Pr Taladidia THIOMBIANO : « Défendre la transition, c’est défendre la démocratie »

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Le Pr Taladidia Thiombiano, dans cette tribune, donne son analyse de la situation nationale.

Aujourd’hui, plus qu’hier, il est important que les démocrates sincères se lèvent comme un seul homme pour défendre la Transition face aux « assassins de l’ordre ». Le problème qui se pose et qui se posera pour les trois derniers mois de la Transition, ce sont les soubresauts de remise en cause de l’achèvement paisible de cette Transition avec des élections apaisées en octobre.

C’est vrai qu’à l’origine de la Transition, de nombreuses erreurs ont été commises. En rappel de ces erreurs, il y a dès le départ l’absence de la mise en place d’une Constituante chargée de l’élaboration d’une nouvelle constitution, le manque d’une véritable feuille de route pour cette Transition entraînant une navigation à vue, l’appel à l’armée pour prendre le pouvoir, la non arrestation des principaux dignitaires du régime défunt à commencer par le Président Blaise Compaoré. Mieux, ce dernier a été accompagné avec armes et bagages dans sa fuite.

Ces erreurs sont dues à des comportements d’amateurisme doublés d’opportunisme de certains responsables des OSC et de Partis politiques. C’est vrai aussi que dans une lutte politique chacun des protagonistes a ses objectifs cachés et on a pu observer les bagarres déclenchées quelquefois pour occuper les postes dans la Transition. Ces comportements déviationnistes sont aujourd’hui les causes profondes des tempêtes périodiques qui secouent le « Navire-Transition » amarré depuis octobre 2014.

En dépit de ces erreurs et attitudes opportunistes, cahin-caha, le navire est en train de s’acheminer vers sa destination. Cette arrivée triomphale n’est pas du goût d’un certain nombre de personnes qui à tort ou à raison n’ont pas intérêt à voir cette arrivée.

D’où des tentatives de remise en cause de ce qui a été à la base du « Soulèvement populaire » des 30 et 31 octobre 2014. Tout démocrate, tout intellectuel patriote doit savoir qu’au-delà des individus (Zida, Barry, etc), c’est la démocratie qui doit être défendue. Si tel n’est pas le cas, la remise en cause de la Transition signifiera que nos martyrs sont morts pour rien. Toute attitude de neutralité, d’indifférence face à la situation relève de la complicité avec les « assassins de l’ordre ».

Pour bien comprendre les enjeux de la situation actuelle, il y a lieu de s’interroger pourquoi depuis février il y a ces soubresauts ? Qui a intérêt à ce que la Transition n’arrive pas à terme ? Que faut-il faire pour contrecarrer les projets macabres des assassins de l’ordre ?

  1. Les enjeux d’une bonne fin de transition

Dans le contexte actuel, un bon déroulement de la Transition au cours des trois prochains mois signifie des élections démocratiques et transparentes et le requiem pour le régime de la IV ième République. De ce point de vue, les enjeux objectifs et subjectifs sont nombreux parmi lesquels on peut citer :

  • La perte d’illusion pour un retour probable des caciques de l’ancien régime et les risques pour eux de rendre compte dans le futur non lointain.
  • Le triomphe et la consolidation de la démocratie burkinabè et le modèle qu’il peut inspirer pour des générations futures de par le monde ;
  • Les bénéfices que les membres qui ont conduit la Transition (surtout militaires) peuvent tirer au plan national pour des échéances futures (élections 2020) ;
  • Les poursuites éventuelles contre les anciens dignitaires pour les crimes politiques et économiques suite aux recommandations et au toilettage que la Transition aura faits de ces dossiers ;
  • Les deals non tenus, si deals il y a entre membres du RSP partis dans les structures de la Transition et ceux qui ceux restés à la base.

Voilà autant de motifs pour certaines personnes civiles et/ou militaires de vouloir remettre en cause le bon déroulement de la Transition en essayant d’isoler quelques responsables de cette transition comme étant les brebis galeuses qu’il faut extirper.

Un tel projet machiavélique s’il voyait le jour signerait la fin de la Transition et le début d’incertitudes politiques dans le pays. Alors, on peut s’interroger, à qui profitera le crime ou l’échec de la Transition. Il est évident que ça sera une fois de plus ceux qui ont les armes (RSP) et leurs alliés (CDP) tapis dans l’ombre de la déstabilisation.

Il faut rappeler qu’en 55 ans d’indépendance, les militaires ont régné 50 ans avec cinq Présidents et les civils 5 ans avec 2 Présidents. La question qui est posée au peuple, aux démocrates et à tout intellectuel patriote est « souhaiteriez-vous être dirigé par des régimes militaires encore pour les 50 prochaines années ? » ou la question subséquente « souhaiteriez-vous le retour de Blaise et de ses acolytes ?»

Aujourd’hui, le peuple a besoin de sécurité contre les brigands de tout genre qui l’empêchent de produire pour contribuer au développement du pays. Au plan extérieur, le peuple a besoin d’un corps d’élite qui le défend contre les agressions des intégristes de tout genre.

C’est sur ces théâtres d’opération que le RSP doit montrer qu’il est une « Unité d’élites » Le peuple n’a pas besoin de putschistes qui vont le bâillonner continuellement au profit d’une minorité de parasites.

2-Les conséquences d’une déstabilisation de la Transition

En défendant la Transition, je ne défends aucun individu, aucun intérêt particulier. Je suis mû par la sauvegarde de la démocratie et sa consolidation.

