Gratuité des soins : Des « faux-malades » et des craintes de rupture de stock à Ouaga

Depuis le 2 avril 2016 au Burkina, le dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus, les césariennes, les accouchements, les soins pour les femmes enceintes et pour les enfants de moins de cinq ans sont gratuits. Cette mesure gouvernementale saluée par les uns et les autres représente par ailleurs un « défi » pour les agents de santé. Des compensations financières sont-elles nécessaires ? Comment les agents font-ils face aux faux-malades signalés çà et là, aux affluences record et aux craintes de rupture de stock  ? Des éléments de réponse dans ce reportage.

  • « Je n’ai pas pu manger depuis le matin à 8h. On n’a même pas le temps de se soulager. Voici un Lipton que j’ai payé depuis ce matin, et je… »
  • « Madame, mon enfant est en train de pleurnicher (en langue Mooré) ».
  • « Ok ! Excusez-moi !… Vous voyez ? C’est des patients qui se plaignent. C’est-à-dire, s’ils arrivent ici, ils ne veulent même pas patienter, pourtant, il y a trop de souches à remplir à notre niveau… Depuis que la gratuité a commencé, Ah ! Nous-mêmes, on risque de tomber malades  !»

Cet échange en notre présence entre Rakièta Sanfo, agent au dépôt pharmaceutique du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) du Secteur 10 de Ouagadougou, et une dame (ayant requis l’anonymat) illustre la nature des « pressions » auxquelles font face certains agents de santé publics depuis le 2 avril.

Des affluences record et des faux-malades…

Le gouvernement burkinabè a en effet commencé à mettre en œuvre certaines des mesures que le Premier ministre a promises pour résorber les problèmes de santé. La gratuité de certains soins a été annoncée dans ce sens à l’issue du Conseil des ministres du 2 mars 2016.

Lundi 18 avril à 16h, nous sommes au CSPS du Secteur 10 de Ouagadougou. Des infirmiers, craignant une éventuelle rupture de stock, nous confient leur inquiétude. Ils notent non seulement une affluence record, mais disent enregistrer surtout des faux-malades.

Aperçu de l'affluence au CSPS du Secteur 10.
Aperçu de l’affluence au CSPS du Secteur 10 de Ouagadougou, ce 19 avril 2016.

« C’est évident qu’il y ait une augmentation de l’affluence… Même si c’est une égratignure et l’on sait que même sans soin on peut guérir, mais comme c’est cadeau, on vient quand même. Alors qu’avant, on se disait que c’est un mal banal…

Maintenant, nous soignons même les rhumes. Imaginez quelqu’un qui vient avec son enfant et après diagnostic, on voit que l’enfant n’est pas malade. On constate aussi qu’il y a des gens qui fréquentent inutilement plusieurs CSPS. Mais grosso modo, on arrive à s’en sortir et à prendre en charge tous les patients », indique l’un d’entre eux, Mohamed Ali Traoré.

Dans ce CSPS, les consultations des femmes enceintes et des enfants de moins de cinq ans sont dorénavant les plus fréquentes. « Concernant les difficultés, il s’agit principalement de l’affluence. Même à midi, on ne peut pas sortir manger. Par exemple, nous, on monte de 8h à 17h et il n’y a pas de remplaçant. Mais les infirmiers se remplacent à midi. Et dès qu’ils viennent, le travail continue », note Rakièta Sanfo, agent au dépôt pharmaceutique.

Mêmes craintes de rupture de stocks…

Elle explique que lorsqu’elle reçoit une ordonnance, d’abord rapidement, elle mentionne les prix. Ensuite, après avoir calculé, elle met ses nom et prénom et signe. Et enfin, elle enregistre toutes ces informations dans un carnet avant de servir le produit. « Vu le degré d’intensité du travail et la pression, les autorités ont promis des compensations financières. On attend », révèle-t-elle.

Les agents de santé craignent des ruptures de stocks.
Les agents de santé craignent des ruptures de stocks.

Au Centre médical urbain Pogbi, situé à environ un kilomètre du CSPS du Secteur n°10, les agents craignent également une rupture des stocks et désapprouvent le phénomène des faux-malades. « Avant, on utilisait un stock mensuel de médicaments d’une valeur d’environ 7.000.000 F CFA. Mais dans la mesure où les consultations ont été multipliées par 6, voire 10, on verra si on peut gérer ce stock pour quelques semaines », se soucie Sansin Da, infirmier d’Etat affecté à Pogbi.

Il ajoute que des mères insistent pour que les agents prescrivent des ordonnances pour leurs enfants. « En tout cas, nous savons qu’il y a beaucoup de faux-malades. Toute maladie a des signes subjectifs et objectifs. Sur cette base, on ne peut que soigner même les non-malades. Il y a une femme qui est venue avec son enfant de dix ans avant-hier et nous a obligés à prendre en charge gratuitement son filleul. Pour elle, enfant c’est enfant et il n’y a pas d’âge », relate-t-il.

M. Da pense qu’il faut davantage sensibiliser les populations sur la question de gratuité des soins. « Même s’il n’y a pas de compensations financières», il trouve que « normalement, ce facteur ne doit pas jouer sur la qualité des soins ». « D’ailleurs, à notre niveau, il y a des systèmes de contrôle et des traçabilités », dit-il.

Une mesure gouvernementale saluée…

En attendant, la mesure ne semble pas déplaire aux principaux bénéficiaires. Un garçonnet de 4 ans a été admis pour cause de paludisme dans la nuit du 17 au 18 avril au CSPS du Secteur 10. Il a bénéficié des consultations, des examens et des médicaments, à titre gracieux, selon les confidences de sa maman. « Il suffit de prendre l’ordonnance, d’aller à la pharmacie et on vous donne tout ce dont vous avez besoin. Enfin, vous allez vous faire enregistrer à la caisse. Tout est gratuit », confirme-t-elle.

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Valérie P. Thiombiano, ménagère, en ce qui la concerne, confie : « Nous avons appris la gratuité des soins, mais on ne comprenait pas trop. Je suis venue avec un enfant âgé de 4 ans et l’infirmier m’a fait savoir que les soins étaient entièrement gratuits… En tout cas, nous saluons cette mesure du gouvernement ».

« Je  suis venue me faire consulter avec mon enfant. Le dépistage du col de l’utérus pour moi et le paludisme pour mon enfant. A la maternité, on m’a donné un papier pour que je vienne à la pharmacie et prendre le kit. Et déjà, tout était gratuit. Il y a des médicaments qui manquent et je suis en train d’aller payer dans une pharmacie qui se trouve non loin d’ici. Mais, les produits qu’on a eus ici étaient totalement gratuits. Je trouve que c’est bien ce qu’ils font », se réjouit ZR, une femme enceinte et mère d’un enfant de 4 ans  rencontrée devant Pogbi.

Noufou KINDO

Burkina 24



Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

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