Contribution des femmes à l’insurrection populaire d’octobre 2014 au Burkina Faso

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Ceci est une contribution sur l’apport des femmes à l’insurrection populaire au Burkina Faso.

John Fitzgerald Kennedy disait que « la victoire a 100 pères mais la défaite est orpheline.» Maintenant que la poussière du silmandé politique qui a balayé le régime autoritaire de Blaise Compaoré s’est dissipée, il est peut-être temps de faire le point sur la contribution que les femmes burkinabè ont eu à apporter. Il est de notre opinion que dans cette lutte du peuple burkinabè contre l’injustice et l’autoritarisme, le rôle des femmes a surtout été prépondérant sur deux aspects.

Le premier aspect concerne leur mobilisation effective sur le terrain. Cette mobilisation a commencé bien avant les évènements d’octobre dernier. En effet, elles se sont faites remarquées dans les rues de la capitale avec leurs casseroles et assiettes, durant les manifestations contre la vie chère. Il s’agissait pour elle d’envoyer un message fort à l’endroit du régime en place sur la mal gouvernance.

Nos mères et sœurs avaient fini par comprendre que les dons de pagnes de 8 mars et les « djanjobas » ne pouvaient ni trouver du travail à leurs maris, ni nourrir, soigner ou éduquer leurs enfants. Ainsi, dans les marchés populaires, les langues se déliaient-elles et la désapprobation du régime Compaoré était sur toutes les lèvres surtout face à la montée vertigineuse des prix des denrées de consommation. Elles ont donc progressivement déserté les rangs du CDP dans les quartiers pour se rallier massivement à l’appel des différentes associations et partis politiques qui luttaient contre la modification de la Constitution.

Ce ralliement des femmes sur le terrain a pu se faire aussi grâce à la contribution des plus jeunes d’entre elles. Armée de smartphones, cette génération millénaire de filles burkinabè (génération Y), a su faire un excellent usage des réseaux sociaux pour sonner la mobilisation. Facebook, Twitter, email, Whatspp, Viber, etc., tous les moyens étaient bons pour faire le buzz sur la toile et sonner le rassemblement.

Non seulement elles ont pris part à toutes les manifestations organisées par l’opposition et la société civile, mais elles ont aussi organisé des actions spécifiques. En effet, dès l’après-midi du 27 octobre 2014, les femmes ont ouvert les hostilités avec l’organisation d’une marche-meeting malgré l’interdiction de la dite marche par l’ex maire de la ville de Ouagadougou.

Les 28 et 30 octobre, alors que certains hommes étaient collés à leurs postes radios à la maison ou au service, les femmes sont encore sorties pour battre le pavé sous un soleil de plomb. Enfin le samedi 1er novembre, au lendemain des évènements, nos mères et sœurs sont encore sorties en tête pour balayer les rues et ramasser les débris…

Tous ceux qui étaient sur le terrain ont été témoin du courage extraordinaire des femmes burkinabè prenant les même risques que les hommes sur le « champ de bataille.» Elles ont respiré des gaz lacrymogènes « non conventionnel » et devant les coups de feu, elles n’ont pas reculé.

On dénombre d’ailleurs deux d’entre elles parmi des martyrs de l’insurrection populaire. Elles n’ont pas pris ces risques en tant que femmes mais en tant que burkinabè conscients de leurs droits et devoirs. Sur ce champ de bataille, il n’était plus question de quotas genre, d’émancipation ou d’égalité hommes/femmes. Il était plutôt question de patriotisme et de détermination dans la lutte, pour un Burkina Faso meilleur.

Le second aspect de la contribution des femmes à l’insurrection populaire concerne l’usage qu’elles ont su faire de notre histoire politique et de la tradition africaine. Personne ne pourra nier la contribution significative des femmes dans l’aboutissement des luttes politiques dans notre pays.

En janvier 1966, Elles étaient là pour dire non à Maurice Yaméogo et à son gouvernement impopulaire. A l’appel des révolutionnaires du 4 août 1983, elles ont répondu. Mieux, elles se sont assumées en tant que pionnières, CDR, Haut-commissaires, ministres, etc., malgré de refus de certains maris « réactionnaires » de l’époque.

