“Ce ne serait pas une bonne idée de se retirer de la CPI” (Mathias HOUNKPE)

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Dans cette interview, Mathias Hounkpé, administrateur du programme de gouvernance politique à OSIWA, Open Society Initiative for West Africa, se prononce sur l’actualité relative au procès de l’ex-Chef d’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo et son ex-ministre de la jeunesse, Charles Blé Goudé, ouvert depuis le 28 janvier 2016 à la Haye au Pays-Bas.

Burkina24 : Quelle est la lecture générale que vous faites du procès de l’ex-Président Laurent Gbagbo et son ex-ministre de la jeunesse, Charles Blé Goudé à la Cour Pénale Internationale pour crime contre l’humanité?

Mathias HOUNKPE : Mon appréciation générale est mêlée.

D’un côté, la Cour donne le sentiment de conduire le procès avec sérieux et rigueur. Vous vous rappelez que Mme Bensouda, la procureure de la CPI, a dû aller chercher des éléments de preuves supplémentaires avant d’obtenir la confirmation des charges contre le Président Laurent Gbagbo.

Mais de l’autre côté, il faut reconnaître que pour le moment ne sont devant la justice que les accusés du camp de M. Gbagbo. Il faudra à un moment donné, que ce soit devant la CPI ou devant les juridictions nationales ivoiriennes, que ceux de l’autre camp soupçonnés d’avoir commis des crimes soient également jugés.

Burkina24 : Certains observateurs africains estiment que ce procès pourrait envenimer des rancœurs et jouer contre la bonne marche de la réconciliation nationale en Côte d’Ivoire. Qu’en dites-vous?

Mathias HOUNKPE : A mon humble avis, le procès par lui-même ne peut pas aggraver les rancœurs et réduire les chances de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire.

Par contre, si le procès n’est pas bien conduit et finit par engendrer chez une partie de l’opinion publique le sentiment que justice n’a pas été rendue, alors il serait possible que son dénouement influence négativement le processus de réconciliation en Côte d’Ivoire.

De la même manière, même si ce procès était bien conduit mais que ceux soupçonnés dans l’autre camp ne sont pas traduits et jugés dans les règles de l’art devant la justice (à la CPI ou en Côte d’Ivoire), cela pourrait toujours laisser le sentiment d’injustice et donc naturellement renforcer les rancœurs.

Burkina24 : La défense de l’ex-Président ivoirien s’est attaquée à la France de Nicolas Sarkozy qui selon elle dans un élan néocolonialiste à “installer par la force” l’actuel Président Alassane Ouattara d’où tous les crimes commis. Pensez-vous que cette stratégie devrait permettre l’acquittement des présumés accusés ?

Mathias HOUNKPE : C’est difficile à dire. Mais ça se comprend parfaitement.

La stratégie de la défense, c’est de présenter l’accusé comme une victime (qui dans le cas présent serait victime de son opposition à la néocolonisation de son pays), c’est impliquer la responsabilité de parties difficiles à faire comparaitre devant la Cour (par exemple la France et des autorités françaises de l’époque), etc. Tout ceci afin de contribuer à réduire dans l’esprit des membres du jury ce qui pourrait apparaître comme la responsabilité de son client.

Burkina24 : Autrement, d’aucuns parlent d’une certaine partialité de la Procureure Fatou Bensouda quant au fait à ce jour, un seul camp celui de Laurent Gbagbo est ciblé par les poursuites. Partagez-vous cet avis ?

Mathias HOUNKPE : Il est vrai que pour le moment seul le camp de Laurent Gbagbo est devant la justice. Mais à mon avis, il est trop tôt de tirer des conclusions en ce qui concerne la partialité ou non de la Procureure Mme Bensouda.

Tous ceux que j’ai entendus à ce jour, que ce soit Mme la Procureure ou les autorités de la République de Côte d’Ivoire (à commencer par le Président de la République), ont promis que toutes les personnes impliquées dans les atrocités liées aux élections de 2010 seront traduites devant la justice quel que soit leur bord politique.

Je crois qu’on peut encore faire confiance, et personnellement je fais confiance, à Mme la Procureure et aux autorités ivoiriennes.

Burkina24 : Comment entrevoyez-vous l’avenir socio-politique de la Côte d’Ivoire après ce procès?

Mathias HOUNKPE : L’issue de ce procès, si elle n’était pas source de controverses justifiées, devrait nécessairement contribuer à améliorer l’apaisement qui s’observe déjà sur la scène politique nationale. Comme vous le savez, le cas Gbagbo fait partie des revendications d’au moins une partie de la classe politique ivoirienne.

Naturellement elle seule ne suffira pas, il faudra également que le Gouvernement et les autres acteurs politiques continuent les efforts en cours dans le pays pour la consolidation de la cohésion nationale en Côte d’Ivoire. C’est absolument nécessaire pour que les ivoiriens tirent tout le bénéfice de tout le potentiel du pays, surtout en matière de développement économique.

Burkina24 : Un mot sur la volonté des Chefs d’Etats africains de se retirer de la CPI manifestée lors du dernier sommet de l’UA en Ethiopie et dont le Président Uhuru Kenyatta s’en est fait le porte-voix…

Mathias HOUNKPE : Personnellement je pense que ce ne serait pas en ce moment une bonne idée pour les pays africains de se retirer de la CPI.

D’abord parce que les autorités politiques elles-mêmes savent très bien que, pour la plupart d’entre eux, nos pays n’ont pas encore les moyens de juger, dans la sérénité et avec équité, de certains cas de crimes graves. La preuve, c’est que ce sont les chefs d’Etats africains eux-mêmes qui ont porté plus de la moitié des cas actuellement devant la CPI et qui concernent les africains (c’est en particulier le cas de la Côte d’Ivoire). Comme s’ils reconnaissaient eux-mêmes que leurs pays n’avaient pas encore les moyens de juger de ces cas-là.

Ensuite, pour les crimes impliquant des autorités politiques ou des personnalités d’un certain niveau, tout le monde sait que la CPI est, pour le moment, le seul moyen pour les victimes, c’est-à-dire nous la grande masse des citoyens africains, d’obtenir justice. Face à des cas de violation massive de nos droits, et connaissant la domination des autres pouvoirs de l’Etat (y compris le pouvoir judiciaire) par l’Exécutif dans la quasi-totalité de nos pays, la CPI demeure encore une voie utile et pertinente pour nous.

Naturellement le souhait est que progressivement, nos systèmes judiciaires se consolident et se renforcent au point de rendre inutile le recours à un mécanisme extérieur au continent africain pour le jugement de tous les crimes quels que soient leurs auteurs et leurs gravités.

Interview réalisée par Kouamé L.-Ph. Arnaud KOUAKOU

Burkina24

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