René Tapsoba, participant au 5e Lindau Nobel Meeting : « C’est tout simplement une expérience unique de vie »

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Du 19 au 24 Août s’est tenu le Lindau Nobel Meeting en Allemagne. Parmi les 450 jeunes économistes qui ont eu l’opportunité de discuter avec les lauréats de Prix Nobel en économie, un jeune Burkinabè, René Tapsoba. Economiste de formation et en poste au département des finances publiques du FMI, le parcours de ce jeune ne laisse pas sans admiration. Il a confié à Burkina 24 ce qu’il a retenu de cette rencontre, ainsi que ses points de vue sur un certain nombre de questions discutées au Lindau Nobel Meeting.

Burkina 24 (B24): Du peu qu’on sait de toi, tu as un parcours dont beaucoup de jeunes rêvent. Parle-nous de ce parcours qui t’a conduit au FMI.

René Tapsoba (RT): J’ai fait une formation d’économiste à l’Université de Ouagadougou où j’ai reçu le prix de meilleur étudiant de l’Unité de formation et de recherches en sciences économiques et de gestion (UFR/SEG) en 2004 à l’issue de ma première année de Licence.

Dans la foulée, j’ai réussi le concours d’entrée au Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI) basé à Clermont-Ferrand (France).

A l’issue de mon master et en tant que major de promotion, il m’a été attribué une bourse de doctorat du gouvernement français pour rédiger une thèse intitulée : « ciblage d’inflation et règles budgétaires dans les pays en développement : interactions et conséquences macroéconomiques ».

Mon travail de thèse a reçu en 2012 le prix de meilleure thèse en économie décerné par l’institut CEDIMES à Paris (Sorbonne). En septembre 2012, j’ai été recruté à Washington, DC par le Fonds Monétaire International (FMI).

J’ y ai fait mes premières armes au sein du département Afrique avant de passer du côté du département des finances publiques de cette institution.

Ce que je peux dire de mon parcours, c’est qu’il est un combat permanent pour l’excellence, et Dieu aidant, je peux être fier de là où ce combat m’a conduit aujourd’hui

B24: Vous êtes l’un des participants au Lindau Nobel meeting ; parlez-nous un peu de cette rencontre et comment vous avez été sélectionné pour y prendre part?

RT: Le “Lindau Nobel Meeting” est une rencontre qui se déroule tous les trois ans dans l’île de Lindau en Allemagne entre les économistes ayant gagné le Prix Nobel d’économie et des jeunes économistes sélectionnés de par le monde.

Cette rencontre sert de forum d’échanges sur les grands enjeux économiques à venir, et permet par dessus tout de promouvoir le dialogue entre, non seulement ces jeunes économistes et les illustres lauréats du Prix Nobel, mais aussi entre les jeunes économistes eux-mêmes.

Le Lindau Nobel Meeting était à sa cinquième édition cette année et a connu la participation de 18 prix Nobel d’économie et un Prix Nobel de littérature, et des jeunes économistes de 80 différentes nationalités. L’événement a eu pour invités de marque la Chancelière Angela Merkel, le Président de la République de Singapour, et la Reine de Suède.

En ce qui concerne le mode de sélection, les candidats devaient avant tout être de jeunes économistes. Ensuite, ils doivent disposer d’un curriculum vitae très riche indiquant, entre autres, qu’ils étaient les meilleurs dans leur classe, parler couramment l’anglais, montrer un fort intérêt pour la recherche scientifique, et être recommandés par leurs professeurs ou supérieurs hiérarchiques.

C’est à ce titre que j’ai été nominé, avec d’autres collègues, par le FMI pour représenter l’institution au Lindau Nobel Meeting.

“…les décideurs politiques devraient s’attaquer de manière plus proactive aux questions d’inégalités depuis leurs racines”

B24: De quoi avez-vous discuté au Lindau Nobel Meeting ? Y avait-il un sujet d’intérêt pour nos pays africains ?

RT:  Plusieurs thèmes ont été abordés, mais pour les économies africaines, le sujet le plus captivant était sans conteste celui relatif à la mondialisation, le capitalisme, et les inégalités de revenus dans les pays en développement.

A ce propos, le Professeur Stiglitz (NDLR, Prix Nobel 2001) a fait remarquer que les inégalités face aux politiques publiques, par exemple en termes de système éducatif, de taxation, ou de transport offert à différents segments de la population, conduisaient inéluctablement aux inégalités de revenus.

En d’autres termes, les inégalités d’opportunités et les inégalités de revenus seraient systématiquement liées: si le système éducatif est tel que l’enfant du pauvre a moins de chance que l’enfant du riche d’accéder aux meilleures formations, il va de soi qu’au bout du compte il demeure plus pauvre par rapport à ce dernier.

