Colin Dupré, historien : “Il est nécessaire que le FESPACO tende à plus d’autonomie vis-à-vis de l’Etat”

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Colin Dupré, auteur du livre “FESPACO, une affaire d’Etat(s)” (Ph : Mylène Kokel)

 Diplômé d’histoire contemporaine et écrivain, Colin Dupré a été piqué très jeune par le virus du cinéma et en particulier celui concernant le continent. Pour son premier ouvrage, Dupré effectue une analyse historique sur le cinéma africain à travers plus de quarante (40) ans d’existence du FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou). BURKINA 24 a donc eu le plaisir de le rencontrer et vous propose l’interview de ce passionné de l’Afrique, du Burkina et de son festival panafricain de cinéma.

BURKINA 24 (B24) :  Vous venez de sortir un ouvrage intitulé : « LE FESPACO, UNE AFFAIRE D’ETAT(S) ». Dites-nous quelles  en sont les grandes lignes  ?

Colin Dupré (CD) : “Le Fespaco, une affaire d’Etat(s)”, 1969-2009 est le premier ouvrage historique consacré au Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou, dans ses dimensions culturelles et politiques.

Mes recherches, réalisées sur plusieurs années, entre Ouagadougou, Toulouse et Paris ont été rendues possibles grâce à l’ouverture des archives du Fespaco, du Centre Culturel français (aujourd’hui Institut français) et aux nombreux grands témoins rencontrés.

J’y analyse en profondeur plus de quarante ans de la vie du festival, en posant la question des rapports entre ce festival, la diplomatie et la politique intérieure du Burkina Faso. Ce que j’ai voulu faire avec ce livre, c’est traiter l’histoire culturelle et politique du continent africain et du Burkina Faso à travers l’histoire des cinémas africains et du Fespaco.

“Ce que j’ai voulu faire avec ce livre, c’est traiter l’histoire culturelle et politique du continent africain et du Burkina Faso à travers l’histoire des cinémas africains et du Fespaco.”

L’ouvrage, constitué de quatre grandes parties, débute par un état des lieux aux racines mêmes du Fespaco : analyse du cinéma colonial, naissance des cinémas africains et enjeux culturels post-coloniaux. La suite de l’ouvrage aborde chronologiquement les trois grandes phases de l’évolution du festival entre 1969 et 2009. Une première phase entre 1969 et 1981 traite de la naissance du festival, de sa structuration et sa consolidation. La troisième partie traite de la période révolutionnaire au Burkina Faso et de l’ère Sankara. Enfin, en dernière partie, je m’attache à l’analyse des années 1991-2009 et des relations récentes que le Fespaco entretient avec la politique nationale et les grandes affaires diplomatiques africaines. Sur l’ensemble de l’ouvrage, je traite des liens que le festival tisse avec la politique et analyse les conséquences sociales et culturelles du Fespaco au “Pays des Hommes Intègres”.

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B24 : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à réaliser cette œuvre sur le cinéma africain ?

CD : C’est avant tout lié à mon parcours personnel. Lorsque j’étais au lycée, j’étais membre de l’option cinéma-audiovisuel. Dans le cadre de cette option, nous nous sommes rendus au Burkina Faso durant le Fespaco. Plusieurs camarades et moi-même avons d’ailleurs réalisé un petit documentaire au Burkina que nous avons présenté au baccalauréat et lors de festivals lycéens de vidéo. C’est mon premier contact avec le Burkina, le Fespaco et les cinémas africains. Ce n’est qu’après que j’ai su que j’en ferais une spécialité. En fait, c’est un peu comme un coup de foudre à retardement!

J’ai poursuivi mon cursus universitaire à l’Université de Toulouse le Mirail en histoire. Je n’ai jamais cessé de m’intéresser au cinéma africain en visionnant beaucoup de films de réalisateurs comme Ousmane Sembène, Gaston Kaboré, Idrissa Ouédraogo, Djibril Diop Mambéty, et tant d’autres. Et inévitablement, mon oeil est resté attentif au Fespaco. J’avais soif de connaissances dans ces premières années de Fac. Mais j’étais frustré de constater que personne ne s’intéressait à ce festival du côté des  chercheurs et des journalistes.

Toulousain d’origine, Colin Dupré est diplômé d’un Master 2 d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse le Mirail, et d’un Master 2 en expertise et médiation culturelle. Depuis plusieurs années, il s’est spécialisé dans le cinéma, notamment dans l’histoire des cinémas africains et du Fespaco. Il a aussi travaillé pour la diffusion, et la mise en valeur du patrimoine cinématographique africain lorsqu’il a collaboré avec la Cinémathèque Afrique de l’Institut français.   Il a participé à sa sauvegarde aux côtés de Catherine Ruelle au sein de Radio France Internationale, en organisant notamment le transfert de plusieurs fonds d’archives sur les cinémas africains à la Cinémathèque de Toulouse.  Parallèlement, il est auteur de plusieurs articles pour le compte de la revue Africultures, Journal of film preservation (périodique de la fédération internationale des archives du film) et Directory of World cinema : Africa pour l’éditeur britannique Intellectbooks. 

