estime que le fait d’avoir pratiquement les 2/3 des magistrats burkinabé avec nous est la preuve que nous sommes dignes de confiance. C’est notre combat, notre rigueur et notre sincérité qui font que le syndicat burkinabé des magistrats est celui qui comporte beaucoup plus de membres.

B24 : Les magistrats burkinabé sont-ils de moins en moins acquis à la cause du pouvoir ?

R.B.B : Disons qu’il est très difficile de l’affirmer. On dit toujours que pour affirmer que l’on connaît un être humain il faut l’avoir vu dans trois situations : quand il a l’argent, quand il a le pouvoir, quand il est pauvre. Je peux parler de moi-même en disant que pour les questions d’indépendance de la justice je suis prêt à payer le prix. Je connais beaucoup de collègues qui se battent avec nous et qui ont cette conviction mais je ne suis pas sûr que nous avons atteint une magistrature où les juges acquis représentent la portion la plus congrue, parce qu’en réalité le Cancer de la magistrature c’est la course aux postes. Or, l’autorité a compris ça et joue un peu sur cette fibre. Mais j’ai bon espoir que tôt ou tard, les gens comprendront qu’une justice indépendante est bonne pour tout le monde. Pour moi, il y a beaucoup de magistrats qui croient en une justice indépendante, mais la proportion de juge acquis est encore élevée.

B24 : Vous avez plaidé longtemps pour des réformes profondes de l’appareil judiciaire et du corps magistral au Burkina Faso. A la faveur des réformes politiques en cours, y avez-vous perçu un réel engagement à satisfaire vos requêtes?

R.B.B : D’abord il faut dire que je fais partie de ceux qui récusent le format du CCRP et des reformes politiques. J’avais même été invité pour présenter une communication sur l’indépendance de la Justice mais je ne m’y suis pas présenté. J’aimerais que vous repartiez aux conclusions du CCRP. Il y a rien de nouveau. Du Syndicat Burkinabé des Magistrats, nous avons envoyé un mémorandum au ministère où nous avons proposé des reformes.  Mais tout ce qui a été retenu par le CCRP ne peut pas permettre à la justice de bien se porter. Prenons le cas de la proposition sur la composition du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Ce que les Magistrats demandent, c’est que le CSM soit une affaire de magistrats. Parce qu’on ne peut pas parler de séparation des pouvoirs et faire diriger le CSM, organe sensé géré la carrière des magistrats, par le Président du Faso qui est de l’exécutif et son ministre de la justice comme vice président. La proposition du CCRP dans ce cas est que l’un des deux vice-présidents soit un magistrat. Ce qui signifie que le CCRP ne veut pas que ni le ministre de la justice ni le Président du Faso quittent du CSM. Le CCRP veut qu’on ajoute seulement un deuxième vice-président qui va être un magistrat. Alors, moi j’estime que ce n’est même pas un centième de que nous souhaitons. Je pense que si le CCRP voulaient faire des reformes au niveau de la justice, nous leur avons suffisamment fait des propositions pour qu’ils y arrivent. Mais en l’état actuel, nous ne voyons rien de concret qui  répondent à nos désirs de reformes au niveau de la Justice.

B24 : Parlant de reformes. Comment avez-vous appréhendé la composition du CCRP, des assises nationales ainsi que les méthodes de mise en pratique des conclusions ?

