Opinion – « Mon Président, vous nous avez trahis ! »

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Ceci est un article d’opinion sur la récente nomination du Premier ministre au grade de Général.

Profitant de la fièvre électorale, un décret pris en catimini par Michel Kafando a élevé Yacouba Isaac Zida au grade de Général de Division. Cette décision comme on le sait est une émanation du bénéficiaire, qui l’a imposé au Président de la Transition afin d’assouvir des ambitions personnelles. Nous adressons au Premier ministre et au Président le présent coup de gueule, afin de leur signifier que malgré les élections, nous n’oublions pas leur forfaiture digne des républiques bananières. Mieux, nous la condamnons.

Mon Général, vous venez de passer, il y a quelques jours, de Lieutenant-Colonel à Général de Division, même si de Division, point vous ne commanderez. Votre nomination à titre exceptionnel pour services rendus heurte notre conscience, remet en cause notre fierté retrouvée, constitue un déshonneur pour notre armée et foule aux pieds le sacrifice de nos martyrs.

Mon Général, avez-vous rendu plus de service à cette nation que nos martyrs ? Avez-vous lutté mieux que les insurgés ? Aviez-vous jamais affronté Blaise Compaoré avant octobre 2014 ? Mille fois non !

Avant l’insurrection d’octobre 2014, vous étiez même l’un des piliers du sadique Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Profitant de votre position, vous avez bâti une fortune colossale dont la valeur mobilière et immobilière s’élève à environ 600 millions de francs CFA, conformément à votre déclaration de biens. Par pudeur ou par peur de heurter davantage notre sensibilité, vous avez refusé de dévoiler le contenu de vos comptes bancaires.

Puis vint l’insurrection. A la faveur du chaos découlant des atermoiements de l’ex-CFOP, vous avez été missionné par vos mentors Gilbert Diendéré et Blaise Compaoré, pour prendre le pouvoir, forts de la puissance de feu du défunt RSP. Etant alors en mission commandée, avez-vous là rendu un quelconque service au pays en dévoyant son insurrection ? Nous vous rappelons que le stratagème ayant réussi, d’une part vous avez facilité la fuite avec armes et capitaux de Blaise Compaoré et de ses proches susceptibles d’être mis aux arrêts, et d’autre part vous avez installé votre quartier général au Conseil économique et social (CES) pour laisser le champ libre au nettoyage en règle du palais de Kossyam.

Devenu Premier ministre et piégé par vos déclarations populistes ainsi que vos promesses intenables, vous avez été obligé de changer de fusil d’épaule et de vous désolidariser de votre feuille de route initiale. Les mauvaises langues prétendent toutefois que ce revirement, nous le devons en réalité à de très fortes pressions des USA, qui avaient réuni contre vous, des preuves irréfutables de votre collaboration avec le fuyard d’Abidjan. Ce sont des rumeurs, nous les prenons comme telles.

Votre gestion de la Transition fut malheureusement émaillée de nominations fantaisistes, de népotisme, de démission dans la lutte contre la corruption, de suspicions de marchés publics truqués (cf. les nombreux marchés publics de plusieurs dizaines de milliards passés de gré à gré), etc. Aucune rupture ne fut opérée par rapport à la gestion de Blaise Compaoré. Certaines Organisations de la société civile (OSC), vous les avez transformées en chiens de garde, prompts à « déchiqueter » toute personne osant la critique de votre gestion, fut-elle juste. Pour ces OSC, dont vous avez été accusé dans la presse de gaver avec nos deniers publics, la liberté d’opinion ne prévalait que pour les béni-oui-oui. Interdiction de faire preuve d’esprit critique. Ces OSC ne pipèrent jamais mot sur vos démêlés avec la justice à propos de votre immeuble à Ouaga 2000. Elles restèrent également aphones après la publication de vos biens et elles ne réagiront pas à votre présente nomination. Peut-être sont-elles trop alourdies après le festin pour se mouvoir.

Mon Général, avec une telle gestion, où sont-ils, les services exceptionnels que vous nous auriez rendus et qui vous valent votre nomination ? Sous votre conduite des affaires de l’Etat, la morale se porte-t-elle mieux au Burkina Faso ? Tout esprit honnête ne pourrait qu’y répondre par la négative. Ainsi, votre nomination que vous avez imposée au Président Kafando, nous ne pouvons que la désavouer. Non seulement nous la désavouons, mais nous ne pouvons hélas ne pas nous demander si Gilbert Diendéré, qui vous connait mieux que quiconque, n’avait pas raison lors de sa tentative de putsch de vous accuser de privilégier des intérêts égoïstes. Nous ne pouvons aussi ne pas nous interroger sur votre probable agenda caché derrière cette fantaisiste promotion digne d’un capitaine Sanogo au Mali.

