Me Ibrahima Zerbo: «Nous allons lutter pour que les gardiens de la tradition quittent la politique»

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« En âme et conscience » est une association ayant pour objectif de renforcer la démocratie au Burkina. De ces combats, elle s’insurge contre la corruption, lutte contre l’incivisme et l’immixtion des chefs religieux et coutumiers en politique. Se focalisant sur ce dernier point, Burkina 24 a rencontré le président de ladite association, Me Ibrahima Zerbo, le mercredi 27 juillet 2016. Avec pour profession greffier en chef, Me Zerbo étale ici le sens du combat de l’organisation qu’il préside.



 

Burkina 24 (B24) : Pourquoi ce mouvement et quels objectifs poursuivez-vous ?

Me Ibrahima Zerbo (Me Zerbo) : En âme et conscience a été créée dans le but de renforcer la démocratie au Burkina. Après l’insurrection des 30 et 31 octobre (2014), il y avait une flopée d’associations de la société civile. Mais nous nous sommes rendus compte qu’elles étaient plus ou moins politisées et n’ont plus joué leur rôle de veille.

Nous nous sommes dit qu’il faut créer une association de la société civile pour polir la vie politique et la vie associative au Burkina. C’est dans ce cadre qu’est né le mouvement En âme et conscience. Nous avons aussi pour objectif d’éduquer et sensibiliser le peuple contre toute forme de violence, inculquer et promouvoir des valeurs sociétales de citoyenneté, de civisme et de démocratie. Nous défendons et nous protégeons les droits humains et nous émettons des avis sur les politiques publiques et les questions d’intérêt national et international.

B24 : De vos activités, En âme et conscience a entamé une lutte contre l’immixtion des chefs coutumiers et des leaders religieux en politique. Pourquoi un tel combat ?

Me Zerbo : Vous savez, dans une république, lorsque des leaders coutumiers qui sont des gardiens de la tradition optent pour un camp bien déterminé, avouons que le jeu est biaisé. C’est pareil pour un leader religieux. Un prêtre ou un imam qui officie, ce n’est pas un seul parti (politique) qui va aller à cette messe. Alors, ce prêtre ou cet imam n’a pas à faire un choix parmi les fidèles, sinon, c’est la cassure totale.

Nous souhaiterions en tout cas que ces gens quittent la sphère politique pour se consacrer à la tradition et à la religion.

"L’immixtion des chefs coutumiers et religieux en politique profite aux politiciens, sinon ce n’est pas à la population", Me Ibrahima Zerbo
“L’immixtion des chefs coutumiers et religieux en politique profite aux politiciens, ce n’est pas à la population”, Me Ibrahima Zerbo

B24 : Mais avez-vous déjà décelé des motifs réels de peur quant à la participation active de ces leaders en politique ?

Me Zerbo : Oui il y a des motifs de peur, très sérieux d’ailleurs. Vous voyez, aujourd’hui, les populations sont promptes à enflammer, à brûler et à casser.

Imaginez qu’un gardien de la tradition qui est fortement embarqué dans la politique et que ces populations aillent incendier ou brûler, puisqu’on a instauré dans notre pays la culture du feu.

Notre inquiétude est que cette culture du feu peut arriver dans cette maison gardienne des traditions. C’est pourquoi nous sensibilisons les chefs coutumiers et les chefs religieux de tout faire pour quitter la sphère politique.  

B24 : Ce débat avait été déjà lancé il y a belle lurette. Au Burkina, il n’y a pas de texte interdisant les chefs religieux et coutumiers de s’engager en politique. Ne pensez-vous pas que vous empruntez un chemin qui n’aboutira pas ?

Me Zerbo : C’est vrai, le débat, ce n’est pas aujourd’hui qu’il est posé. Cette question, c’est seulement dans l’intérêt des politiciens. Ce sont les politiciens qui sont en train de diviser les chefs coutumiers. C’est à eux que cela profite. Mais nous, nous savons que le peuple va nous suivre. Que ce soit aujourd’hui ou demain, les gens comprendront l’intérêt  que ces gens quittent la sphère politique, sinon c’est grave pour notre pays.