R.B.B : Il faut dire que le syndicat burkinabé de magistrats fait parti des organisations de la société civile qui ont refusé le format actuel du CCRP. Personnellement, comme je le disais tantôt, j’ai été invité pour donner une communication sur l’indépendance de la justice. J’ai refusé d’y aller. D’abord par rapport à l’organisation, nous disons que si réellement il y a eu crise, si réellement on estimait que notre démocratie est à la croisée des chemins et qu’il faut faire des reformes, il n’appartenait pas au Chef de l’Etat de décréter comment doit être mis en place une instance de réflexion et de quelle doit être sa nature. A mon sens, Il lui appartenait en premier lieu, de convoquer les personnes identifiées pour qu’ils fassent des propositions sur le format du CCRP. Deuxièmement, s’agissant du contenu, en tant que juriste, l’appellation Conseil Consultatif pour les reformes politiques m’indique que les décisions qui seront prises par le CCRP n’ont aucune valeur juridique puisqu’elles ne peuvent pas se suffire à elles mêmes. Or ce que nous aurions souhaité est que si on estimait que les instances républicaines telle que l’Assemblée ne peuvaient plus fonctionner, qu’il soit créée une instance qui va avoir force exécutoire. Ou alors, on confie les reformes à L’Assemble nationale. Mais telle que le CCRP a été constitué, on a comme l’impression qu’on a formé une Assemblée nationale bis à qui on demande de faire des propositions qui ne sont exécutoires.  Pour nous la forme juridique de cette instance pose problème. Troisièmement,  Nous savons que c’est au chef de l’Etat, en dernier ressort, que revient le droit d’exécuter ou pas les conclusions du CCRP. Dans ce cas, il aurait fallu que le Chef de l’Etat convoque ce CCRP, pour lui dire ce dont il a besoin, quitte à ce que le CCRP lui serve de conseiller. Par conséquent, nous récusons ces réformes, ce d’autant plus que nous avons vu de part le passé des Rapports faits par le Collège des Sages, par le Comité National d’Etique et par le MAEP, qui n’ont pas eu d’exécution parce qu’en fait, il n’est mis en application que tout ce qui ne touche pas à la survie du régime. Pour toutes ces raisons, nous faisons partie de ceux qui estiment que le CCRP est inutile et qu’en réalité c’était une occasion que le chef de l’Etat cherchait pour réviser l’article 37.

B24 : Vous avez été fait Homme de l’année par Burkina24 pour l’année 2011. Comment l’homme de Droit a-t-il perçu cela ?

R.B.B : Je vous en remercie et je vois en cela aussi une responsabilité. J’ai la conviction que vous ne faites pas ça pour faire plaisir aux gens. C’est certainement pour dire aux personnes que vous nommez que les burkinabé apprécient ce qu’elles font et qu’ils souhaitent qu’elles continuent dans ce sens. De ce point de vue, je peux dire que je suis heureux de savoir que le peu que je fais est apprécié et je vois en cela un appel à continuer pour mériter cette confiance. Je prends l’engagement de continuer dans ce sens.

B24 : 2011 a été une année qui vous a vu déclaré l’illégalité de la carte d’électeur. Pouvez-vous revenir sur les raisons de cette décision ?

R.B.B : C’est vrai qu’il n’appartient pas au juge de justifier sa décision mais je pense aussi que quand on est dans un Etat où ceux qui ont la possibilité de s’exprimer tordent le cou à la vérité, ça ne peut pas aller. Moi je prends l’engagement de m’expliquer sur cette question.

Vous savez tous qu’en matière administrative vous pouvez saisir le juge pour lui demander d’annuler un acte. S’il annule et acte, cela veut signifie que l’acte disparaît de l’ordonnancement juridique et qu’il ne peut plus être appliqué. Mais vous pouvez le saisir aussi pour qu’il dise si oui ou non un acte est légal ou illégal. S’il dit que c’est illégal ça ne fait pas sortir l’acte de l’ordonnancement juridique mais l’intéressé peut l’utiliser pour obtenir un autre résultat. *

Que s’et-il passé ? Il s’est passé qu’après l’élection présidentielle de novembre 2010, un groupe de personnes, Il s’agit de Me Sankara (candidats aux élections) à travers un de ses députés monsieur Malick Sawadogo, a saisi le tribunal administratif dont je suis le président pour lui dire que la carte électorale qu’on a donné au Sieur Sawadogo  pour aller voter était illégale pour deux raisons principales. 1 : parce qu’il n’y avait pas la mention de son lieu de naissance sur la carte, 2 : parce qu’il n’y avait pas la date de naissance. Ce pendant pour entrer en possession de cette carte, il a présenté un acte de naissance où il n’est pas « né vers ». Or, il se trouve que le code électoral dit que ces mentions doivent être portées sur la carte d’électeur. La question qui se posait était de savoir si la carte délivrée à monsieur Sawadogo et toutes les cartes qui sont dans cette situation sont conformes à la loi électorale. Si oui, la carte est légale, si non, elle est illégale. Et quand effectivement vous lisez la loi électorale,  vous-vous rendez compte que toutes les notions que la loi électorale a prévues n’étaient pas sur la carte d’électeur. pour le savoir on n’a pas besoin d’avoir fait quatre années de droit pour déclaré que la carte est illégale. Nous l’avons déclaré illégale.

