Pélagie Nabolé: « Il n’y a pas une réelle politique d’accompagnement des écrivains à long terme »

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Il aura fallu que Charles se retrouve sur le perron de la mairie le jour de son mariage, attendant sa dulcinée qui n’arrivera jamais pour «comprendre que le cœur a ses raisons que la raison même ignore ». Charles, c’est l’un des personnages de la deuxième œuvre de la jeune écrivaine Pélagie Nabolé. Après Le Péril, elle s’apprête à faire la dédicace de Nos impossibles amours. Ces amours impossibles à vivre du fait des stéréotypes ou de la religion et plus encore. Mais avant la dédicace prévue pour le samedi 20 août 2016 à l’ATB (atelier théâtre burkinabè) à Ouagadougou, elle nous a accordé une interview avec en plus un extrait. Lisez donc comme le conseillait Victor Hugo de son vivant! « Lire, affirmait l’écrivain, c’est boire, manger. L’esprit qui ne lit pas, maigrit comme le corps qui ne mange pas ».  

Burkina24 (B24) : Vous êtes à votre deuxième œuvre intitulé « Nos Impossibles amours ». Que Faut-il entendre par impossibles amours ?

Pélagie Nabolé (P.N.) : Impossibles amours, parce que nous avons tous déjà vécu un amour impossible du fait de l’interdiction de la religion, des stéréotypes sociaux, du fait aussi d’un manque de liberté de choisir. Nous n’avons pas toujours le choix dans notre vie.

(B24) : Que faut-il découvrir dans l’œuvre ?

(P.N.) : Dans Nos Impossibles amours, il faut découvrir trois nouvelles. La première nouvelle intitulée Mes chimères, relate l’histoire d’une jeune fille amoureuse, qui n’a pas pu vivre son amour avec l’homme qu’elle avait choisi, d’où le titre. La deuxième nouvelle, L’amour, le cœur ou la raison ? Faut-il choisir le cœur ou la raison ? Un grand choix à faire. La troisième parle un peu de la liberté, le combat pour la liberté, la justice et la survie.

(B24) : « Nos impossibles amours ». Pélagie a-t-elle vécu un impossible amour ?

(P.N.) : Pélagie n’a pas encore vécu un impossible amour. Elle s’est basée sur une expérience collective pour écrire ce livre.

(B24) : Nous sommes à l’ère du numérique. Est-ce que Pélagie a songé à rendre son œuvre sous format numérique ?

(P.N.) : Bien sûr. C’est dans le projet. Pour le moment, nous travaillons avec la maison d’édition Vivre Ensemble. Pour l’instant, le livre sera édité au Burkina, quitte à ce qu’on le fasse éditer en France et le vendre aussi sous format numérique dans les années à venir.

(B24) : Parlant toujours du numérique, l’internet a tendance à prendre le dessus. En tant qu’écrivaine, pensez-vous que le livre format papier a de la chance de survivre encore pendant longtemps ?

(P.N.) : Cette question dépend du contexte dans lequel on est. On peut constater que l’accessibilité au numérique est restreinte avec la fracture numérique entre le nord et le sud.

Quand nous prenons le cas du Sud, on peut dire que le livre imprimé sous forme physique a toujours sa raison d’être, parce que Internet n’est pas accessible à tout le monde. Dans la plupart des régions éloignées dans l’hémisphère sud, Internet n’est pas encore accessible, d’où la facilité d’avoir un livre sous forme éditée.

Quand je prends le cas des pays du Nord, ils tendent plus vers le numérique parce que là-bas, le format imprimé est en train de rendre l’âme. Les gens ne s’intéressent plus au format imprimé. Du coup, cette question est fonction du contexte dans lequel on se situe.

(B24) : Avant Nos impossibles amours, il y a eu Le Péril. Comment s’est comportée l’œuvre sur le marché ?

(P.N.) : J’ai été surprise du succès qu’a rencontré Le péril. Surtout auprès des adolescents et des éducateurs. Le premier public auquel était dédié l’œuvre était les parents et les éducateurs. Les adolescents ont beaucoup adoré, parce que c’était un moyen pour eux de transmettre un message.

(B24) : Est-ce que Le péril vous a fait vivre de votre art ?

(P.N.) : Non. Au Burkina, un écrivain ne peut pas vivre de son art, parce que l’écriture se limite uniquement à la vente des livres. Contrairement aux artistes après la sortie de leur œuvre, faire des prestations artistiques pour s’en sortir, l’écrivain se contente uniquement de la vente de son livre. On sait très bien au Burkina, le taux des personnes qui s’intéressent à la littérature est très faible.