Je ne souhaite pas que ceux qui sont morts dans ces luttes des 30 et 31 octobre soient trahis. Ils sont morts pour la défense de la liberté, ils sont morts comme Norbert Zongo pour que rien ne soit désormais plus comme avant. Ne souhaitons pas que de nouveaux morts viennent s’ajouter à la longue liste déjà existante.

C’est vrai, dès le départ, j’ai regretté et condamné « l’appelle de l’armée au pouvoir une seconde fois » par les insurgés des 30 et 31 octobre suite à l’expérience du 3 janvier 1966. Mais à l’heure actuelle le vin étant tiré depuis longtemps, il faut désormais le boire.

Nous avons le devoir d’accompagner la Transition jusqu’au bout. Quelles sont les raisons qui militent en cela ?

  • La démission de tous les militaires du gouvernement doit entrainer aussi le départ des 25 militaires du CNT. Du coup on mesure le blocage institutionnel qu’il peut y avoir à trois mois des élections ;
  • Le report éventuel des élections est une aubaine pour semer des troubles et donner l’occasion au RSP et à certains officiers d’organiser l’instabilité en collaboration avec les revanchards de l’ancien régime ;
  • La perte de crédibilité de la Transition face aux partenaires qui nous soutiennent depuis le 30 octobre ;
  • L’accentuation de la crise économique qui plongera de nombreux petits opérateurs déjà affaiblis dans la faillite. Le corollaire de la situation sera l’accroissement de l’insécurité déjà dans le pays ;
  • Le souci pour certains éléments du RSP qui n’entendent pas perdre leurs anciens privilèges gracieusement octroyés par Blaise Compaoré de créer l’insécurité dans le pays afin de fomenter un coup d’Etat sous prétexte qu’il y a des troubles ;
  • La préoccupation de voir évoluer les dossiers pendants pour que justice soit rendue. Une déstabilisation de la Transition freinera ce processus.

3- Les réponses des démocrates par rapport à la situation

L’armée doit comprendre que la Transition a été mise en place par le peuple et les membres de cette Transition bénéficient d’une certaine légitimité.

De ce fait, il n’appartient pas à une fraction minoritaire de la société, fut-elle armée de décider à la place de ce peuple. Je rappelle que depuis 1966, c’est l’armée qui contrôle le jeu politique dans ce pays au lieu de se comporter en armée républicaine chargée de défendre les citoyens. Au lieu de cela, elle les traumatise constamment.

Où étaient ces militaires lorsque le peuple était bâillonné par Blaise Compaoré et son CDP ? Ce n’est pas à trois mois d’une seconde victoire que des gens qui ont largement profité du régime défunt doivent pouvoir infléchir la courbe ascendante de l’histoire, la marche triomphale vers la liberté.

Les 30 et 31 octobre le peuple burkinabè a fait preuve de courage et d’admiration de la part des autres peuples. Il a montré que quand le peuple se met debout les hommes forts sont balayés à moins de 48 heures comme un château de cartes.

Le peuple a dit non au pouvoir monarchique et patrimonial de Blaise Compaoré tout comme il avait dit non au pouvoir de Maurice Yaméogo dans sa gabegie en 1966.

La situation actuelle exige une forte mobilisation comme ce fut le cas pour faire partir le monarque de Ziniaré. Pour ce faire, les partis politiques doivent comprendre que leur silence coupable joue contre eux car si les assassins de l’ordre triomphent il n’y aura pas d’élections et fini aussi le rêve pour Kosyam.

Certaines OSC qui louvoient doivent adopter des positions fermes, démocratiques et patriotiques pour empêcher que le RSP, le CDP et certains officiers ne commettent leur forfait.

Ils avaient déjà récupérer partiellement, sinon totalement la victoire du peuple au lendemain de l’insurrection, ils veulent désormais liquider cette insurrection pour éviter que la lumière soit faite sur les différents crimes politiques et économiques. Les démocrates et intellectuels patriotes doivent empêcher de quelque manière que ça soit que s’installe dans la cité, « la nuit des longs couteaux ».

En résumé, le peuple doit former un cordon sanitaire autour de la Transition pour barrer la route à tous les putschistes qui rêvent d’un retour à l’ordre ancien. Il est important que les partis politiques comprennent que sans défense de la Transition, le rêve de s’installer au Palais de Kosyam ne se réalisera pas.

Il est indispensable pour les OSC et les partis politiques de retrouver leur unité d’antan pour organiser de grandes marches-meeting dans tout le pays à l’image de ce qui s’est passé le 28 octobre 2014.

Il faut surtout à voir à l’esprit que cet engagement n’est pas pour la défense de Zida ou de quelques militaires de la Transition. Cet engagement de principe est pour la démocratie, contre la monarchisation du pouvoir. C’est pour la construction d’une société burkinabè où il fera bon vivre pour nous tous au-delà des appartenances ethniques, confessionnelles et politiques.

C’est important de rappeler la nécessité de la cohésion de toutes les structures de la Transition pour barrer la route aux déstabilisateurs. Le Président Kanfando doit savoir que c’est lui qui est le commandant de bord du navire et que s’il n’arrive pas à bon port, c’est son échec et il ne rentrera pas dans l’Histoire.

Cette attitude du RSP donne l’occasion de légiférer pour que certains corps (militaires, chefs coutumiers, chefs religieux) n’occupent plus de fonctions politiques du fait du rôle spécifique d’arbitres qu’ils jouent ou peuvent jouer en cas de crise aussi bien au plan du village, de la région que de la nation.

La contradiction principale de l’heure est celle qui oppose le RSP au peuple, à tous les démocrates sincères.

Pr Taladidia THIOMBIANO 


NDLR : Le titre est de l’auteur

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