Ibrahima Djibo, président de l’OJD : « L’incivisme ne sert personne »

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L’Observatoire de la justice et la démocratie (OJD) appelle tous les citoyens à fédérer leurs efforts pour faire progresser le Burkina Faso. Ici, fédérer les efforts suppose jouer aux « lanceurs d’alertes » en signalant toute situation suspecte et qui va à l’encontre de la volonté générale. En ces temps où l’on note des actes de violences et de saccages un peu partout, Ibrahima Djibo, président de l’OJD, interpelle les autorités compétentes à agir pendant qu’il est encore temps et d’endiguer l’incivisme avec ses conséquences « extrêmement graves » parce  que « c’est une plaie » et qu’elle ne sert personne. Ce sont à autant de questions et d’autres comme les révélations impliquant des magistrats, des avocats ayant bénéficié des largesses d’un justiciable, les comités d’auto-défense Koglwéogo auxquelles, que le président de l’OJD a bien voulu réagir ce vendredi 13 mai 2016.   


VIDEO – L’incivisme au Burkina

Burkina24


Burkina24 (B24) : Brièvement qu’est-ce c’est que l’Observatoire de la justice et de la démocratie (OJD) et d’où est venue l’idée de sa création ?

Ibrahima Djibo (I.D) : L’Observatoire de la justice et de la démocratie essaye dans la mesure du possible de servir de veille citoyenne pour les domaines de la justice et de la démocratie. Cela comporte des activités aussi bien de plaidoyer, des activités de formation et de sensibilisation comme des activités de veille. Dans tous les pays, il y a des cas de crimes économiques, de sang et politiques.

L’idée de la création de l’observatoire est basée sur nos expériences personnelles au  cours des 20 dernières années à travers le monde. Nous avons eu la chance de fréquenter certaines institutions, ONG. Nous avons pu voir dans d’autres pays ce qui se passe dans ce domaine. Ceci nous a donné un peu de baume pour pouvoir faire quelque chose afin que la gouvernance en général puisse progresser au Burkina Faso.

B24 : On lit dans le préambule de l’OJD que «les 25 dernières années ont vu s’instaurer une confusion progressive de l’appareil judiciaire au profit du pouvoir en place et de ses supporteurs » avec pour conséquence une impunité « grandissante ». Qu’est-ce qui explique ceci et comment cela a pu arriver ?

I.D : Quand vous avez un pouvoir qui se maintient sans une vraie démocratie, sans un programme qui permet de voir un peu ce qui se passe au niveau de la justice, vous avez forcément des abus. Ces abus malheureusement se sont perpétués avec un certain nombre de crimes politiques – il faut dire les choses par leur nom – qui n’ont jamais été adressés, qui n’ont jamais été en justice.

Les crimes économiques, n’en parlons pas. L’association entre certains opérateurs économiques et le pouvoir en place était une réalité. Ce n’est pas un secret que la plupart des marchés étaient négociés à l’avance. C’est tout cela qui faisait que l’appareil judiciaire était impliqué, malheureusement. Les dossiers n’avançaient pas parce qu’il y avait une influence nette du pouvoir exécutif au niveau du pouvoir judiciaire.

B24 : Comment allez-vous mener l’observation de l’appareil judiciaire?

I.D : L’observatoire est une jeune association. Elle commence ses activités en 2016. En fait, c’est  un certain nombre d’outils que nous voulons mettre en place pour pouvoir participer à ce que d’autres pourront faire pour une meilleure observation de l’appareil judiciaire.

Cela suppose une collaboration avec l’appareil judiciaire. Nous pourrons certainement interpeler l’appareil judiciaire sur certains dossiers,  à savoir comment ces dossiers sont traités, savoir comment ces dossiers avancent en tant que citoyens – nous avons ce droit –  Et aussi s’assurer qu’il n’y a pas une implication de l’exécutif au niveau du pouvoir judiciaire. C’est toujours une possibilité. Il faut savoir que les déclarations sont très intéressantes à ce stade, mais il faut être vigilants.

B24 : Vous parlez de collaboration avec l’appareil judiciaire. Comment allez-vous procéder si vous vous retrouvez face à un mur ?  

I.D : Les blocages sont légions dans beaucoup de pays en voie de développement. Nous pensons ne pas baisser les bras. S’il y a un blocage, il ne faut que ce soit comme une fin. Non, il faut continuer, trouver les mécanismes qui permettront aux associations – ce n’est pas seulement l’observatoire – d’interpeller le pouvoir judiciaire, tant que cela est nécessaire.

B24 : Il y a deux mois de cela (12 mars), vous avez procédé au lancement du programme « Lanceur d’alerte ». C’est quoi exactement lanceur d’alerte et en quoi consiste-t-il ?

I.D : Le programme lanceur d’alerte (Whistleblowers) est un programme, qui initialement a commencé aux Etats-Unis d’Amérique depuis les années 1863. Ce programme a été repris par un certain nombre de pays à travers le monde. Environ 80 pays appliquent ce programme lanceur d’alerte. En Afrique, nous avons à peu près 5 ou 6 pays anglophones mais aucun pays francophone.

Toute personne doit alerter les autorités, ses supérieurs hiérarchiques sur des opérations illégales qui sont en train de se dérouler et qui vont à l’encontre de l’intérêt général. La personne qui fera cette alerte permettra de corriger une situation illégale.