Le Professeur a insisté sur le fait que contrairement aux idées reçues, moins d’inégalités de revenus et une plus forte croissance économique feraient bon ménage, c’est-à-dire que les deux seraient complémentaires et non en contradiction. L’implication est alors que les décideurs politiques devraient s’attaquer de manière plus proactive aux questions d’inégalités depuis leurs racines, car celles-ci constituent le socle par excellence de l’instabilité politique dans un pays.

Depuis la récente crise financière et économique, le FMI par exemple accorde une attention particulière aux conséquences des différentes politiques économiques sur la distribution de revenus.

Dans les pays en développement, “il faudrait impérativement une grande transparence dans la gestion des recettes provenant des ressources naturelles”

De façon connexe, répondant à une question que je lui ai posée sur la gestion des ressources naturelles dans les pays à faible revenu, le professeur Stiglitz a, en ligne avec des travaux antérieurs, comme ceux du professeur anglais Paul Collier, suggéré que l’incapacité de ces pays à tirer le maximum de leurs ressources naturelles découlerait, en plus d’autres causes déjà établies par les chercheurs, du conflit qui existe entre les objectifs des multinationales exploitant ces ressources et les intérêts des populations de ces pays.

En effet, ces multinationales prétendent vouloir aider ces pays, mais en réalité, elles sont plus guidées par la recherche du profit. Elles déploient donc les moyens nécessaires pour réussir à payer le moins de recettes possibles au gouvernement.

Outre le recrutement d’avocats hyper-qualifiés et de lobbyistes extrêmement puissants, ces moyens incluraient surtout la corruption des élites locales dans l’optique de contourner les codes miniers et les différentes législations. En guise de solutions, des propositions sont esquissées, impliquant les dirigeants des pays riches, des pays en développement et la société civile.

Concernant les pays riches, il serait judicieux que leurs Parlements votent des lois rendant coupable de crime, toute multinationale qui serait prise en flagrant délit de corruption dans un pays en développement.

La difficulté à ce niveau restera bien sûr de gagner la bataille médiatique contre les puissants lobbyistes généralement au service de ces multinationales.

Du côté des gouvernements des pays en développement, il faudrait impérativement une grande transparence dans la gestion des recettes provenant de ces ressources naturelles, dont entre autres l’exigence de passer par des mécanismes d’enchères pour l’octroi de toute convention minière, et la pleine divulgation des termes des conventions minières.

Cela peut par exemple se faire via la publication des conventions et des titres miniers sur les sites web du gouvernement, et l’adhésion et le respect des critères de l’initiative sur la transparence des industries extractives.

Par ailleurs, les gouvernements devraient veiller à taxer de façon optimale l’exploitation de ces ressources naturelles, en gardant toujours à l’esprit que des études et des enquêtes tendent à indiquer que la prolifération des incitations fiscales n’est pas ce qui attire le plus les investisseurs, mais plutôt le caractère sain, transparent et prévisible du cadre institutionnel.

Au contraire, la multiplication des incitations fiscales, parfois de façon incohérente, aboutit à l’érosion de l’assiette fiscale. Quant à la société civile, son rôle serait principalement de veiller à la bonne formulation des contrats miniers, en exigeant du gouvernement la plus grande transparence sur tout le processus de négociation, mais aussi et surtout en assistant techniquement et financièrement les décideurs politiques avec des avocats et des ingénieurs financiers très qualifiés, afin que ces décideurs puissent discuter sur le même pied d’égalité avec ces multinationales, qui elles disposent des meilleurs avocats et ingénieurs financiers.

Un autre aspect important, et pas des moindres, serait pour la société civile de servir de rempart ultime en faveur d’une exploitation des ressources naturelles qui soit respectueuse de l’environnement, gage d’équité vis-à-vis des générations futures.

B24: Selon vous, la question de l’utilité de la discipline des sciences économiques (en anglais, How useful is economics ?) se pose-t-il à nos pays africains, en l’occurrence le Burkina Faso que tu connais bien ?

RT: Absolument, et j’ajouterai même que cette utilité, vue sous l’angle du rôle et de la place des principes économiques, en particulier ceux qui sont communément acceptés par les économistes de tous bords, se pose avec davantage d’acuité dans nos pays africains.

Comme vous le savez, l’économie est une science qui s’intéresse à l’allocation optimale de ressources rares. Je n’ai point besoin de vous convaincre que l’Afrique est un des continents où les ressources (financières et humaines) sont les plus rares.

Vous conviendrez alors avec moi que ce contexte de rareté des ressources, caractérisé par une pauvreté chronique, une inégalité de revenus parmi les plus fortes au monde, et la faiblesse du capital humain, fait des pays africains le lieu par excellence du besoin des principes économiques.