Il n’existait aucun livre sur le sujet mis à part quelques ouvrages thématiques ou sur l’esthétique des cinémas africains, souvent anciens, et parfois trop “occidentalo-centrés”, ne donnant pas forcément la parole aux acteurs même du festival. Après la licence, j’ai souhaité poursuivre en Master 1 puis Master 2 recherche. La recherche était alors un monde complètement nouveau pour moi, mais je savais que je voulais travailler sur le cinéma et le Burkina, et le Fespaco s’est vite imposé à moi.

L’absence du festival dans toute l’historiographie est à la fois une chance et une aberration pour moi ! C’était vraiment étonnant que personne ne se soit posé la question des origines, de l’évolution et de la naissance d’un tel festival ! Cela m’a permis de travailler sur le sujet dont je rêvais, mais cela m’a aussi posé la question de savoir pourquoi personne n’a travaillé sur ce sujet.

 “Je pense qu’il est nécessaire de tendre à plus d’autonomie vis-à-vis de l’État burkinabè et d’être absolument intransigeant quant à la formation des professionnels des meneurs de projets culturels, cela ne s’improvise pas.”

Il n’est pas normal que des chercheurs africains et burkinabè n’aient pas travaillé véritablement sur la question. Mais cela s’explique par les difficultés qui se présentent aux chercheurs autour de ces questions. Ce que j’espère vraiment, c’est que ce livre ouvrira une brèche et que de nombreuses études économiques, sociales, ou autres soient réalisées sur le festival. C’est une nécessité. Mon souhait le plus cher c’est que cet ouvrage soit un électrochoc pour les chercheurs burkinabè qui doivent, eux aussi s’intéresser à leur patrimoine. La question maintenant c’est de savoir si on les laisserait faire… Rien n’est moins sûr et probablement que c’est pour cette raison qu’aucun d’entre eux n’a pu étudier aussi profondément le Fespaco (il existe plusieurs mémoires ou travaux universitaires, mais encore trop rares).

C’est comme ça que je me suis lancé dans cette formidable aventure scientifique.

Colin Dupré : “Il est certainement temps de prendre note des difficultés rencontrées depuis longtemps et d’enfin les affronter” (Ph : Mylène Kokel)

B24 : De part votre métier d’historien, vous avez dû vous rendre sur le terrain pour vos recherches. Racontez-nous  votre première rencontre avec notre continent, l’Afrique, et son cinéma ?

CD : Effectivement, j’ai passé un certain temps à Ouagadougou dans le cadre de ces recherches. On ne peut pas écrire l’histoire sans matière première. Or la matière première en question ce sont les sources (archives, presse, entretiens, etc.). Je me suis rendu un grand nombre de fois à Ouagadougou, et j’y ai passé plusieurs mois, 7 ou 8 dans le cadre de ces recherches.

Ma première rencontre avec le Fespaco c’est l’échange avec le lycée Nelson Mandela de Ouagadougou lors de ma terminale. Mais mon premier contact avec un film africain c’est le visionnage de deux films sénégalais Madame Brouette de Moussa Sene Absa et la Petite Vendeuse de Soleil, de Djibril Diop Mambéty lorsque j’étais adolescent.

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 “Il est certainement temps de prendre note des difficultés rencontrées depuis longtemps et d’enfin les affronter.”

B24 : Quel regard analytique portez-vous sur l’Afrique du cinéma, cette « affaire d’état(s) » plus de 40 ans après la création du FESPACO ?

CD : Je ne sais pas si l’heure est au bilan comme certains le pensent, mais plutôt comme vous le suggérez à une analyse des problèmes et des atouts du festival. Le festival a maintenant plus de quarante ans, on se dirige vers les cinquante ans et le bilan d’un peu moins d’un demi siècle est compliqué. Il m’a fallu près de 400 pages pour en faire l’histoire, je n’arriverai pas à résumer l’ouvrage en quelques lignes. Ce que l’on peut dire en revanche pour débuter une sorte d’amorce de réflexion ici, c’est que l’histoire du Fespaco est très liée à l’histoire politique et culturelle de l’Afrique et du Burkina.

Il est certainement temps de prendre note des difficultés rencontrées depuis longtemps et d’enfin les affronter. Mais c’est évidemment plus facile à dire qu’à faire et je pense que la Délégation Permanente du Fespaco fait preuve d’une bonne volonté et se donne du mal pour réussir. Je le leur souhaite d’ailleurs de tout cœur. En revanche, je pense qu’il est nécessaire de tendre à plus d’autonomie vis-à-vis de l’État burkinabè et d’être absolument intransigeant quant à la formation des professionnels des meneurs de projets culturels, cela ne s’improvise pas.