Lors de la tentative de coup d’Etat de septembre 2015, alors que vous étiez simplement retenu, le peuple dehors se battait et encaissait les coups. Le bilan humain, vous le connaissez. Avez-vous joué un quelconque rôle dans l’échec du coup d’Etat ? Niet. Êtes-vous alors plus méritant que nos morts, nos blessés, nos veuves, nos veufs, nos orphelins, nos pères et mères ayant perdu un enfant ? Que nenni. D’où vient alors que vous ayez l’outrecuidance de récolter égoïstement des lauriers sur les sacrifices et les douleurs de notre héroïque peuple meurtri ? Imposteur vous avez été au début de la Transition, imposteur vous êtes à la fin.

Le 15 octobre 1987, un illustre fils de ce pays, le Capitaine Thomas Sankara, après quatre années mémorables de bons et loyaux services à son pays, était lâchement assassiné. Bien que le méritant, jamais il n’a changé de grade pendant sa présidence. Jamais il ne s’est abreuvé dans les deniers publics, rétrocédant même au trésor public les dons en nature et en espèces dont il était bénéficiaire. Pouvez-vous un seul instant vous prétendre son égal ? A votre place, nous aurions plutôt milité pour qu’il soit réhabilité et élevé au grade de Général à titre posthume !

Quant à vous, Président Kafando, M’ba Michel comme nous vous appelons si affectueusement, vous venez, par cette nomination inintelligente, de faire voler en éclats une bonne partie de l’estime, de l’admiration et du respect que nous vous vouions, en tant qu’insurgés.

Du haut de votre âge et de votre expérience, nous nous étions abrités, convaincus que malgré vos imperfections – car nous avions la lucidité de ne point oublier que l’être humain n’est pas parfait – vous nous mettriez à l’abri de quelque déshonneur ou désillusion. Mais voilà que vous venez, en un décret, celui de trop, de couvrir d’opprobre une fierté et une dignité retrouvées et arrachées de haute lutte, au prix de deux insurrections en moins de douze mois : d’abord pour chasser un dictateur monarchisant, et ensuite pour défaire sa garde prétorienne et son légionnaire en chef.

« Plus rien ne sera comme avant », nous aviez vous promis. « Oui, plus rien ne sera comme avant, car ce sera pire », répliquèrent vos contempteurs. « Jamais ! Avec M’ba Michel, plus rien ne peut effectivement être comme avant » leur avons-nous toujours rétorqué. Finalement, n’avaient-ils pas raison ? Vos contempteurs ont-ils été visionnaires ? N’avons-nous pas manqué de lucidité, nous les insurgés ?

Pourquoi diable avez-vous pris cette terrible décision ? Avez-vous pensé, Président Kafando, aux éventuelles répercussions sur le moral de nos troupes avec lesquelles nous venons à peine de nous réconcilier ? Vous-même, ne pensez-vous pas que plus que le nouveau Général que vous venez de nommer, c’est vous qui mériteriez d’être honoré ?

Comme un seul homme, nous avons dit non à Blaise Compaoré, puis à Gilbert Diendéré. Inutile de vous rappeler que ce fut au prix de moult sacrifices, dont le sacrifice suprême pour des dizaines de nos compatriotes. Les blessés pansent toujours leurs plaies et nous continuons de pleurer nos morts. Le prix payé est lourd mais nous l’avons consenti de notre chef, car l’arbre de la liberté et de la démocratie ne se revivifie pas hélas par le seul sang de tyrans. C’est donc le peuple insurgé dans toutes ses composantes qui détient la paternité de la libération de notre pays. Nul homme en dehors de ce peuple ne peut se targuer de s’être démarqué par des services exceptionnels à la nation meurtrie. Seul le peuple insurgé méritât des honneurs et il n’a pas lutté afin qu’un homme en particulier, hier membre de la garde prétorienne de Blaise Compaoré, vienne récolter les lauriers, de la plus perfide des manières en sus.

Mon Président, le Lieutenant-colonel que vous venez d’élever au grade de Général 3 étoiles, au prix d’une réforme de l’armée taillée sur mesure, n’en a ni le mérite, ni les compétences. Au contraire, tous les militaires de rangs, les sous-officiers et officiers qui ont rallié le peuple et ont dit non à la tentative de coup d’Etat de Gilbert Diendéré méritent une promotion. Eux étaient prêts à mourir en affrontant le RSP pour l’honneur du pays et pour vous libérer, vous et votre premier ministre alors otages des putschistes.

Mon Président, nous vous rendons d’avance responsable d’éventuels remous au sein de l’armée. Nous vous blâmons pour nous avoir probablement fabriqué un autre monstre, du même moule que Gilbert Diendéré. Nous vous accusons d’avoir trahi notre confiance et de nous jeter en pâture aux sarcasmes des forces du mal dont vous apportez de l’eau au moulin.

Le contexte et les péripéties de votre accession à la tête de la Transition sont connus de tous. Le choix de votre auguste personne fut opéré de façon consensuelle. Tout comme il vous a adoubé, il lui appartenait, au peuple insurgé, de décider qui récompenser et à quel degré, à la fin de la Transition. Cette prérogative, vous venez de nous la refuser, en nous offrant un « Général Sanogo bis », une de ces indignités dont une armée ou un pays se passerait bien volontiers.

Gounwendkouni.

Paris, le 04 décembre 2015.



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