Missa Hébié, réalisateur : “La RTB ne m’a jamais donné un radis pour diffuser mes séries”

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Le prolifique réalisateur burkinabè de séries télévisuelles Missa Hébié va encore à la conquête de l’Etalon d’or à cette 24e édition du FESPACO. Prix RFI en 2009 au FESPACO avec son long métrage « Le Fauteuil», candidat à la compétition officielle avec son film « En attendant le vote… » en 2013, il brigue cette année encore le grand prix avec «Cellule 512». Cependant, le réalisateur ne semble pas optimiste si les difficultés auxquelles il fait face ne sont pas surmontées. Outre ces difficultés, Missa Hébié pointe du doigt les maux qui minent le cinéma burkinabè lors d’une interview accordée à Burkina24.

Burkina24 (B24 ): Quelle appréciation faites-vous du cinéma  burkinabè aujourd’hui?

Missa Hebié (M.H) : Le cinéma burkinabè est en train de perdre aujourd’hui sa notoriété. Avant, dans les années 80, 90, le cinéma burkinabè était très vu à l’extérieur. On participait à de grandes compétitions comme Canne, Berlin et d’autres festivals à travers le monde.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, même s’il y a beaucoup de choses qui sont faites. Il se trouve que ces films ne sont pas très représentatifs du cinéma burkinabè.

Ce sont des films faits avec de petits moyens, rapidement et qui n’ont pas de grandes audiences. Cela  fait que le cinéma burkinabè perd de sa notoriété. Cela est dû, peut-être, au fait que les grands cinéastes burkinabè, Pierre Yaméogo, Idrissa Ouédraogo, Dani Kouyaté, qui à l’époque, faisaient des grands films, n’en ont plus les moyens.

Les moyens se font de plus en plus rares. Tous les guichets à l’étranger auprès desquels on tapait et qui nous ouvrait largement les portes,  sont fermés.

« Quand il y a une crise économique, on commence par couper le budget de la culture »

B24 : Et pourquoi on vous ferme les portes ?

M.H : Parce qu’il y a la crise économique un peu partout dans le monde. Et quand il y a une crise économique, on commence par couper le budget de la culture. Malheureusement, c’est le cas. Du coup, vous avez la coopération française, d’autres financements qui ont fermé leur porte.

Au niveau du Burkina Faso, à l’époque, l’Etat burkinabè pouvait donner 30 à 50 millions (de F CFA) minimums à un film. Cela fait quelques années qu’on a plus vu ce budget alloué à un film. Sauf cette année. J’ai appris qu’il y a deux ou trois films qui ont eu 60 millions de F CFA.

B24 : Lesquels ?

M.H : Je peux citer le film « L’œil du cyclone » de Traoré Seydou, le film de Ouédraogo Tasséré, je ne connais pas le titre, et malheureusement le film de Adama Sallé qui est décédé, je ne sais pas si le film va voir le jour. Ils ont bénéficié de 60 millions chacun, à ce que j‘aurais appris. On espère que cela va rester ainsi ou que même ça va aller en augmentant.

« L’Etat doit mettre la moitié sinon même le quart de ce qu’il met dans le football dans la culture »

Les films en compétition cette année, sont de très grands films. Le minimum de budget, à ce que j’ai ouï dire, c’est autour de 300  à 900 millions de F CFA.

Nous, on va au FESPACO avec de petits budgets. Je prends mon cas par exemple. Mon film sélectionné au FESPACO, je peux dire que c’est l’un des plus petits budgets parmi la liste des films que j’ai vus. Je me retrouve avec un budget de 50 millions. C’est difficile, vous savez, de compétir au côté de ces films parce que la qualité technique n’y est pas.

 On est obligé de travailler avec, excusez-moi du terme, des techniciens qui sont peut-être bien mais comme on le dit « c’est pas arrivé » et  avec le matériel de bord. J’ai monté mon film dans mes studios à Faso films ici à Ouagadougou. Ma table de montage est très limitée.

Je suis en train de chercher des financements pour aller faire une bonne finition à Paris mais je n’arrive pas à avoir ce financement. Ce qui veut dire que si je dois compétir, parce que mon film a été présélectionné sur la base d’un prémontage que j’ai fait dans mon studio, alors il faut aller à Paris pour faire une bonne finition. Si je dois compétir avec la copie que j’ai envoyée au FESPACO, vous voyez que mes chances sont limitées.

B24 : Est-ce pour autant que vous partez déjà perdant ?

Missa Hébié posant avec ses trophéesM.H : Moi je ne suis pas aussi optimiste, vous savez? Il faut  être réaliste. Même si vous avez de bons comédiens, si techniquement le film a des lacunes, la commission va juger sur la base de ce qu’elle a vu. Et ça, comme on le dit, ça ne ment pas.

