Tenkodogo : Bras de fer entre un propriétaire terrien et des attributaires de parcelles

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C’est le dernier lotissement effectué en 2009 dans la ville de Tenkodogo. Sur une vaste surface de terre poussent de nouvelles constructions comme de champignons. Aux côtés de ces chantiers en  construction, on y trouve des labours ou des champs aménagés pour l’agriculture. Parmi les paysans, si d’aucuns prennent le soin de contourner les bornes des parcelles, il n’en est pas le cas pour Abdoulaye Balima. Non content du lotissement effectué, il a déterré toutes les bornes implantées dans son champ et s’oppose à tout investissement sur sa « terre ». Le 17 juillet 2015, nous nous sommes rendu sur le lieu pour mieux comprendre le bras de fer qu’il a engagé avec des attributaires de parcelles.

Assis sous le karité, lunettes sombres, les cheveux blanchis par le poids de l’âge, la main droite supportant le menton, Abdoulaye Balima semble avoir l’esprit pensif. La mousson de ce mi- juillet ne semble pas le rassurer quant à une issue heureuse de cette saison hivernale.

Pendant ce temps, d’autres paysans, aux encablures, profitent de la fine pluie de la veille pour mettre quelques graines de semence dans leurs labours. Le champ du vieux Balima désherbé, puis saupoudré de fumier, n’attend plus qu’une bonne pluie pour recevoir ses premières semences. Aux caprices de la pluviométrie s’ajoute une autre équation qui cauchemarde ses nuits : le lotissement de son champ.

« C’est parce que je le soutenais en politique qu’il m’a même donné les deux parcelles », rétorque Abdoulaye Balima.
« C’est parce que je le soutenais en politique qu’il m’a même donné les deux parcelles », rétorque Abdoulaye Balima.

Abdoulaye Balima n’est pas le seul à pratiquer l’agriculture sur ces lieux. Jean Wobraogo, un jeune d’à peine quarante ans semait son champ.

Interrogé, il confie que c’est une propriété de son oncle qu’il a négociée pour cultiver du maïs. Néanmoins, il nous partage aussi sa préoccupation : « Je suis l’un des autochtones sur ces lieux. Mais malheureusement, je n’ai obtenu aucune parcelle lors du lotissement», se lamente-t-il.

Un peu plus loin, Jean-Marie Balima, assis à l’ombre d’une maison, se démêlant entre les bruits de ses petits-enfants et de celui de son poste radio, observe les membres de sa famille semer. Lui, il exploite le domaine de l’aérodrome. « Tout cet espace (il indique de son doigt) appartenait à mes grands-parents. La mairie a fait le lotissement sans nous donner de parcelles », nous explique-t-il.

Toutefois, il reconnait qu’à partir du moment où l’espace a été loti, cette terre ne lui appartient plus. Il rassure qu’il peut quitter les lieux si les propriétaires veulent y investir. Cela n’est pourtant pas le cas chez Abdoulaye Balima qui s’oppose à tout investissement dans son champ.

Il contracte un prêt en banque mais n’arrive pas à construire

K., un attributaire de parcelle (il a requis l’anonymat) est confronté au niet du vieux. En effet, ce dernier s’est vu attribuer un terrain d’habitation lors du dernier lotissement effectué dans la zone en 2009. Sa parcelle est située dans le lot 10 du découpage, un espace qui se trouve être le champ du vieux Balima.

Le hic est  que celui-ci a déterré toutes les bornes implantées dans son espace. Du coup, tous ceux qui ont leur parcelle dans son pré carré sont obligés de recourir au service des cadastres pour qu’on replace les bornes avant l’entreprise de tout investissement.

Même ceux qui arrivent à faire remettre les bornes semblent se confronter à un travail de Sisyphe. « Nous avons replacé les bornes de plusieurs personnes qui sont venues nous voir. Mais lorsque nous plaçons par exemple les bornes le matin, d’ici le soir le vieux les déplace », nous confie un agent du service des cadastres de la région du Centre-Est.

F.K. très désemparé ne sait plus à quel saint se vouer. «J’ai pris un prêt en banque pour construire une maison. Mais  si le vieux-là ne laisse pas tomber pour lui qu’est-ce que je vais faire de cette somme que j’ai déjà contractée », s’interroge-t-il.

