La Francophonie économique : horizons des possibles vus d’Afrique

593 0

C’est un sujet qui clive, divise, ne laisse personne indifférent. À vrai dire, à chaque fois que j’ai parlé du livre que j’ai commis sur ledit sujet, il n’y a eu que deux sortes de réactions. D’un côté, il y a ceux pour qui l’idée est séduisante, qui sont intéressés à en savoir plus, veulent comprendre comment l’on peut dynamiser cet espace et n’ont aucune gêne à envisager le commerce intra-francophone. À l’opposé, il y en a qui ne veulent absolument rien savoir. La Francophonie équivaut au néocolonialisme. Ils s’expliquent mal que les pays africains adhèrent encore à ce « machin » et pour certains d’entre eux, c’est quasi une provocation que de défendre une idée comme la Francophonie économique car il s’agit de prolonger la domination, la mainmise  de la France sur les économies africaines.

À vrai dire, il aurait été surprenant qu’il en soit autrement. Pour ma part, je me situe plutôt dans la première catégorie. Je n’ai/n’aurais absolument aucun complexe à envisager de vendre des services, conquérir des marchés, collaborer dans une dynamique mutuellement bénéfique avec des gens qui parlent français, une des langues que je maîtrise le mieux. Je pense de plus, qu’avec les diasporas africaines installées, en France, en Belgique, en Suisse mais aussi au Canada, par exemple, l’Afrique aura à faire, pour de nombreuses années encore, aux francophones. Et la réalité économique les rattrapera car si la tendance se maintient, l’Afrique améliorera sa condition, elle intéressera davantage le monde y compris les pays francophones non-africains. Et ce que certains appellent la diaspora entrepreneurship y viendra pour internationaliser son entreprise, y attirera ses partenaires de divers pays francophones. Par ailleurs, la proximité géographique de l’Europe – où il y a plusieurs pays francophones – jumelée à l’Histoire ne font-elles pas de celle-ci une partenaire commerciale logique de l’Afrique ?

Francophonie économique ne signifie aucunement pour moi plus de Françafrique; elle ne signifie pas davantage moins de Chine-Afrique ou d’Inde-Afrique ou encore de Brésil-Afrique ou même de Russie-Afrique. Rappelons que la Russie a annulé pour 20 milliards de dollars la dette de plusieurs pays africains. À l’heure où tous les continents,  tous les pays du monde, en commençant par l’Europe et les États-Unis travaillent avec la Chine, pourquoi l’Afrique s’en priverait ? Au nom de quoi marginaliserions-nous la coopération Sud-Sud qui pourrait nous être tant bénéfique ?

Par contre, je le maintiens, si un certain nombre de conditions sont remplies, il sera avantageux pour l’Afrique francophone d’intensifier sa coopération économique dans l’espace francophone pour au moins trois raisons.

Géographie de l’Afrique francophone  

Les pays francophones africains entre eux-mêmes peuvent et doivent faire plus de commerce. Et mon sentiment, c’est qu’à l’avenir, ils en feront plus. Voyez-vous, en 2020, l’Afrique aura un PIB de 2600 milliards de dollars contre 1600 en 2008, en 2030, elle sera urbanisée à 50% et en 2050, elle aura 2 milliards de consommateurs. Au cours des prochaines décennies donc, le continent d’Aliko Dangote subira des transformations radicales. Il est hors de question que les Occidentaux ou les BRIC soient les seuls à profiter de cette manne. Les Africains sont concernés au premier chef. Avec 30 pays sur 54 qui ont le français en partage en Afrique, il me paraît évident, que les entrepreneurs africains francophones qui ont besoin de communiquer pour commercer, penseront leur expansion internationale africaine en ayant tête le critère linguistique. Sera-ce le seul ? Non ! Sera-t-il important ? Évidemment que oui. Prenons un pays comme le Cameroun, situé en Afrique centrale, frontalier avec cinq pays francophones et qui au-delà du Nigéria, a accès à l’Afrique francophone de l’ouest, ses entrepreneurs les plus talentueux n’étendront-ils pas leurs tentacules dans ces autres pays francophones ? Pour ceux qui en doutent, regardons simplement les actions internationales en Afrique subsaharienne des banques marocaines.