Pour vous en donner une idée, par exemple, chaque fois que vous demanderez à un fonctionnaire international, disons de la Banque mondiale ou du FMI, dans quel pays il a le plus senti que son travail a été le plus utile, vous entendrez toujours le même refrain: dans les pays à faible revenu, notamment en Afrique, parce que c’est là où les besoins sont les plus énormes, où les capacités physiques et humaines sont les plus faibles.

Plus concrètement, prenons le cas d’un pays dépendant substantiellement de la générosité des partenaires techniques et financiers pour boucler son Budget annuel. Il devient alors très capital de s’assurer que toute décision d’investissement public y est précédée d’une analyse coût-bénéfice rigoureuse qui en justifie l’opportunité et le caractère prioritaire.

Par exemple, le retour sur investissement de l’augmentation des dépenses de fonctionnement du gouvernement, inhérent à l’agrandissement de son parc automobile est-t-il supérieur à celui de l’augmentation des dépenses sociales qui viseraient à améliorer les conditions de soins dans les hôpitaux et dispensaires publics ou d’études dans les écoles et universités?

Du côté du secteur privé, l’utilité de l’Economie pourrait par exemple s’observer à travers l’éclairage qu’il apporte sur l’opportunité des décisions d’investissement, l’identification des mesures à même de favoriser un meilleur accès des petites et moyennes entreprises au crédit bancaire, sources majeures de création d’emplois dont nos pays ont tant besoin.

L’Economie essaie donc d’apporter des possibilités de réponses à des problèmes pratiques rythmant le quotidien de nos populations. Mais dans le même temps, nos économies africaines présentent souvent des particularités qui ne sont pas toujours reflétées dans les modèles mathématiques standards fréquemment utilisés en économie et souvent développés à l’origine pour des pays plus riches.

La plus grande prudence doit donc être de mise quant aux recommandations de politiques économiques qui découlent de telles analyses. De surcroît, la qualité et la fréquence des statistiques dans nos économies africaines restent encore à être améliorées. Pourtant, les évaluations empiriques requièrent des données de qualité pour mieux éclairer les prises de décision de politiques économiques.

La Chancelière Merkel faisait justement observer pendant les meetings que si vous posez une même question à cinq économistes, vous risquez de récolter cinq réponses différentes, tout dépendant par exemple des hypothèses que chacun formule.

Cela serait le cas même si toutes ces réponses découlaient d’analyses reposant sur des données de bonne qualité. Alors, vous imaginez bien ce qu’il en serait si vous disposez en outre de données peu fiables ?

Des efforts énormes doivent donc être consentis pour doter les instituts statistiques africains des ingrédients nécessaires pour produire des données de meilleure qualité et disponibles en vue de permettre aux économistes d’être encore plus utiles dans leur rôle pour une croissance plus forte et équilibrée et l’élimination de la pauvreté dans nos pays.

Mais bien sûr, les économistes doivent toujours garder à l’esprit qu’ils ne sont que de simples techniciens, ce qui implique d’eux d’user surtout de leurs connaissances pour proposer aux décideurs politiques les différents scénarii et arbitrages possibles face à un problème donné, laissant la responsabilité de la décision finale aux décideurs politiques, qui eux sont redevables devant les électeurs.

“Il est très capital de s’assurer que toute décision d’investissement public y est précédée d’une analyse coût-bénéfice rigoureuse qui en justifie l’opportunité et le caractère prioritaire”

B24: Comment avez-vous vécu ces rencontres avec des prix Nobel et quels enseignements pour votre jeune carrière d’économiste ?

RT: Pour faire le parallèle avec le football, je dirais que participer à ces rencontres est dans une certaine mesure comparable à la situation d’un joueur de football amateur d’un quartier populaire de Ouagadougou, qui passait le temps à revêtir des maillots de Christiano Ronaldo ou de Lionel Messi et qui se retrouve un jour dans un stade à jouer un match avec ces derniers.

Vous vous dites alors : waouh, Dieu est grand! Plus sérieusement, c’était un grand honneur pour moi de pouvoir prendre part à ces rencontres, de pouvoir discuter directement avec ces « gourous » de la pensée économique, et de pouvoir rencontrer de jeunes brillants économistes venus d’horizons divers. Ceci est tout simplement une expérience unique de vie.

Je situerai le bénéfice de ces rencontres sur le plan des opportunités professionnelles ou « techniques », en ce sens que ces rencontres servent de tremplin pour davantage de coopération scientifique avec des jeunes de cultures et d’horizons divers, toutes choses qui concourront indéniablement à élargir notre vision et notre compréhension du monde et des phénomènes économiques qui nous entourent.

