Pr. Jean-Emmanuel Pondi: “L’OMD des Nations Unies est inspiré du programme de Thomas Sankara”

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Jean-Emmanuel Pondi est Professeur de Science Politique et de Relations Internationales à l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC) où il enseigne depuis 30 ans. Il est par ailleurs Professeur invité dans plusieurs universités en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Auteur plus de 70 articles dans des revues spécialisées dans le domaine des Relations Internationales africaines et d’une vingtaine d’ouvrages dont celui sur Thomas Sankara intitulé «Thomas Sankara et l’émergence de l’Afrique au 21è siècle». Jean-Emmanuel Pondi est actuellement Secrétaire général de l’Université de Yaoundé I et membre de l’Académie des Sciences du Cameroun. Dans cette interview exclusive, nous évoquons divers sujets touchant à l’Afrique et son intérêt pour le Président du Conseil National Révolutionnaire dont la commémoration du 29ème  anniversaire de son assassinat ce 15 octobre 2016.

B24 : Dans votre livre intitulé «Thomas Sankara et l’émergence de l’Afrique au 21è siècle», préfacé par l’épouse du héros burkinabè, Mariam Sankara, vous déplorez le fait que l’ONU n’ait pas cité le Président du Conseil National Révolutionnaire, le capitaine Thomas Sankara, comme étant son véritable  inspirateur des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Dites-nous en davantage sur ce point.

Prof Jean-Emmanuel Pondi : Mes recherches m’ont effectivement amené à conclure à l’existence d’une similitude irréfutable entre le programme socio-politique et économique mené par le Président Thomas Sankara entre 1984 et 1987 du Burkina Faso et les points cités comme Objectifs du Millénaire pour le Développement  par l’Organisation des Nations Unies (ONU) en septembre 2000.

Le chapitre 6 de l’ouvrage et en particulier les pages 129 et suivantes, démontrent point par point les similitudes mentionnées plus haut. Est-ce une coïncidence ou est-ce un oubli ? La question reste posée. Ce qui est certain, c’est le peu de cas fait par les Africains des faits historiques qu’ils posent et qui entraînent souvent de tels résultats.

En d’autres termes, si le gouvernement burkinabè de l’époque avait documenté, répertorié et archivé son bilan annuel auprès d’une institution crédible telle que l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI), ce débat n’aurait pas eu lieu aujourd’hui. Il est important que nous comprenions que l’investissement dans la pensée doit être répertoriée et vulgarisée à tous les niveaux.  .

B24 : Selon vous, pourquoi  Thomas Sankara n’a pas été cité par les Nations-Unies et quels intérêts avaient-elles à effacer sa mémoire sur cette question des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ?

Prof. Jean-Emmanuel Pondi : Il me semble que l’Objectif du Millénaire pour le Développement des Nations Unies était de se saisir d’un programme qui avait fonctionné, mais qui n’avait pas de paternité affichée.

Par contre, alors que l’expérience burkinabè de 4 ans seulement, s’est achevée par un succès (atteinte de l’auto-suffisance alimentaire, approvisionnement en eau de la population, couverture vaccinale de tous les enfants de 0 à 5 ans etc….le tout sur ressources financières propres), l’expérience conduite par les Nations Unies 15 ans plus tard entre 2000-2015 a donné des résultats mitigés. C’est ce qui explique la reconduction du même programme entre 2015-2030 sous un nouveau label les ODD (Objectifs pour le Développement Durable).

B24 : Professeur, comment appréhendez-vous le concept de l’émergence de l’Afrique ? Estimez-vous qu’il s’agisse d’une nouvelle tendance, d’une nouvelle mode dotée d’un slogan relayé par les gouvernants africains ? En clair, pensez-vous que l’Afrique est-elle bien partie pour devenir émergent au cours de ce siècle ?

Prof. Jean-Emmanuel Pondi : Cette question est centrale. La définition de “l’Emergence” est naturellement polysémique. Pour ce qui me concerne, on émerge quand on est en mesure de maîtriser sa destinée, sa propre trajectoire en utilisant ses propres moyens.

Les outils d’une pareille métamorphose sont d’abord à trouver dans le changement du système éducatif africain. Depuis la maternelle, le primaire, le secondaire et le supérieur. Il n’existe aucun exemple au monde d’un pays devenu émergent sans que celui–ci n’ait profondément transformé son système éducatif à tous les niveaux.

Ce dernier doit être en mesure de répondre aux préoccupations des populations en termes de solutions concrètes à leurs problèmes quotidiens. Il faut donc privilégier à la fois la science fondamentale, mais davantage encore les sciences appliquées. L’on ne pourrait parler d’émergence quand il manque : de  l’eau, de l’électricité, la sécurité alimentaire et des soins médicaux.