“Deal entre le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel”

Après que nous ayons déclaré la carte illégale, il s’est posé un problème : Le Conseil d’Etat est revenu sur la décision arguant que le juge administratif ne peut pas être saisi par voie d’action principale pour connaître l’illégalité d’un acte. Ce qui veut dire que pour nous saisir pour une affaire de ce genre, il faut au préalable passer devant le juge judiciaire afin que ce dernier soulève ce que l’on appelle l’exception d’illégalité. Ce qui relève plutôt d’une jurisprudence française et non burkinabé. En France, la loi parle de recours en interprétation ET  en application de l’illégalité et au Burkina la loi dit « recours en interprétation ET/OU en application ». Or, on ne peut pas appliquer ce qui s’applique en France parce que ce n’est pas pour rien que le juge français dit ET là ou  le juge Burkinabé dit OU. Les deux termes ne sont pas les mêmes. Là, le juge burkinabé a cherché une échappatoire pour arriver à ses fins.  Mais avant, notons que quand il a été fait appel contre notre décision, le Conseil d’Etat n’a pas statué tout de suite. Il a attendu que le Conseil Constitutionnel statue. On a l’impression que le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel se sont entendus, chacun sachant que la décision de l’autre allait avoir un impact sur le dossier, et on décidé que le deuxième statue. Mais je réitère que suis convaincu que la décision que j’ai rendue était celle qui est la plus fondée en Droit.

B24 : Le Burkina Faso a été touché par une crise sans précédent, caractérisée par des manifestations scolaires, de commerçants et surtout de militaires. Comment le juriste que vous êtes a vécu cette période et comment il l’interprète ?

R.B.B : Je suis très meurtri à chaque fois que je parle de cette situation. Parce que je pensais que mon pays, malgré les critiques qu’on lui tenait, gardait toujours un peu de démocratie.

Je retiens que des citoyens se sont opposés à une décision de justice et parce qu’ils ont la force, on leur a donné raison. Lors de mes entretiens précédents, j’avais dit que l’Etat s’est tiré une balle dans le pied et qu’à partir du moment où ils ont préféré l’arme au Droit, ils ont mis à genoux son autorité. Je crois qu’aujourd’hui c’est ce qui se passe. L’histoire me donne raison.

Pour revenir à votre question, il se passe qu’effectivement des citoyens burkinabé, militaires, ont été condamnés pour une question d’infraction de droit commun mais n’ont pas voulu qu’on exécute la décision et pour cela, leurs camarades les ont fait libérer et il s’en est suivies des mutineries. Ce qui veut dire en réalité  que la décision de justice  n’a été qu’un élément déclencheur. Mais ce qu’il faut dire c’est que cette situation n’est que le résultat d’une accumulation de frustrations que les gens n’avaient pas l’occasion d’exprimer. Ils ont trouvé une occasion à travers la décision de justice. Pour s’en convaincre, repartons au moment où les militaires ont été libérés. Saviez-vous qu’ils ont été réintégrés en prison après leur libération forcée et immédiatement libérés par la Cour d’Appel ? Mais ça n’a pas empêché d’autres mutineries d’avoir lieu. L’Etat aujourd’hui à mon sens a perdu le peu de crédit qu’il avait à travers cette situation. C’est ça en réalité qui justifie le fait que partout les gens se révoltent. Ils se disent que si les militaires peuvent faire libérer leur collègues parce qu’ils ont la force, eux ils ont aussi d’autres moyens de pressions. C’est vrai que dans une démocratie on ne fait pas recours à la force mais la force doit restée à l’Etat. Ce qui n’est plus le cas. Nous nous avons été très meurtris, que la justice qui est un pilier de l’Etat de droit et ait été mis à genoux par le pouvoir exécutif qui a pris toutes les mesures pour aider des gens qui refusaient la justice. Mes blessures sont encore plus profondes quand je me rends compte que des magistrats ont participé à cette forfaiture. Je parle particulièrement de nos collègues de la Cour d’Appel qui n’ont pas attendu la décision du juge avant de libérer les militaires. Je crois qu’aujourd’hui tous ceux qui ont participé à créer cette situation récoltent ce qu’ils ont semé: je veux parler de notre ministre de la Justice qui vient d’être limogé. Il fait parti de ceux qui ont fait pression pour que le dossier soit jugé afin que les militaires soient libérés.