 Moi, par exemple, mes deux longs métrages précédents, quand je les ai envoyés dans des compétitions internationales, il me revient toujours : « techniquement votre film n’est pas au point, le scénario est bon, les comédiens sont assez bons », tel est le cas, je suppose des autres films burkinabè.

Il faut que l’Etat burkinabè mette la moitié,  sinon même le quart de ce qu’il met dans le football dans la culture. Cela nous suffira largement pour donner au cinéma burkinabè le rayonnement qu’il avait avant.

B24 : L’ère du numérique ne devrait –elle pas apporter un plus au cinéma burkinabè ?

M.H : Vous travaillez avec une caméra aujourd’hui,  6 mois après elle est périmée. Une autre camera de plus haute définition voit le jour avec laquelle les autres travaillent et suivent toujours l’évolution. Nous n’arrivons pas à suivre cette évolution.

On tourne toujours soit en DV Cam, soit avec de petites cameras HD. Au départ déjà, la qualité de l’image prend un coup. Dans la salle de montage avec des matériels approximatifs, la qualité de l’image prend encore un coup.

B24 : Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez fait face lors du tournage du film « Cellule 512 » ?

M.H : Les difficultés sont énormes ! Je parlais tantôt du budget. J’avais au départ un budget de 250 millions de F CFA. Je me suis contenté de 50 millions de F CFA.  Il faut le dire,  j’ai travaillé au rabais.

Je n’ai pu faire appel qu’à un directeur photo français et là encore,  j’ai tellement négocié. Il m’avait proposé de faire venir du matériel technique de France. Mais vu le prix de la location de ce matériel et l’assurance, je ne pouvais pas.

Ensuite,  je voulais travailler avec un certain nombre de comédiens. Mon directeur  de production a négocié avec ces comédiens qui ont refusé les tarifs que je leur proposais. J’étais obligé de prendre d’autres comédiens qui avaient moins d’expérience et que je sentais moins, même si je les ai dirigés autant que je pouvais, même s’ils ont fait le maximum pour me faire plaisir.

Je pense que quelque part,  il y a un petit manque à gagner parce que moi déjà, intérieurement, j’étais frustré en n’ayant pas le comédien avec qui je voulais travailler.

Au niveau de la finition du film, je n’avais pas les moyens de travailler dans un studio. Quand je faisais « En entendant le vote », j’ai fait venir une monteuse et une table de montage de France,  parce que j’avais un peu plus de moyens.

J’avais eu l’accompagnement de la francophonie, du ministère des affaires étrangères de la France et d’autres accompagnements. Ce qui fait que j’avais un budget de 300 millions de F CFA et je suis parti faire les finitions en France et on a kinécospé le film, bref.

Il y a eu cette frustration dans « Cellule 512 ». J’ai fait le prémontage dans mon studio et heureusement, ça été sélectionné sur les 13 films long métrage en compétition officielle. Ça veut dire que quelque part, il y a quelque chose dans mon film. Maintenant, il faut trouver les moyens pour aller le finir en Europe pour qu’il ait encore une grande qualité et soit plus compétitif.

B24 : Seriez-vous dans le délai ?

M.H : C’est une question de moyens. Ce n’est même pas grand-chose, c’est 15 millions de F CFA. Si je les ai aujourd’hui, j’ai déjà réservé le studio en France mais il m’accule tous les jours d’envoyer une avance pour confirmer la réservation du studio. Je n’ai pas cette avance, qu’est-ce que je fais ? Si jusqu’à un certain délai, je n’arrive pas à payer, ce sera dommage et je vais me contenter de mon prémontage burkinabè.

Ensuite, pendant le tournage, j’étais obligé de tourner vite parce que je n’avais pas suffisamment d’argent. Vous savez, chaque jour de tournage coûte une fortune. Il y a au minimum 50 à 70 personnes sur le plateau chaque jour. Il faut les nourrir, il faut les déplacer. Je ne pouvais pas prendre mon temps.

J’avais prévu au moins 6 semaines de tournage mais finalement, j’ai tourné en 28 jours. Ce qui est vraiment très rapide pour ce film-là. En plus, c’était pendant la saison des pluies. Les intempéries ont joué sur le budget du film.

B24 : Vous faites aussi beaucoup de séries télé. Pensez-vous que c’est le plus facile à faire?

M.H : Non. Que ce soit les séries ou les longs métrages, chaque catégorie a sa vie et ses retombées financières. Si vous tournez un long métrage qui marche bien, déjà au niveau des salles, je prends l’exemple du « Fauteuil », il m’a permis d’avoir de l’argent. Les salles étaient toujours pleines, en l’occurrence Ciné Nerwaya et Ciné Burkina, pendant deux mois.