Est-ce illusoire de penser que tout ceci peut être disponible pour tous les Africains ? Ma réponse est NON. Un ou deux exemples pour illustrer  mes affirmations : les Africains savent-ils qu’au moment où l’on continue de parler de famine dans notre continent, l’on ne comptabilise pas moins de 800 millions d’hectares des terres cultivables laissées en jachère ? (1)

En outre, en 2014, l’ancien Secrétaire Général de l’ONU Kofi Anan avait évoqué avec gène que l’Afrique dépense chaque année la somme faramineuse de  35 milliards de dollars US (21 000 milliards FCFA) dans les importations alimentaires pour ses populations !

L’émergence de l’Afrique est d’abord de connaître l’Afrique, de transformer son potentiel et de s’outiller avec sérieux pour afin traiter d’égal à égal avec le reste du monde

B24 : Parlez-nous de votre intérêt pour Thomas Sankara et l’objectif que vous visez en écrivant un livre sur son combat.

Prof. Jean-Emmanuel Pondi : Mon constat en 30 ans d’enseignement, de recherches et d’observations, est que l’Afrique et les Africains souffrent d’un déficit inquiétant de confiance en eux.  Hélas ! Pour beaucoup d’Africains, (qui sont souvent mes principaux contradicteurs quand je parle d’une Afrique gagnante), l’Afrique n’a jamais eu  de héros dignes de ce nom et elle doit par conséquent se modeler sur l’histoire des autres et tenter d’imiter la trajectoire des autres, pour espérer atteindre quelques succès que ce soit. Thomas Sankara fut la preuve vivante de l’inexactitude de ces thèses absurdes.

Ma pensée se situe à l’opposé de tels concepts. Je suis persuadé qu’aucun peuple ne peut progresser en ayant comme repère les héros et les hauts faits des autres  en s’appuyant sur les solutions trouvées par d’autres avec l’espoir de parvenir à un développement par procuration. Comprenez-moi bien. Je ne suis pas l’avocat des guerres entre cultures et civilisations humaines. Je suis le chantre du respect de chaque culture.

Le livre sur Thomas Sankara, comme ceux que j’ai rédigés sur Nelson Mandela et Mouammar Al-Kadhafi, a pour objectif de porter à l’attention du grand public les faits héroïques des personnalités concernées et de rapporter le détail de leurs batailles, pour parvenir à une Afrique économiquement debout, au-delà des indépendances politiques.

B24 : Une frange de l’opinion publique burkinabè estime que le nom de Thomas Sankara constitue aujourd’hui un fonds de commerce d’intellectuels africains et d’activistes de la société civile. Qu’en répondez-vous ?

Prof Jean-Emmanuel Pondi : Si vous prenez le livre dont il est question, vous y verrez, une photographie de l’auteur au cimetière de Dagnoen à Ouagadougou sur  la tombe du capitaine Sankara prise le 31 mai 1998, page 160. Cette photo date d’il y a 18 années. L’on ne peut donc pas parler de récupération politique actuelle, quand un chercheur s’intéresse à un sujet depuis deux décennies.

En outre, ceux qui dans l’opinion publique burkinabè, manifesteraient de pareilles inclinations n’ont peut-être pas compris que Thomas Sankara n’appartenait nullement au Burkina Faso de par  sa philosophie, ses propos mais surtout de par ses actions. C’était un vrai panafricaniste.

B24 : En nous amusant à faire un peu de politique fiction, que serait selon vous le visage du Burkina Faso en 2016 si Thomas Sankara n’avait pas eu sa course écourtée ?

Prof Jean-Emmanuel Pondi : Je suis au regret de vous informer que je n’ai aucune formation en futurologie. En tant que Professeur de Science Politique et de Relations Internationales, je n’ai, hélas, pas acquis la capacité de lire dans des boules de Crystal. Ce que je puis dire, cependant, c’est que les actions et les résultats engrangés par la révolution burkinabè, n’ont pas été du goût de tous les acteurs majeurs du monde.

Il est clair que le rapport de force a été défavorable à la révolution qui a été minée  de l’intérieur comme on a pu s’en apercevoir un an plus tard.

B24 : En cette 29ème commémoration de son assassinat, quel est selon vous le legs que laisse Thomas Sankara au Burkina Faso et à toute l’Afrique ?

Prof Jean-Emmanuel Pondi : Incontestablement, la trace et la marque que laisse Thomas Sankara, est celle d’une foi inébranlable dans les capacités africaines de s’en sortir en dépit de tous les problèmes contextuels rencontrés.