B24 : Il semble s’installer au Burkina une culture de la contestation de l’Autorité. Des attitudes certainement consécutives à la crise de l’année dernière. Comment appréhendez-vous cet état des choses ?

R.B.B : Je vais vous surprendre mais je suis très sérieux : les citoyens burkinabé se réveillent enfin. Le citoyen burkinabé a enduré beaucoup de frustrations par un groupuscule de gens qui ont pensé que le pouvoir c’était leur patrimoine. Nous sommes dans une démocratie sécuritaire, une démocratie militarisée qui fait que sous une apparence de démocratie tout ce qui est fait a pour objectif de pérenniser le régime. Les gens avaient des frustrations qu’ils n’arrivaient pas à exprimer parce qu’ils avaient peur. Maintenant qu’ils se sont rendu compte que l’Etat n’a plus d’autorité, il est tout à fait normal qu’ils commencent à s’exprimer.  Moi je suis très content de cette situation parce qu’on gère le pouvoir pour le peuple et il est tout à fait normal que quand le peuple est brimé il parvienne à s’exprimer. Personnellement je demande que les manifestations des burkinabé se fassent sans casses parce qu’il faut que les gens sachent que les édifices publics n’appartiennent pas au pouvoir. C’est la propriété de tous les burkinabé. On peut manifester sa colère sans casser.

B24 : Votre ministre de tutelle, Monsieur Jérôme Traoré, a été limogé du gouvernement à cause d’une affaire largement commentée par les médias. Est-ce la meilleure formule ?

R.B.B : Je dois d’abord dire que ce qui s’est passé, venant d’un ministre de la justice qui de surcroit est ministre de la promotion des droits humains, est très condamnable. Quelque soit les ordres qu’il a pu donner sa responsabilité morale est engagée. A sa place je n’aurai pas attendu qu’on me révoque, j’aurais démissionné. Mais on sait tous que cette notion n’est pas dans la culture de nos autorités. Quant à sa révocation, j’estime que c’est une réaction normale dans un Etat de droit. Malheureusement, je suis convaincu que cette décision n’aurais jamais été prise si nous n’étions pas dans un contexte comme celui d’aujourd’hui. De part le passé, des gens ont fait pire, ont tué, maltraité, ont volé, on a rien fait. C’est parce qu’aujourd’hui nous sommes dans un contexte où l’Etat n’a plus d’autorité, où le pouvoir se cherche. Mais enfin : on aurait aimé aussi que l’on limoge le ministre des finances. Il a proposé quelqu’un pour une décoration le 11 décembre et 21 jours après ce dernier a été pris en possession de 2 milliards de francs CFA dans des cantines. Donc logique pour logique, ils auraient pu le limoger.

B24 : Le procureur du Faso ne doit-il pas se saisir du dossier pour une poursuite judiciaire compétente ?

R.B.B : Quand on occupe de responsabilités et qu’on pose des actes, on peut être dans un premier temps en faute professionnelle, politiquement incorrecte, mais il y a aussi le niveau pénal. Le limogeage du ministre n’est pas une sanction disciplinaire ni pénale. Mais en tant que magistrat, s’il est prouvé qu’il s’est mal comporté, il peut passer en conseil de discipline.

Est-ce que son limogeage règle définitivement le problème ? Normalement non ! Le procureur du Faso doit se saisir du dossier. Parce que le mécanicien en question a été maltraité. Il faut que les responsabilités soient situées. Il faut bien que les Gardes de sécurité pénitentiaire qui l’ont maltraité passent devant une juridiction et si c’est le cas, le ministre ne peut échapper à répondre comme complice.