Expertise d’excellence mondiale

Il est, disons, dans les pays du Nord de la Francophonie des expertises que je qualifie d’excellence mondiale. Et parmi celles-ci, il faut le souligner, il y en a plusieurs qui aideront l’Afrique à atteindre l’émergence à laquelle elle prétend. Intéressons-nous rapidement à un pays comme le Canada et attardons-nous sur trois secteurs d’activités. Le Canada est un champion mondial de l’industrie minière : d’après le quotidien canadien La Presse, c’est au pays à la feuille d’érables que l’on compte ¾ des sièges sociaux d’entreprises minières dans le monde. Au surplus, une transaction sur trois dans le domaine minier partout dans le monde se déroule à la bourse de Toronto. Les pays d’Afrique francophone comme le Burkina, le Gabon ou la RDC ont des potentiels miniers incroyables. S’agissant de la seule RDC, l’on évalue à quelque 24 000 milliards de dollars son potentiel minier actuellement connu. L’Afrique, y compris l’Afrique francophone, qui reste encore largement inexplorée, offrirait donc des perspectives hyper intéressantes au Canada. Le déficit énergétique est criant en Afrique or avec l’hydroélectricité, parfaitement maîtrisée par les Canadiens, il y aurait moyen de palier à ce frein. Il faut le rappeler, la RDC a le moyen d’alimenter toute l’Afrique avec son potentiel hydroélectrique. Qui peut penser qu’il ne saurait avoir de collaboration entre Electricity Development Corporation – entreprise publique camerounaise – et Hydro-Québec – géant mondial de l’hydroélectricité – alors que le Cameroun, misant sur le potentiel de la Sanaga compte produire de l’hydroélectricité pour réduire son déficit énergétique et exporter les surplus ?  La foresterie n’est pas en reste. Alors que dans nombre de pays africains francophones ne savent valoriser qu’à environ 25% un tronc d’arbre, le Canada se situe plutôt autour des 75%. Il est donc très bien positionné pour être, là aussi un partenaire de premier plan pour l’Afrique. Tout cela est d’autant plus important que s’il faut du transfert de compétences, de connaissances, il faudra de la formation. Qui peut nier qu’avoir cette langue en commun devient du coup un important avantage ?

Comme nous le précisons dans un autre papier de ce dossier, l’une des conditions majeures pour que cette Francophonie économique marche est que les Africains doivent être pleinement partie prenante des décisions. Il va de soi pour nous que cette intensification, doive par exemple conduire à la création de co-entreprises.

Division internationale du travail

Dans l’émission Les Clés de l’éco de la chaîne i-télé, diffusée le 6 février 2012, l’industriel Alain Afflelou, qui évolue dans la filière de la lunetterie, a expliqué pourquoi dans cette industrie, la fabrication se faisait en Chine. Il a été clair : si on produisait en France, l’on ne vendrait pas. Aujourd’hui, comparativement à la Chine, une paire de lunettes fabriquée en France revient quatre fois plus cher. Afflelou poursuivait ainsi : « c’est sans commune mesure. Il n’y a pas de débat ! » Il concluait en signalant que malgré tout, une grande part de la valeur ajoutée de cette industrie se faisait en France, grâce notamment à la recherche et au design.

En 2040, l’Afrique comptera 1,1 milliard d’hommes en âge de travailler et l’on peut penser que si elle a su combler son déficit énergétique, infrastructurel, si elle a bien formé cette main d’œuvre, alors, elle sera l’atelier, sinon, un des grands ateliers du monde.

Le français est la seule langue parlée sur les cinq continents. Les entrepreneurs des autres pays francophones et francophiles du monde entier pourraient donc, toute chose étant égale par ailleurs, voir un certain intérêt à effectuer une partie de leur production sur le continent.

Par ailleurs, avec la classe moyenne qui va grandissant, McKinsey dans Lions on the move, annonce qu’en 2020, 128 millions de ménages africains auront des revenus discrétionnaires. Les entreprises envisageront de construire des usines en Afrique pour desservir cet important marché. À partir de là, est-ce déplacé de penser que pour, justement vendre aux francophones, ces usines soient construites dans des pays francophones et francophiles ? Surtout, si à l’échelle de la Francophonie, des mesures ont été prises pour faciliter le commerce intra-francophone ? Les pays francophones hors-Afrique, rechigneront-ils à envoyer des ingénieurs, des formateurs, qui parlent français dans les pays francophones ? Alors que précisément, il n’y aura pas de barrière de langue, point de besoin de traduction des manuels de formation ?

 L’on avait coutume de dire que le Brésil est le pays de l’avenir et qu’il le resterait longtemps, espérons que l’on ne pensera pas longtemps de l’espace francophone qu’il en est un d’avenir et qu’il le restera longtemps…

Serge TCHAHA*

* : Originaire du pays des Lions Indomptables, chroniqueur économique, il est l’auteur du livre « La Francophonie économique – Horizons des possibles vus d’Afrique », paru chez l’Harmattan en 2012.



Justin Yarga

Journaliste web qui teste des outils de Webjournalisme et datajournalisme, Media strategy consultant.

Article similaire

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *