Tommaso Caprioglio: Pour mieux observer les élections, il faut “chercher à devenir burkinabè”

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« On n’a jamais quitté le pays. Et on ne va pas le quitter parce qu’il y a beaucoup de choses à faire ». Ces quelques mots résument l’importance qu’accorde la toute première Mission d’Observation Electorale de l’Union Européenne (MOE UE) au Burkina. Présente en terre burkinabè depuis le 5 septembre dernier sur invitation du gouvernement de la Transition, la mission a tenu à rester et ce malgré les derniers soubresauts qu’a connus le “Pays des hommes intègres” en mi-septembre. Tommaso Caprioglio, le chef observateur adjoint de la mission nous a accordé une interview ce mercredi 21 octobre 2015. Il est revenu sur les raisons, le contenu de la mission et surtout son importance au moment où ils sont de plus en plus nombreux à se poser des questions sur l’importance même des missions d’observations électorales. Lisez plutôt.

Burkina24 (B24): C’est la toute première mission d’observation de l’Union européenne au Burkina. Et pourtant L’UE est un partenaire de longue date du Burkina. Pourquoi maintenant ?

Tommaso Caprioglio (T.C.): Maintenant tout simplement parce que la mission d’observation a été invitée par le gouvernement du Burkina. Et il faut vous clarifier qu’une mission d’observation de l’Union européenne observe dans un pays quand elle est invitée.

Et  avec beaucoup d’enthousiasme, on a répondu de manière favorable à cette invitation des autorités de la transition.

(B24): Et qu’est-ce que  la mission d’observation de l’Union européenne pourrait apporter au processus électoral ?

(T.C.): Sans doute, nous pensons pouvoir rendre un service aux Burkinabè, c’est-à-dire renforcer la crédibilité de ce processus électoral. Notre présence est une présence à longue durée. La mission est là depuis le 5 septembre et est restée même pendant le coup d’Etat et n’a jamais quitté le pays. Et notre mission restera jusqu’à la tenue du scrutin, mais surtout aussi après.

Après, il y aura la compilation et la proclamation des résultats préliminaires. Il y aura éventuellement des contentieux. Et peut-être, il y aura un second tour. La mission restera  jusqu’à la fin du processus électoral. Justement parce que l’accompagnement qu’on veut donner, c’est l’accompagnement de tout le processus.

Il ne se limite pas  uniquement au jour du scrutin. Bien évidemment, c’est une étape très importante, cruciale et fondamentale. Mais le processus électoral, c’est beaucoup plus.  C’est pour cette raison que notre méthodologie nous impose de rester dans un pays pour toute la durée du processus.

(B24): Que fera la mission d’observation de l’Union européenne avant, pendant et après les élections ?

(T.C.): Il y a une première vague d’experts en matière électorale qui sont arrivés ici à Ouagadougou le 5 septembre dernier. Et on avait même reçu la première vague d’observateurs de longue durée qu’on aurait dû déployer sur toute l’étendue du territoire national, donc dans les 13 régions à partir du 20 septembre, le premier jour de la campagne électorale.

Malheureusement, les observateurs sont arrivés  le jour du coup d’Etat, le 16 septembre. Une coïncidence malheureuse. On a dû les rapatrier pour des raisons de sécurité. Mais la bonne nouvelle, c’est que maintenant avec le nouveau calendrier, ces observateurs seront là à partir du 3 novembre. On va les former ici à Ouagadougou et ils seront déployés à partir du 7 novembre, c’est-à-dire la veille du début de la campagne électorale pour l’élection présidentielle.

Après, on aura une nouvelle vague d’observateurs qui vont arriver le 24 novembre au nombre de 48 qui vont s’ajouter aux observateurs de longue durée. Une délégation du parlement européen, composée de 7 députés,  vont s’ajouter aussi au contingent de la mission. Enfin, des diplomates de la délégation de l’Union européenne et des diplomates des Etats membres de l’Union européenne accrédités ou en poste à Ouagadougou feront partie de notre contingent.

On compte pouvoir déployer le 29 novembre, et s’il y aura un second tour, près de 100 observateurs. On sera un peu plus précis dans quelques semaines.

(B24): Le jour de la conférence de presse, vous aviez fait cas d’au moins 85 observateurs qui seront déployés sur toute l’étendue du territoire national. Pourquoi 85 et pourquoi pas plus pour des élections aussi importantes que celles-là?

(T.C.): Tout d’abord, vous devez comprendre qu’une grande machine comme celle de la mission d’observation de l’Union européenne a des coûts. Et les financements de cette mission reposent complètement sur des dépenses qui sont faites par l’Union européenne. Donc toute la mission est budgétisée par l’Union européenne.

Vous devez comprendre aussi que même s’il y a 17 000 bureaux de vote dans tout le Burkina, il faut aussi travailler selon une méthodologie. Pour nous, ce qui est important, c’est la qualité de l’information. Ce n’est pas la quantité. Et il est vrai aussi que quand on observe, on n’observe pas seul. Il y a tout d’abord, nos collègues burkinabè. Il y a aussi nos collègues étrangers.

A ce stade où je vous parle, la CENI avait déjà accrédité plus de 16 000 observateurs nationaux et internationaux. Pour nous la collaboration avec nos collègues est extrêmement importante. C’est ce qu’on va faire tous les jours.

Et aussi, il faut dire que même s’ils ne sont pas des observateurs, les partis politiques auront des représentants. Même si ce sont des représentants partisans, eux aussi ont une responsabilité le jour du scrutin.

Considérez donc que nos observateurs sont des observateurs mobiles qui ne vont pas rester toute la journée dans un bureau. Mais, ils vont visiter plusieurs bureaux. Et bien sûr tout cela se fera avec un équilibre des plus parfaits possibles entre zones rurales et zones urbaines, parce que cela n’aura aucun sens de limiter l’observation à la capitale, de limiter aux grandes villes.

C’est pour cela justement qu’on veut déployer tout d’abord, les 24 observateurs de longue durée qui vont suivre la campagne électorale et tout le processus jusqu’au scrutin et qui seront renforcés par des observateurs de courte durée qui vont plutôt se consacrer au jour du scrutin et juste après.

 Parce que comme vous savez, le lendemain du scrutin, ce n’est pas du tout fini. Il y a la compilation des résultats qui se fera au niveau de la commune. Il y aura 368 hubs dans lesquels cette compilation sera faite. Il y aura aussi une centralisation qui sera faite ici à Ouagadougou.

Et après, une fois que la CENI aura proclamé les résultats préliminaires, il y aura aussi à suivre éventuellement le contentieux électoral auprès du Conseil Constitutionnel qui aura le dernier mot pour proclamer les résultats.

Nous cherchons donc à être présents à toutes les étapes. Et c’est pour cela que pendant toute cette semaine-là, nous cherchons à rencontrer tout le monde,  les partis politiques, les candidats à l’élection présidentielle, la société civile, qui est une composante très importante en particulier au Burkina, vu le rôle qu’elle a  toujours joué avant et pendant le coup d’Etat.

Nous avons un dispositif et une méthodologie qui vont nous permettre de parler avec tout le monde. Et comme je le dis toujours, les portes de cette mission sont toujours ouvertes. Si quelqu’un a quelque chose à nous dire, quelque chose  à nous signaler, nous prendrons en compte cela. Ce seront nos conclusions préliminaires que nous présenterons deux jours après la tenue du scrutin de manière publique. Ce sera le 1er décembre.

Et après bien sûr, s’il y aura un second tour, on aura une autre déclaration préliminaire deux jours après le second tour.

Nous auront par la suite un rapport final beaucoup plus important avec des recommandations pour le processus électoral à venir.  C’est un travail de longue durée, un travail qui est fait avec professionnalisme et avec une méthodologie que l’Union européenne applique un peu partout dans le monde depuis plus d’une quinzaine d’années.

Nous avons déjà observé dans plus de 60 pays dans le monde. Et il y a déjà eu plus de 100 missions de l’Union européenne dans le monde entier.

(B24): Est-ce que le coup d’Etat a eu un impact sur l’ordre du jour de la mission ?

(T.C.): Comme je viens de vous le dire, les observateurs sont arrivés le jour du coup d’Etat. Il est clair que pour des raisons de sécurité, c’était impossible de les déployer. De toute manière, c’était inutile de les déployer. Parce que vous avez vu que le 20 septembre, il n’y a pas eu le lancement de la campagne électorale.

Ce à quoi a pensé d’abord, c’était la sécurité des observateurs qu’on a pu rapatrier en Europe,  certains le 22 septembre et les autres le 25. Il y a eu des observateurs qui sont restés plus de neufs jours ici à l’hôtel. Entre temps, moi et mes collègues, nous avons, tout en gardant en tête la question de la sécurité, essayé de poursuivre nos activités.

Bien sûr, ces activités étaient un peu plus limitées, mais on a toujours essayé avec beaucoup d’enthousiasme de continuer notre travail. Il est clair qu’on ne pouvait imaginer la suite. C’était impossible pour tout le monde.

Mais heureusement,  les choses se sont remis dans les rails très rapidement. Déjà le 23 septembre, le président Kafando a été réinstallé dans ses fonctions. Les autorités de la Transition sont revenues comme avant. Petit à petit, on a vu quelques questions qui méritaient d’être réglées notamment la dissolution du RSP et tout ce qu’on a vu dans les jours suivants.

Et de toute manière, vous avez vu, très rapidement les autorités de la Transition ont confirmé leur engagement. Et rapidement, on a eu un calendrier encore une fois. Cela est une décision qui revient aux autorités burkinabè. Nous, on a pris acte. On a accommodé immédiatement notre calendrier interne sur les nouvelles échéances du scrutin.

Mais je pense que le signal important, c’est de dire que la mission est restée là. La mission n’a jamais quitté le pays. Et vous avez vu la présence de notre chef de mission Mme Kyengue qui est venue ici dans le pays pour marquer un point et donner un signal de présence et d’attachement au Burkina Faso et aux Burkinabè même quand il n’y avait pas un calendrier.

Elle  a voulu se déplacer ici justement parce que c’était important. D’un autre côté aussi, donner le signal pour dire que la mission était là pour accompagner ce processus crucial et fondamental pour l’avenir du Burkina Faso.

Et c’est pour cela qu’on n’a jamais quitté le pays. Et on ne va pas le quitter parce qu’il y a beaucoup de choses à faire, des activités à poursuivre notamment maintenant préparer la nouvelle arrivée des observateurs qui se poursuit. Je suis sûr, on va  les déployer sans aucun problème à partir du 7 novembre prochain.

(B24): On se pose de plus en plus des questions sur l’importance même des missions d’observations électorales. Selon vous, pourquoi cela arrive ?

(T.C.): Moi je pense toujours qu’il faut toujours être précis. Il est vrai, il y a en effet beaucoup de missions d’observations électorales. Mais c’est vrai qu’il y a très peu de missions avec des méthodologies claires et très peu de missions à long terme. Je suis d’accord avec vous que des missions qui arrivent 48 heures avant le scrutin et qui partent le lendemain, ne pourront jamais avoir une vision claire sur le processus électoral.

Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est pour cela que normalement vous voyez des conclusions qui reflètent uniquement des conclusions sur le jour du scrutin. Par contre, pour nous,  une élection, c’est un processus.

Et le processus électoral, j’insiste toujours, ne s’arrête pas le jour du scrutin. Il est encore en cours (…). C’est pour cela qu’une mission doit avoir le temps pour faire ses conclusions et ses constats. Elle doit arriver bien avant, rester pendant et rester aussi après. Sinon, je suis d’accord avec vous, on risque d’être perçu comme des touristes électoraux qui viennent dans un pays, sans tuteurs. Ils ne savent absolument rien du pays.