Cette tradition de lutte des femmes burkinabè transmise génération après génération, s’est encore manifestée en octobre 2014 au grand dam du régime Compaoré. L’écrasante majorité de nos mères, filles, et sœurs qui sont sorties le 27 octobre étaient habillées en pagne tissé danfani assorti du fouloir « luli péndé », qui se portait au temps de la révolution. Pour couronner le tout, Elles sont sorties avec des spatules à la main, en signe de révolte.

Dans l’Afrique noire profonde, les rois et empereurs ont toujours observé une peur viscérales contre le courroux des femmes car elles font et défont les royautés. Toute cours royale en Afrique frémit de peur quand les femmes se mobilisent pour manifester leurs mécontentements dans les rues du royaume.

Pire, quand elles sortent avec leurs ustensiles de cuisines pour protester, c’est le début de la fin pour le roi en place. Ainsi, pour les initiés de la tradition africaine, une telle attitude des femmes burkinabè à la veille de la marche-meeting du 28 octobre 2014, présageait-elle la fin prochaine du règne Compaoré.

En définitive, il convient d’observer que sans la contribution des femmes burkinabè à la lutte, le silmandé politique de fin octobre n’allait pas avoir la même intensité.

Le Burkina Faso a prouvé qu’au sein d’un grand peuple, ce sont les femmes qui en constituent la force motrice. Elles sont l’alpha et l’oméga de nos luttes. Ce sont des femmes burkinabè qui ont enfanté les activistes de la société civile ainsi que les leaders des partis politiques de l’opposition qui ont organisé et conduit la lutte jusqu’à la victoire.

Ce sont ces mamans qui accordaient leurs bénédictions aux militants et militantes à chaque fois qu’ils ou elles sortaient pour les marches de protestation. C’est aussi la souffrance de nos mères, sœurs, et filles qui a alimenté la détermination du peuple burkinabè dans sa lutte légitime, vraie et sincère pour le changement, la démocratie et la justice. Toute cette détermination, le peuple burkinabè le doit à la femme qui a toujours soutenu, à la mère qui supporte et éduque, et à la sœur qui conseille.

Nous inaugurons ainsi un nouveau chapitre de l’histoire politique de notre pays. C’est une page de l’histoire où le peuple burkinabè reconnait et honore la femme pour son patriotisme, son courage et son engagement dans la lutte. C’est surtout une page de l’espoir qui s’ouvre. Espoir que le courage de nos mères galvanisera les générations futures pour qu’elles prennent toute leur place aux cotés des hommes dans la gestion des affaires publiques.

Il est donc grand temps qu’on ait un débat sincère sur la place de la femme burkinabè dans la société. Là où nous voulons aller en tant que peuple libre et digne dépendra de la place que nous accorderons à la femme dans la gestion des affaires publiques et non de notre capacité à leur distribuer des pagnes lors des cérémonies de 8 mars.

Il est temps que les différentes formations politiques du pays cessent « d’utiliser » les femmes comme du bétail électoral ou des faire-valoir dans leur stratégie de conquête et de gestion du pouvoir.

Aussi, ça sera peut-être trop demandé à nos constitutionalistes et juristes de revoir notre Constitution pour instaurer le bicaméralisme comprenant une assemblée de femmes comme aux temps de nos ancêtres. Toutefois, peut-être que nous pouvons commencer par accepter, aussi extraordinaire que cela puisse paraitre à certains (hommes), que la femme est l’égale de l’homme au plan juridique et de l’aptitude mentale.

Une telle vérité aura certainement des implications profondes dans la gestion des affaires publiques et l’une d’elle serait la suppression du ministère de promotion de la femme. Pour cela, il faudra un changement de perspective qui nous permettra de comprendre que ce combat n’est pas un combat de la femme ou pour la femme mais un combat de la société burkinabè qui cherche à s’assumer en toute indépendance. En attendant, restons toutes et tous en position de combat car la lutte continue.

Aurora Ouédraogo (Email : [email protected])

Bernard Zongo (Email: [email protected])



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