Certes, on a écoulé le stock. Il a fallu éditer encore. Mais, il y a eu des charges autour. Mais ce que je voudrais dire, à cause de ce manque de ce soutien aux écrivains, – la plupart éditent leur livre à compte d’auteur (c’est à eux de se démerder pour trouver les fonds pour éditer leur livre). Donc, dire qu’on vit vraiment de son art, c’est un leurre. On le fait juste par passion et on continue parce qu’on aime ce métier.

(B24) : Qu’en est-il des politiques d’accompagnement des écrivains ?

(P.N.) : Au ministère de la culture, il y a une direction qui s’occupe de la promotion du livre, qui œuvre à soutenir les œuvres littéraires, à promouvoir les écrivains aux Burkina et à l’extérieur. Mais on se rend compte qu’il n’y a pas une réelle politique d’accompagnement des écrivains à long terme. C’est dans l’urgence toujours, qu’on vous donne le financement. A la limite, ce financement, il  faut le poursuivre pour l’avoir.

Souvent, il ne dépasse pas 10% de ton investissement. Et c’est vraiment compliqué pour les écrivains. Ce que je voudrais lancer au ministère de la culture, c’est vraiment d’adopter une politique d’accompagnement à long terme de la filière littéraire et pourquoi pas un fonds de financement  des œuvres littéraires.

J’ai discuté avec mes collègues écrivains. Il y a un écrivain qui me disait que cela fait dix ans qu’il est dans la littérature et en 10 ans, il n’a reçu que 13% d’apport financier dans son investissement. Et je peux le dire aujourd’hui, « Nos impossibles amours » a été fait entièrement à mes propres fonds. Je n’ai reçu aucun soutien financier.

(B24) : Que peut-on faire alors pour  redonner de la vigueur à la littérature au Burkina ?

(P.N.) : Tout d’abord un constat : la littérature au Burkina Faso n’évolue pas dans le temps et dans l’espace. Nous avons toujours à cette façon traditionnaliste de faire de la littérature. Imprimer des livres et les vendre dans des librairies.

Les jeunes sont friands d’histoire. Il faut aller vers ce public et nous vendre nous-mêmes et ne pas mettre des livres dans une bibliothèque ou librairie et attendre que ces jeunes-là arrivent vers nous. Pas du tout.

Pour revenir à la version du numérique, ça serait bien de vendre ces versions au Burkina. De nos jours, les jeunes sont tellement accrochés à Internet que c’est plus facile pour eux de lire quelque chose sur internet que de le lire dans un livre. Ajouter les TIC à la vente de nos livres, c’est un atout pour conquérir cette part de public qu’est la jeunesse.

(B24) : Un extrait particulier à partager pour aiguiser l’appétit des lecteurs ?

Extrait de la deuxième Nouvelle intitulée « L’amour, le cœur ou la raison ? ».


(P.N.) : Charles attendait au seuil de la porte de la salle de noces. Il portait un très beau costume blanc, qui reflétait son teint pâle et une cravate rouge, symbole de l’amour qu’il a toujours porté à sa bien-aimée Florence.

Pélagie NSon cœur débordait de joie. Il était neuf heures et quart, lorsqu’il jeta un coup d’œil à sa montre. La voiture de Florence était vachement en retard. Pendant que ses amis devisaient sur ce grand retard qu’accusait la nouvelle mariée, une Toyota blanche s’arrêta devant la mairie. Le carrosse de la mariée était là.

Un ouf de soulagement remplit les cœurs. Le chauffeur sortit de la voiture, vint à la rencontre de Charles. Où est Florence ? Avait demandé posément Charles. Elle est partie, avait répondu le chauffeur. Mais, elle m’a chargé de vous dire que « Le cœur a ses raisons que la raison même ignore ».

Tout bascula autour de Charles. Il venait maintenant de tout comprendre. Cela n’arrive pas seulement que dans les films ou les romans. Les films et les romans ne sont qu’une réflexion prolongée du quotidien des hommes. Pourtant, nous vivions une si belle histoire d’amour, renchérit Charles, les yeux noyés de larmes. Il se morfondra. Il la haïra, mais finira par comprendre un jour que le cœur a ses raisons que la raison même ignore.


Par Oui Koueta

Burkina24



Oui Koueta

'The vitality of a country can also be measured through that of its journalists'

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