“Des problèmes financiers récurrents”

La marge de manœuvre n’est pas aussi large que cela, et il y a des problèmes financiers récurrents. Tout cela a pour conséquence principale les véritables problèmes d’organisation que l’on a connus par le passé. C’est selon moi la direction à prendre si le festival souhaite se maintenir à son rang de principal festival de cinéma africain. Car il ne faut pas se leurrer, même si le Burkina est le principal bailleur du Fespaco, l’autonomie institutionnelle lui permettrait de s’émanciper et de prendre les directions les plus adéquates.

Comme j’aime à le dire, en paraphrasant Ousmane Sembène, il ne suffit plus d’être “l’aîné des anciens” (NDLR : C’est ainsi que le cinéaste sénégalais, Ousmane Sembène, aimait être surnommé par ses pairs) parmi les festivals de cinémas au sud du Sahara (Les Journées Cinématographique de Carthage, JCC, ont été créées trois ans avant le Fespaco).

B24 : Avez-vous reçu de la part des acteurs du FESPACO un soutien quelconque pour la réalisation de cette œuvre historique consacrée à l’évolution de ce festival depuis sa création à nos jours ?

CD : Evidemment, sans le concours du Fespaco, je n’aurais jamais pu réaliser ce travail de fond, car une bonne partie de mon travail s’est déroulé dans la salle d’archives du festival.

Pour ces recherches, j’ai eu l’aide du Fespaco en premier lieu, qui m’a ouvert ses portes et m’a permis d’analyser toutes les archives qui y sont conservées. Messieurs Filipe Savadogo et Michel Ouédraogo m’ont aussi apporté un soutien important. Hamadou Sondé, documentaliste au Fespaco durant mes recherches, a aussi été très présent pour moi.

(Ph : cultureetpartage.com)

J’ai pu bénéficier des archives sur le Fespaco disponibles à l’Institut français de Ouagadougou au sein du « fonds burkinabè ».

J’ai aussi rencontré une douzaine de personnes ressources. Monsieur Filippe Sawadogo, ministre de la Culture d’alors, Monsieur le Délégué Général du Fespaco Michel Ouédraogo, Monsieur Baba Hama ancien Secrétaire Général du Fespaco actuellement Ministre de la Culture, Monsieur Jean-Hubert Bazié journaliste, Monsieur Abdoulaye Diallo journaliste et directeur du centre de Presse Norbert Zongo, Madame Christiane Fioupou professeure d’anglais à l’Université de Toulouse le Mirail, Monsieur Émile Galbani, Monsieur Gaston Kaboré, cinéaste, Madame Catherine Ruelle journaliste et fondatrice de l’association Racines, Madame Alimata Salembéré ancienne présidente du Fespaco puis Déléguée Générale, Monsieur Emmanuel Sama journaliste, critique de cinéma qui a été en service à la Direction du Cinéma du Burkina (DCN) et désormais à l’ISIS, Monsieur Bassirou Sanogo, Monsieur Clément Tapsoba conseiller du Délégué général du Fespaco journaliste et critique de cinéma.

Sans l’aide des acteurs du Fespaco, ce livre n’aurait jamais existé. Il faut signaler la présence de trois contributions extraordinaires dans cet ouvrage. La préface de Clément Tapsoba, la postface de Catherine Ruelle et enfin le splendide cahier photographique de Michel Ayrault. Ces contributions enrichissent mon travail et me permet de proposer un ouvrage complet sur le Fespaco.

Je remercie enfin vivement l’Organisation Internationale de la Francophonie qui s’est lancée à mes côtés dans cette aventure grâce au soutien de Mme Souad Houssein et qui a permis l’ajout du cahier photographique !

B24 : Après cet ouvrage monsieur DUPRE, quels sont vos futurs projets pour l’Afrique ?

CD : Pour l’instant, dans l’immédiat, le principal projet c’est de faire vivre ce livre et de faire connaitre le festival en dehors des articles durant la période du Fespaco. J’ai plusieurs projets autour du Fespaco et des cinémas africains, mais il est encore trop tôt pour pouvoir en parler.

B24 : Un dernier mot à l’endroit de BURKINA 24 et de ses lecteurs et où pouvons nous nous procurer votre ouvrage?

CD : Vous pouvez vous procurer le livre à Paris dans les librairies de l’Harmattan et sur Internet sur le site de l’Harmattan et la plupart des sites de vente en ligne ! Il sera disponible aussi à Ouagadougou et un lancement officiel pour l’Afrique aura théoriquement lieu durant la prochaine édition du Fespaco.

Il existe aussi une page Facebook pour faire un peu vivre cet ouvrage, n’hésitez pas à vous y rendre et à aimer cette page ! http://www.facebook.com/Histoire.du.Fespaco

Merci à BURKINA 24 et n’hésitez pas à vous rendre au Fespaco en 2013 !

 

Entretien réalisé  par HDLC

Correspondant de Burkina 24 à Paris.

Hubert DeLorenzo COMPAORE

Correspondant de Burkina 24 en France

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