Canal de l’Université de Ouagadougou : Hôtel cinq étoiles des déchets plastiques

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Les déchets plastiques semblent organiser ici un sabbat ! (Ph : B24)

Des déchets plastiques stationnent en une masse magmatique dans le canal qui traverse l’Université de Ouagadougou, aux pieds du pont qui embranche l’Avenue du Capitaine Thomas Sankara à la Nationale 4, face au parc Bangr-Weogo. Ce stationnement dérange la vue, l’odorat et est une menace pour la santé des Ouagalais. Reportage.

Il est 10h, ce lundi 25 juin 2012, lorsque le pneu de notre moto freine au bord du canal de l’Université de Ouagadougou. Des oiseaux gazouillent dans le couvert d’arbres tout autour. Ils ne doivent sans doute pas sentir l’odeur qui nous fait porter notre main aux narines. On en ferait autant avec les yeux, mais vous n’auriez sans doute pas eu l’occasion de lire ce reportage. Par la place laissée par le pan du mur de l’Université arraché par le déluge du 1er septembre 2009, les yeux peuvent voir l’un des ponts qui traversent le campus. L’œil de notre appareil photo  s’y intéresse.

Le « monument » de déchets plastiques

De ce pont naît une procession. Elle commence par une traînée d’eau noirâtre et verdâtre. Elle va en s’enflant de  boue, de cailloux et petits sachets plastiques pour aller former un goulot d’étranglement contre les piliers du pont de l’Avenue du Capitaine Thomas Sankara. Là, un amoncellement pestilentiel de bidons plastiques, de cartons, de jacinthe d’eau, de boue et de détritus de tous genres jette des bouffées d’air malodorant à tous les usagers qui traversent le pont.

Vaste monument aux… déchets plastiques ! (Ph: B24)

Sur la berge opposée, une femme jette dans le canal un bidon relié à une corde et le ramène avec un peu d’eau stagnante qu’elle transvase dans un arrosoir. Arrosoir qui va ensuite déverser son contenu sur de petites planches où poussent des plants d’oseille et d’autres plantes aux feuilles comestibles. Des feuilles qui se retrouveront sans doute dans quelques jours dans le plat de certains Ouagalais. Mais cette femme n’a-t-elle pas peur des maladies ? Nous n’avons pas le temps d’entendre sa réponse. Elle avait fini sa besogne et était partie le temps que nous avons pris pour faire le tour du canal.

C’est cette eau à gauche qui arrose ces plantes aux feuilles comestibles à droite (Ph: B24)

N’empêche, des étudiants sur cette berge révisent leurs leçons. Bruno Ouangré en est un. Il est étudiant en Sciences de la vie et de la Terre (SVT) à l’Université de Ouagadougou. Mieux placé donc pour savoir que cet amoncellement et ce mélange de plastiques et d’eau nauséabonde est un nid de moustiques. Et il tire vite sa conclusion : « On ne peut pas lutter contre le paludisme tant qu’il y a des déchets de ce genre en plein milieu de la capitale ». Bruno pense que c’est une menace pour la santé de la population, un danger pour l’environnement et un empêcheur de bosser en rond pour les étudiants !

Marc Bangou, étudiant en Science économique et de gestion, lui, se préoccupe du design : « ça ne donne pas une bonne image de la ville ». Assurément, on se demande quel touriste pousserait des exclamations de joie et d’admiration devant ce « monument » planté en plein cœur de la ville.

Accusés : l’eau, les autorités, la population

Mais d’où viennent ces déchets ? A priori, on pourrait penser que ce sont les eaux qui les ont trimbalés depuis l’amont du canal et  ils ont été « stockés » là par les piliers du pont. En effet, de l’autre côté de la passerelle, l’autre moitié du canal qui s’enfonce dans le parc Bangr-Weogo contient une eau, certes toujours aussi sale, mais dépourvue de tout déchet plastique, comme si elle avait été filtrée. Bruno Ouangré croit néanmoins que certains Ouagalais s’amusent à prendre ce « tamis » pour un dépotoir. « Tout de suite, j’ai vu quelqu’un venir jeter des ordures là-dedans », dit-il.

Bruno et Marc de demander aux autorités d’agir. L’étudiant en SVT se souvient que l’année dernière, au début du mois de juin, cette partie du canal avait été curée. « On est en fin juin et on se demande pourquoi ils ne sont toujours pas venus ! », s’interroge Bruno. Une question que se posent, sans doute, tous ceux qui sont passés par le pont qui marque la fin de l’Avenue qui se nomme  Capitaine Thomas Sankara. Quelle coïncidence, d’ailleurs !

Le recycleur aux pieds nus

Adama Kindo, le recycleur aux pieds nus (Ph: B24)

C’est au moment de quitter les lieux que nous l’avons vu poser un gros sac noirâtre au bord du canal, avant de plonger dans le magma d’ordures pestilentielles. Le temps d’arriver, nous voyons des sandales et des bidons jaillir du canal et retomber sur la berge. « Je ramasse les couvercles des bidons plastiques», dit Adama Kindo, cheveux hirsutes, pantalon et chemises sales, pieds nus, la trentaine. Il tient un bâton avec lequel il repère et propulse les objets qui l’intéressent. « Je les vends », justifie-t-il, sourire aux lèvres. « C’est une chance de tomber sur un lieu comme ça (…), si je grouille, le soir, je pourrai rentrer à la maison avec 500 francs (CFA) comme ça ! » N’a-t-il pas peur des maladies ? Il penche la tête d’un air résigné, sourit encore, déniche une sandale aux lanières pendantes qu’il attire vers lui. Il la ramasse et la pose sur la berge. Il fait un pas en avant. Son pied s’enfonce dans le magma avec un drôle de bruit. Une coulée brunâtre éclaboussa sa cheville. Il se pencha brusquement et frappa sa jambe et replia le bas du pantalon jusqu’à la cheville, à la recherche de l’insecte qui l’avait piqué. Ne tombe-t-il pas malade à force d’écumer des dépotoirs de ce genre, insistons-nous. Il se releva, n’ayant pas trouvé l’insecte.  «Je vais faire comment ? Tout ce que l’homme fait, c’est Dieu qui y pourvoira », répond-t-il finalement. La foi, la résignation, le courage et l’humilité se mélangeaient dans le regard qu’Adama Kindo nous a alors jeté.  Cette conversation s’est terminée par une bordée de bénédictions mutuelles.   

A.Z

 

 

 

 



Abdou ZOURE

Abdou Zouré est le rédacteur en chef de Burkina24.

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Il y a 2 commentaires

  1. Christophe ZOURE |

    Tr?s bel article avec des photos ?difiantes. Chapeau et vivement que les autorit?s fassent quelque chose…

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