Si vous voyez dans toutes les cérémonies, ce sont des bonnets rouges (coiffes royales, ndlr). Dans tous les partis politiques, ce sont des bonnets rouges. Mais attendez ! On peut légiférer. C’est un manque de volonté politique. C’est tout ! C’est vrai que ce sont des citoyens, nous sommes d’accord. De dehors, ils peuvent avoir des avis, mais les voir comme élus et dans l’arène politique, ce n’est pas bien du tout pour notre pays.

B24 : Vous parlez de légiférer, quelles actions menez-vous pour vous faire entendre ?

Me Zerbo : Nous procédons par alerte. Nous allons écrire à la commission en charge de rédiger la Constitution de la Ve république. Nous allons l’accompagner par des propositions concrètes. Nous allons suivre le travail de cette commission de très près parce qu’il ne faut pas tailler cette Constitution sur mesure. L’immixtion des chefs coutumiers et religieux en politique profite aux politiciens, ce n’est pas à la population.

Nous sommes en train de vouloir rencontrer les leaders religieux et coutumiers. Nous avons commencé par le Mogho Naaba et nous avons été reçus par ses ministres et nous avons transmis le message.

Nous allons travailler à ce que notre combat aboutisse. Même s’il faille faire des pétitions, nous allons les faire. Aujourd’hui, nous sommes des porte-voix, mais beaucoup de gens pensent comme nous. Nous allons écrire des textes et nous allons proposer aux autorités.

"A des meetings, on ne voit que des bonnets rouges, des gardiens de la tradition, ça fait mal au cœur", Me Ibrahima Zerbo
“A des meetings, on ne voit que des bonnets rouges, des gardiens de la tradition, ça fait mal au cœur”, Me Ibrahima Zerbo

B24 : Des projets de loi ?

Me Zerbo : Des projets de loi !

B24 : Mais est-ce qu’une association peut le faire ?

Me Zerbo : Non ! Une association ne peut pas le faire, mais on propose une écriture. Ça peut donner des idées aux autorités. Parce que si on les laisse, elles ne feront rien de toutes les façons.  

B24 : Chaque parti politique a ses chefs coutumiers et religieux. A l’Assemblée nationale, des “bonnets rouges” y siègent. Ne pensez-vous pas que le fantôme est déjà dans la maison ?

Me Zerbo : Le fantôme est déjà dans la maison, mais il ressortira. Tôt ou tard, il va ressortir. Nous devons travailler, faire de sorte que si on veut un Burkina paisible, que le fantôme soit dehors. C’est quand on va brûler la maison d’un chef coutumier, vous verrez que les gens vont changer. Mais nous, on ne veut pas que cela arrive.

Dans notre association, les membres du mouvement sont appelés des humains développeurs (HD). Un humain développeur doit toujours se poser trois questions fondamentales : est-ce que ce que je pense sert mon pays ?  Est-ce que ce que je dis sert mon pays ? Est-ce que ce que je fais sert mon pays ? Nous allons toujours lutter pour que les gardiens de la tradition quittent la politique.

Me Ibrahima Zerbo, Président du mouvement « En âme et conscience » - ©Burkina 24
Me Ibrahima Zerbo, Président du mouvement « En âme et conscience » – ©Burkina 24

B24 : Ces leaders peuvent être hors des partis politiques, sans postes officiels mais toujours influencer la conduite de la politique…

Me Zerbo : Oui, je peux ne pas être sur le terrain visiblement, mais pousser les pions. Mais vous savez, nous sommes en pays de savane. Tous ceux qui le font, on les connait !

Donc quand il y a une situation, on sait d’où ça vient. Nous préférons les voir ainsi que sur le terrain. A des meetings, on ne voit que des bonnets rouges, des gardiens de la tradition, ça fait mal au cœur. Et je les invite à réfléchir.  

B24 : Outre le combat contre l’immixtion des chefs religieux et coutumiers en politique, votre association a-t-elle d’autres champs de bataille ?

Me Zerbo : Oui, il y en a. L’incivisme, on en parle. Il y a aussi que la jeunesse burkinabè est laissée à elle-même. Vous voyez un peu les alcools frelatés qui rentrent dans notre pays ? Tout le monde voit, mais personne n’en parle. Ça détruit notre jeunesse. La drogue dans les établissements, et personne ne s’inquiète. Mais c’est pour endormir notre jeunesse. Il y a aussi la corruption que nous combattons.

Interview réalisée par Ignace Ismaël NABOLE

Burkina 24

Ignace Ismaël NABOLE

Journaliste reporter d'images (JRI).

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