La quasi-totalité des bornes implantées dans le champ a été déterrée et regroupé sous des arbres comme ici.
La quasi-totalité des bornes implantées dans le champ a été déterrée et regroupée sous des arbres comme ici.

Pourquoi  Abdoulaye Balima s’obstine-t-il tant ?

En rappel, la superficie du champ d’environ 3 hectares du sexagénaire, fait partie de la derrière extension effectuée au secteur 6 de la ville de Tenkodogo pour les besoins d’habitation. Ce lotissement, effectué à l’Est de la lisière de l’aérodrome de la ville, a fait des mécontents.

« De mon retour de la Mecque en 2010, je suis venu constater que Zakané (Ndlr : ex-maire de Tenkodogo, Alassane Zakané) a parcellisé mon champ et attribué aux gens », s’emporte-t-il, lorsque nous avons cherché à comprendre pourquoi il empêche les gens de construire.

Dans les échanges, il explique avoir réclamé 18 parcelles pour donner à ses enfants. Cette requête n’a pas trouvé une satisfaction totale. Puisqu’au lieu de 18 il n’en  a eu que deux. Toute chose qui l’emmène à ne pas céder son champ aux personnes auxquelles il a été attribué.

«Tant que Zakané ne me donne pas les 16 autres parcelles, je ne vais pas laisser quelqu’un construire ici », martèle-t-il. Cet ancien boxeur dit avoir hérité cette terre de son défunt père. Pour attirer la compassion de son interlocuteur, il détaille qu’il cultivait ce champ pour nourrir sa famille depuis qu’il est allé à la retraite.

Et pourtant l’ex-maire, Alassane Zakané, nuance les accusations portée contre lui. Surpris par les propos du vieux Balima, il s’est défendu en ces termes : « lors du lotissement, on a vu plusieurs familles qui réclamaient la même portion de terre. Il (ndlr : Abdoulaye Balima) peut être là pour dire que c’est pour lui et quelqu’un d’autre va dire que c’est pour leur famille et ainsi de suite. C’est vraiment compliqué donc tu ne sauras jamais exactement quel est le vrai propriétaire, puisqu’il n’y a pas de titre. »

Il évoque par ailleurs les textes qui disent qu’une même  personne ne peut avoir qu’une seule parcelle dans la même ville. Pour attester de sa bonne foi, il nous brandit une ancienne lettre de félicitation que le ministre de l’administration territoriale de l’époque lui avait adressée pour sa bonne gestion de ce lotissement.

Selon l’ancien maire de Tenkodogo, Alassane Zakané, il y a des gens qui réclamaient à l’époque des parcelles pour des enfants de 5 ou 7 ans, toute chose qui est contraire aux textes.
Selon l’ancien maire de Tenkodogo, Alassane Zakané, il y a des gens qui réclamaient à l’époque des parcelles pour des enfants de 5 ou 7 ans, toute chose qui est contraire aux textes.

Des démentis…

L’agent domanial de la mairie de Tenkodogo, Claude Kéré se souvient aussi que Abdoulaye Balima était passé les voir lors du lotissement.  « Ce jour-là, raconte-t-il, on avait fini de faire les attributions, c’est le jour même où les membres de la commission d’attribution s’étaient réunis pour signer les procès-verbaux des attributions que le gars (ndlr : le vieux Balima) est venu. Quand il est arrivé, il criait et menaçait. Moi je lui ai dit de monter voir le maire. »

La suite ? Le maire donne instruction de le satisfaire. Selon les propos de Claude Kéré, le vieux est venu tard alors qu’il y a eu « des rencontres avec les propriétaires terriens à l’époque. Le maire même s’est déplacé dans les villages concernés par la zone mais le vieux ne s’est jamais signalé», a-t-il souligné.

En ce qui concerne les propos de Jean Wobraogo, l’agent domanial de la mairie estime que ce sont des allégations. Car, dit-il, Jean Wobraogo n’est pas un autochtone du site loti. Il nous révèle que ce dernier avait été emmené par son oncle pour surveiller les travaux de construction de son établissement scolaire.

Dans ce bras de fer entre Abdoulaye Balima, les attributaires de parcelles et la mairie, seule la saisine de la justice pourrait situer les responsabilités et rétablir chacun des protagonistes dans ses droits.

Martin OUEDRAOGO

Correspondant de Burkina24 à Tenkodogo



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