En effet, un des sujets abordés lors des discussions concernait le rôle majeur de la diversité dans le processus de genèse de l’innovation, source principale des gains de productivité et donc de création de valeurs. Coopérer avec des économistes de pays, de cultures, et d’expériences divers nous ouvre davantage l’esprit, et nous pousse à remettre perpétuellement en cause notre façon de penser, réflexe par essence que tout bon économiste devrait avoir.

B24: Voulez-vous partager avec nous quelque chose que vous avez retenu de cette rencontre, peut-être en rapport avec vos propres travaux de recherche et/ou les Prix Nobel?

RT: Le professeur Sims, Prix Nobel 2011, a fait un rappel, à savoir qu’il n’existe aucune théorie économique qui établit de façon solide qu’une cible d’inflation excessivement faible devait être la norme dans les banques centrales, surtout dans les pays à faible revenu. Tout ce que l’on sait est qu’historiquement, les données montrent qu’il devient davantage difficile de contrôler l’inflation une fois qu’elle dépasse certains seuils (5 ou 10% selon les pays).

Ce rappel du professeur est en étroite ligne avec des conclusions d’un article de recherche que j’ai coécrit avec un autre compatriote aussi passé par le CERDI, Zorobabel Bicaba, qui montrent que la fixation d’un objectif d’inflation de 2 %, et pouvant varier de +/-1 autour de cet objectif, par la BCEAO, émanant elle-même de l’ancrage du Franc CFA à l’Euro, résonne comme un luxe pour les pays de l’UEMOA, en ce qu’il pénalise la croissance économique dans ladite zone, car aboutissant par restreindre l’économie au-delà de ce qui est nécessaire.

Au final, cet article suggère que ces pays gagneraient à cibler plutôt un taux d’inflation légèrement plus élevé. Un résumé non technique des principaux résultats de cette étude peut être consulté sur le blog publié par le comité du Lindau Nobel Meeting ou sur celui du Centre international sur la croissance codirigé par la London School of Economics et l’Université d’Oxford.

Tous les prix Nobel ont été remarquables, très ouverts, et très accessibles. Par dessus tout, la chose la plus frappante des échanges avec eux demeure leur sens élevé de l’humilité intellectuelle, reconnaissant qu’ils ne détiennent pas nécessairement la vérité, et que nous jeunes économistes devrions toujours garder à l’esprit de nous questionner sur ce qui nous a été enseigné comme étant la vérité, la norme, la certitude, l’orthodoxie.

Mais l’exposé du professeur Roth (NDLR, Prix Nobel 2012) sur un sujet pas tout à fait standard en Economie, à savoir la réglementation des marchés répugnants et des transactions prohibées, comme par exemple le commerce sur les transplantations de reins, a été la surprise et l’une des curiosités de ce Meeting.

Une telle thématique a le mérite de rappeler le caractère multidimensionnel des sciences économiques, soulignant l’importance pour les économistes de faire preuve davantage d’ouverture d’esprit vis-à-vis des autres disciplines (sociologie, philosophie, physique-chimie, sciences politiques, histoire, etc.) afin de mieux cerner les différentes problématiques auxquelles ils auront à faire face.

Entretien réalisé par mail  par Justin Yarga
Burkina 24

Justin Yarga

Journaliste web qui teste des outils de Webjournalisme et datajournalisme, Media strategy consultant.

Il y a 13 commentaires

  1. Chapeau mon fr?re, comme le disait quelqu'un "la valeur n'attend point le nombre d'ann?e ", puisse ton exemple inspir? toute la jeunesse burkinab? et pourquoi pas africaine!

  2. TU fais la fiert? du Burkina,en toute franchise je suis tr?s ?mus!pense-y a venir servir ton pays c’est mieux!il faut que ses blancs comprennent que nous sommes pas des moins que rien!brave Burkinab

  3. Ren?, respect pour ces r?ponses claires concernant la finance publique de nos pays. F?licitations aussi pour cette s?lection et pour cette carri?re qui s’ouvre devant toi. Il est bien vrai que tu as parl? de transparence et de corruption et c’est l? tout le probl?me, car m?me si les dirigeants africains r?ussissent un jour ? penser correctement l’investissement et d?cide toutes les ?tudes n?cessaires, ce qui serait un grand pas, nous savons tous que la mise en oeuvre est une autre paire de manche. En ce sens, la bonne gouvernance est gage de croissance si ils appliquent les principes que tu as pr?conis?.
    Pour ce qui est du ciblage d’inflation, il est tr?s clair que tu as compl?tement raison, un pays en d?veloppement ne doit pas chercher ? avoir une inflation aussi faible qu’un pays d?velopp?, car comme tu l’as pr?cis, cela brime la croissance. Ceci est vrai car la croissance na?t de l’instabilit? et non de la stabilit? ?conomique, ? condition que certains ingr?dients soient r?unis.

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