B24 : Qu’attendez-vous des lanceurs d’alerte ?

I.D : C’est contribuer à une meilleure gouvernance. Tous les lanceurs d’alerte qui pourront faire ce genre d’activités seront évidemment conscients que chaque fois que la personne fait une alerte, la personne est responsable de son acte.

 Il ne faut pas faire une alerte de façon non élaborée, non justifiée. Il faut faire une alerte, qui permettra d’aboutir à un résultat concret.  Nous pensons avoir une loi de création de programme de lanceurs d’alerte, des lois de protection des lanceurs d’alerte.  Ceci est fondamental pour que cela puisse bien fonctionner.

B24 : Quelle lecture faites-vous des révélations impliquant magistrats, avocats, gardes de sécurité pénitentiaire ayant bénéficié des largesses d’un justiciable qui est allé jusqu’à débourser 77 millions de F CFA pour obtenir satisfaction dans le dénouement d’une affaire en justice ?

I.D : Il faut être extrêmement prudent. Il n’y a actuellement aucune preuve à l’appui. Il ne faut pas aller trop vite en besogne. C’est une alerte. Il faut obligatoirement enclencher un processus de vérification sans complaisance. Si cela concerne le personnel de la magistrature, il ne faut pas que les autres soient complaisants dans cette affaire. Il est donc  absolument nécessaire qu’on instruise un dossier en bonne et due forme et qu’on puisse voir un peu plus clair dans cette affaire.

S’il y a effectivement des personnes qui ont été impliquées d’une façon ou d’une autre, ce serait de la corruption pure et simple, un abus de pouvoir et tout ce qui s’en suit. La justice doit prendre ses responsabilités et punir toutes les personnes qui seraient impliquées.

B24 : D’aucuns disent que les magistrats sont les citoyens les plus nantis du pays au regard du traitement de faveur dont ils bénéficieraient. Etes-vous de ceux-là ? Et si tel est le cas, qu’est-ce qui pourrait bien expliquer l’existence de personnes corrompues à l’intérieur de ce corps ?

I.D : Je ne sais pas si ce sont les personnes les plus nanties du pays. Je pense qu’il y a des opérateurs économiques qui sont plus nantis. Si vous voulez dire ceux qui sont les mieux payés au niveau de la fonction publique, là aussi, je n’en sais rien, parce je n’ai pas la grille. Mais si c’est le cas, ces personnes doivent servir selon le droit et ne pas être impliquées dans des affaires de corruption.

Quel que soit votre revenu, que vous soyez au bas de l’échelle ou au haut de l’échelle, personne ne doit être dans le système de corruption quel qu’il soit. Il est malheureux de constater des fois que certains qui en ont assez, veulent toujours encore plus. Nous n’y pouvons rien, mais c’est une réalité.

B24 : Que pensez-vous des comités d’auto-défense que sont les Koglwéogo ?

ID : C’est une situation extrêmement malheureuse. Nous pensons que dans tout pays du monde, la première des choses, c’est l’Etat. L’Etat doit être omniprésent et doit gérer tout ce qui concerne la sécurité des personnes et des biens. Nous ne pensons pas que des structures puissent se substituer à l’Etat, surtout que ces structures n’ont pas été autorisées par l’Etat en question.

Dans ce sens, nous croyons qu’il faut revoir toute cette situation, faire table rase sans tenir compte des calculs politiques. Ces structures sont illégales au jour d’aujourd’hui où je vous parle. Il faut certainement les supprimer et trouver d’autres moyens qui permettront aux populations de s’organiser sous la responsabilité et le contrôle des autorités afin que la sécurité soit meilleure dans le pays.

B24 : Quelle lecture faites-vous de l’incivisme grandissant dans le pays ?

I.D : Ah, c’est encore une de ces situations que nous voyons malheureusement se perpétuer. De jour en jour, elle devient de plus en plus grandissante. Les responsabilités sont partagées. Dans un tout premier temps, il y a la cellule familiale. Le père, la mère, les frères, les sœurs, chacun et chacune doit contribuer à ce que les enfants et les autres personnes d’une famille se comporte bien.

Deuxième chose, il y a l’école, qui doit servir de mécanisme régulateur de transmission des valeurs de civisme de ceux qui vont à l’école. Troisièmement, la très grande responsabilité, c’est toujours l’Etat. L’Etat ne doit pas permettre l’incivisme. L’Etat doit alerter – c’est dans le sens contraire – toute la population sur l’incivisme et ses conséquences extrêmement graves pour la marche d’un peuple.

L’Etat doit aussi sanctionner toujours quand il y a de l’incivisme. Quand quelqu’un arrive malheureusement et ne s’arrête pas à des feux tricolores alors que le feu est rouge. Et quand les policiers veulent l’arrêter, il vient et fait violence aux policiers, c’est de l’incivisme. Cette personne doit être retrouvée et sanctionnée à la mesure de ses forfaits.

L’incivisme ne sert personne. C’est une plaie. Il faut l’endiguer rapidement et faire tout ce qui est en notre possible. C’est une réalité qui nous coûte excessivement chère et qui pourrait détruire les bases de notre société.

Propos recueillis par Oui Koueta

Burkina24     



Oui Koueta

'The vitality of a country can also be measured through that of its journalists'

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