Rappelez-vous que les deux policiers jugés dans l’affaire Justin Zongo pour avoir donné des coups de gifles à l’élève ont été condamnés en même temps le commissaire de police alors qu’il n’a jamais frappé l’élève. Normalement, si on doit juger les GSP, le ministre Jérôme Traoré doit répondre de complicité puisque sans son ordre, les GSP n’auraient pas arrêté l’intéressé et le molester. Le dossier ne doit pas être clos parce qu’il doit avoir une suite pénale et au besoin une suite disciplinaire contre monsieur Jérôme Traoré.

 

B24 : L’affaire Guiro a fait des gorges chaudes et continue de faire couler beaucoup d’encre. Comment avez interprété ce qui s’est passé autour des deux milliards découverts dans un domicile privé ? Que risque réellement Monsieur Guiro juridiquement parlant ?

R.B.B: Le dossier étant en cours je ne voudrais pas m’y interférer parce que je ne le connais pas mais une chose est claire c’est qu’il lui est reproché un certain nombre d’infraction notamment la concussion. Pour cette infraction, il va falloir que l’on démontre que monsieur Guiro a reçu une partie ou tout son argent en paiement d’un acte qu’il a posé dans le cadre de sa fonction, alors que ce n’était pas payable ou qu’il a exigé plus. On le poursuit aussi pour détournement de biens publics. Là également il va falloir qu’on arrive à démontrer que tout ou partie de l’argent de monsieur Guiro c’est de l’argent qui était destiné aux caisses de l’Etat qu’il a gardé ça par devers lui. Autre infraction, c’est la corruption. C’est le fait qu’il aurait reçu tout ou partie de l’argent en vue d’accorder une faveur à celui qui lui remet cet argent. De ces trois infractions, si monsieur Guiro a réellement de très bons avocats il peut bien s’en sortir si la justice veut bien dire le droit. Mais il lui est reproché aussi la détention illégale d’arme de guerre et détention de devises étrangères. Je pense que ces deux infractions pourraient certainement sauver la face de ceux qui tiennent à ce qu’il soit condamné.

Moralement ce qu’il a fait, dans un pays où il y a la faim est très condamnable. Mais il n’est pas le seul dans ce cas. Les autorités se gargarisent pour dire que « c’est la preuve que personne n’est au dessus de la loi ». Mais il faut que les gens sachent que ce n’est pas suite à une opération mains propres qu’on a arrêté monsieur Guiro. Ce n’est pas le gouvernement qui a engagé une politique de lutte contre la corruption qui a aboutit a l’arrestation du DG de la douane. C’est vraiment une situation fortuite.

Pour clore,  je dirai que des 05 infractions retenues contre Guiro, je vois qu’il y a trois qui seront difficiles à démontrer. Parce que les gens n’entrevoient que l’argent qui est par devers monsieur Guiro. Or en Justice le fait de détenir de l’argent chez soi n’est pour le moment pas une infraction sauf pour le cas des devises étrangères. Il y a aussi le fait que l’indépendance de la justice ce n’est pas condamner quelqu’un parce que tel est la volonté du peuple. Il faut le condamner quand on est convaincu qu’il a fait quelque chose ou le relâcher au gré de subir la fronde de la population.

Réné Bessolé Bagoro (au Centre) avec quelques membres de la Rédaction de Burkina24

B24 : votre mot de la fin ?

R.B.B : Encore une fois j’aimerais vous féliciter parce que j’avoue que c’est avec un agréable plaisir que je découvre votre média dans lequel vous m’aviez consacré le titre d’homme de l’année 2011 alors que je n’étais pas informé. C’est la preuve que vous êtes d’un esprit indépendant. C’est sûr qu’avec l’outil que vous utilisez vous allez avoir une grande audience, ce qui peut vous valoir des ennuis, mais dites-vous que ceux qui ne dérangent pas ce sont ceux qui n’entreprennent rien. Et si vous entreprenez quelque chose, poursuivez malgré l’adversité. Pour ma part, je serai disponible à chaque fois que vous m’inviterai chez vous. Je vous remercie et vous souhaite beaucoup de courage en espérant que la prochaine fois que je reviendrai ici vous trouvera dans de meilleures conditions de travail.



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Il y a 1 commentaire

  1. Je voudrais f?liciter Burkina 24 pour cette interview avec Monsieur BAGORO.
    Vous nous donnez l?, l’occasion de comprendre un peu le fonctionnement de la justice

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