Je pense, et c’est ce que je fais toujours et je l’ai fait dès le premier jour, c’est de chercher vraiment à devenir de plus en plus burkinabè. Parce que pour comprendre certaines dynamiques, il faut être avec les Burkinabè. C’est pour cela par exemple dans notre bureau, nous travaillons tous les jours avec les Burkinabè.

Tout le staff local, tous les assistants sont burkinabè. C’est la seule manière à mon avis, avec le temps, de comprendre une culture, de comprendre certaines dynamiques et voir aussi pour quelles raisons certaines choses se font dans une manière et pas dans une autre. C’est dans cette logique que notre mission opère.

Et c’est dans cette logique qu’on poursuit nos activités d’une manière professionnelle. Ce n’est pas à moi de juger les autres missions, mais je peux vous dire ce que notre mission fait et de quelle manière on va le faire dans votre pays.

(B24): Comme le nom l’indique, vous êtes des observateurs. Est-ce que vous prévoyez agir comme les observateurs de la CODEL qui prévoient rendre compte à la CENI de tout ce qui se passe sur tout ce qu’ils auront vu sur le terrain comme irrégularités ? Est-ce que vous allez vous contenter rien que de surveiller ou est-ce que vous allez agir comme les observateurs de la CODEL dans ce sens-là ?

(T.C.): Tout d’abord, je voudrais le dire publiquement. On a une relation excellente avec les observateurs de la CODEL. Ce sont des observateurs avec lesquels on collabore tous les jours. Dès le début, on s’est rencontré, même pendant le coup d’Etat. J’insiste, la collaboration avec nos collègues burkinabè est essentielle.

Cela dit, quand je parle de conclusions préliminaires qu’on va exposer publiquement deux jours après, justement, nous sommes  là pour dire la vérité. C’est-à-dire que si nous avons des constats à faire à la CENI, nous le feront. On a des constats à faire concernant ce qui s’est passé pendant la campagne électorale, on le fera. On a des messages à passer aux autorités de la transition, on le fera.

On est invité pour dire la vérité. On n’est pas invité soit pour cautionner quelque chose, soit pour valider quelque chose mais pour dire exactement quelles sont nos impressions. Et bien sûr, déjà le fait de voir que l’observation burkinabè est déjà prête et d’une manière très sérieuse prête à dire ce qu’il faudra dire, pour nous, c’est absolument excellent.

Vous savez, le fait de voir les Burkinabè, les missions d’observation burkinabè prêtes à dire exactement la vérité, c’est absolument ce qu’il faut faire.

De toute manière, il faut se rappeler, nous ne sommes pas là  pour interférer, parce que le processus est un processus souverain et burkinabè. Il faut aussi faire la distinction entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.

Mais cela ne veut pas dire que si on a des remarques à faire, on ne devra pas les faire. Au contraire, on est là pour être transparent. On exige la transparence, mais les Burkinabè doivent exiger de nous aussi la transparence. C’est aussi notre engagement envers vous.

(B24): Est-ce que vous avez un dernier mot à l’endroit des autorités ?

(T.C.): Plus qu’un mot à l’endroit des autorités, moi j’ai un mot pour les Burkinabè, pour le peuple burkinabè.

(B24): Lequel ?

Le message, sachez que la mission d’observation électorale de l’Union européenne est là. Elle est là pour accompagner ce processus, elle est là pour renforcer la crédibilité de ce processus. Et n’hésitez pas vraiment à nous contacter si vous sentez qu’on peut être utile pour faire quelque chose, à nous signaler s’il y a des choses sur lesquelles on doit insister dans notre observation. Et surtout, observez-nous.

Oui KOETA

Burkina24

Oui Koeta

'The vitality of a country can also be measured through that of its journalists'

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