Cela m’a permis de rentabiliser le film parce que je l’avais fait sur fonds propre. Vous voyez ! Alors qu’une série ne peut pas avoir ces entrées financières. Ensuite, il y a quelques chaînes qui achètent les films. Si vous arrivez à les placer sur des chaînes qui achètent bien, tant mieux.

“La télévision burkinabè  ne paie pas les séries”

Au niveau des séries, même si j’arrive à les faire passer dans les salles, les séries ne sont pas faites pour ça. Les séries  sont faites pour les télévisions.

La télévision burkinabè ne paie pas les séries. Moi je me suis toujours battu, je suis à ma troisième saison du «Commissariat de Tampy», deux saisons de  « L’as du lycée ». Tout a été diffusé à la RTB mais ils ne m’ont jamais donné un radis.

Je trouve ça dommage car il paie des séries brésiliennes, je ne sais à combien. Même si c’est un minimum, donnez-nous ce minimum pour pouvoir passer nos films sur vos antennes. Cela va nous encourager. Ce sera un plus que nous allons gagner.

Moi, particulièrement, je n’ai plus de subvention. Je travaille sur fonds propre. Quand j’arrive à vendre une série à une télévision, je prends pratiquement les 2/3 pour investir dans la prochaine série et prendre un crédit à la banque pour compléter. Et si la télévision commençait à acheter, je pense que cela allait nous encourager à produire.

Les autres chaînes comme TV5 et Canal+ achètent si c’est bien réalisé. Mais à combien  ? TV5 encore ça va mieux, mais vous voyez nos films qui passent sur Canal+ ! Moi je suis embêté. Les gens croient que je suis riche parce que mes films et séries passent sur canal+.

 Si je vous dis qu’un long métrage, Canal+ achète ça à 3 000 euros (2 millions de F CFA) et ils vont passer ça cinq, six fois sur leur chaîne. Et dès qu’ils font passer, les pirates prennent et on a les DVD partout en Afrique et même en Europe.

C’est la même chose pour les séries. Au début, je refusais de vendre mais comme je vois tous les autres collègues qui vendent, si je ne le fais pas, je suis le seul à me battre, ça ne marche pas.

Mais je leur ai écrit. “Si vous continuez comme ça, vous allez tuer la production africaine. Aidez-nous à produire en achetant un peu plus parce qu’on a plus de subvention !” Ce sont des commerçants ! On est obligé de faire avec.

B24 : Il y aura une quatrième saison de « Commissariat de Tampy » ?

M.H : Là c’est difficile à dire parce que la troisième saison, je l’ai faite avec beaucoup de difficultés, financières d’abord et ensuite au niveau organisationnel.

« Commissariat de Tampy » a une particularité. Il y a 8 comédiens principaux et chacun d’eux coûte cher. Même s’ils vont dire que je ne les paie pas suffisamment, c’est de bonne guerre, chacun veut  tirer la couverture le maximum sur soi !  Mais nous, on est obligé de payer avec ce qu’on a et ce, sans compter les autres comédiens et techniciens. Je suis en train de réfléchir à la suite.

B24 : Certains cinéastes ont décrié la main-mise de l’Etat sur le FESPACO. Vous êtes de cet avis ?

M.H : Une si grande manifestation internationale n’est pas facile à organiser. Même si on la confie à un privé, ce n’est pas évident que ça marche. Mais on ne sait jamais.

Mais  je pense qu’il faut que l’Etat ait une main mise dans cette affaire parce que cela  permet de la recentrer, d’en donner une certaine envergure.

 Même si je prends le cas des autres festivals internationaux, comme Canne, qui sont entre les mains des privés, ce n’est pas la même façon de faire en Afrique et particulièrement au Burkina Faso.

 On a vu ce que deviennent les sociétés d’Etat quand on les privatise. Que l’Etat soit toujours derrière ça,  en ne mettant pas trop la main dessus, mais en poussant la chose.

B24 : Comment appréciez-vous la tenue du FESPACO dans cette période de crise ?

M.H : Tenir le FESPACO malgré l’insurrection, la  menace de la maladie Ebola, je félicite les autorités pour ça. Et je pense qu’il ne faut pas que les gens demandent trop, qu’ils soient exigeants, que les gens acceptent le minimum qu’on va leur proposer pour que le FESPACO puisse marcher.

J’ai entendu dire que l’ouverture ne sera pas aussi grande comme aux autres  éditions, ce qui n’est pas une si mauvaise chose.

Autant faire un petit FESPACO bien organisé et réussi que de vouloir faire un grand FESPACO mal organisé qui va amener les gens à se plaindre.

 Propos recueillis par Reveline SOME

Burkina24

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