En outre, l’on retiendra qu’il ne faut pas seulement s’appuyer sur les autres, pour espérer avancer. Il faut s’appuyer sur soi-même pour progresser.

Enfin, il faudra se souvenir qu’aucun développement n’est envisageable en Afrique quand on entretient l’ignorance, la honte et le complexe d’infériorité comme mode de comportements quotidiens.

Ces attitudes négatives vis-à-vis de nous-mêmes, malheureusement très répandues et relayées, consciemment ou inconsciemment, dans la plupart de nos systèmes éducatifs comme dans nos mass-médias ne peuvent pas nous conduire vers un développement endogène réel. Tout en reconnaissant les échecs de l’Afrique, il faut davantage souligner ses succès en retraçant sa vraie histoire et en exposant au monde sa vraie contribution aux progrès de l’Univers. C’est ce travail indispensable à toute honorabilité continentale, que j’essaye d’élaborer à ma modeste manière sans animosité aucune contre les autres cultures et civilisations du monde.

B24: Dites-nous un mot sur le projet de construction d’un mémorial et d’un mausolée Thomas Sankara, initié par les autorités du Burkina Faso.

Prof Jean-Emmanuel Pondi : Je salue une telle initiative que je trouve louable et qui devrait être soutenue par tous les panafricanistes consciencieux du rôle de la mémoire et du souvenir dans le développement futur de l’Afrique et des Africains.

B24 : Les avocats en charge du dossier du défunt président Thomas Sankara ont animé un point de presse ce jeudi 12 octobre 2016 à Ouagadougou sur l’évolution de la procédure judiciaire contre les présumés auteurs de son assassinat. Il en ressort que l’extradition du président déchu Blaise Compaoré est réclamée aux autorités ivoiriennes. Pensez-vous qu’Abidjan puisse répondre à cette demande ?

Prof Jean-Emmanuel Pondi : L’histoire a une direction logique et la culture africaine a ses dispositions propres qui condamnent celles et ceux qui sont coupables de méfaits graves.

Je n’ai nullement l’intention de me substituer à la justice occidentale ou à la justice traditionnelle africaine, mais dans ce dossier, chacun sait ce qui s’est passé et la vérité doit triompher.

B24 : En fin d’interview, quel est votre Top 3 des meilleurs dirigeants africains du 20ème siècle?

Prof Jean–Emmanuel Pondi : Je ne parlerais que des dirigeants pour lesquels j’ai effectué des travaux approfondis qui m’ont permis de fouiller dans le détail de leurs actions, de leur philosophie et de leurs bilans respectifs. Il y a :

Nelson Rolihlahla Mandela à qui, j’ai consacré, un ouvrage intitulé Nelson Mandela. Un exemple pour l’humanité (Yaoundé, Editions Afric’Eveil, 2014, 146 pages)  (disponible en ebook sur amazon.fr). Tout le succès de Nelson Mandela a été en grande partie imputable à l’utilisation qu’il a faite de la philosophie « d’Ubuntu » tirée de la tradition Xhosa en Afrique du Sud. Celle-ci prône l’écoute, l’acceptation des différences comme aspect positif d’enrichissement culturel et la nécessité de considérer tous les autres comme une partie de soi-même.

En outre, l’une des clés du succès de Nelson Mandela a été, pendant ses 27 années de prison, d’entreprendre l’étude de la culture et de la civilisation des Afrikaners que ses camarades de lutte considéraient comme leurs ennemis, sachant qu’un jour, cette décision paierait.

Bien que beaucoup d’Africains ne le sachent pas, Nelson Mandela a été le président le plus aimé et le plus admiré du 20ième siècle, selon les résultats d’un vote mené dans les cinq continents.

Thomas Sankara à qui j’ai également consacré un ouvrage intitulé : Thomas Sankara et l’émergence de l’Afrique au XXIe siècle, (Yaoundé, Editions Afric’Eveil, 2016, 194 pages) (également disponible en ebook sur amazon.fr). Il aura été l’incarnation de l’intégrité, non pas dans les discours et dans la théorie, mais à travers chacun de ses gestes quotidiens posés en direction de lui-même, de sa famille, de son pays et de l’Afrique.

Par conséquent, il prêchait à travers la meilleure des manières possibles par son exemple : par l’exemple de son comportement.

En outre, Thomas Sankara possédait une vision claire des problèmes de  l’Afrique tout comme de la manière dont il fallait s’y prendre pour les résoudre  au seul profit des habitants.

Mouamar Al-Kadhafi à qui j’ai aussi consacré une réflexion intitulée : Vie et Mort de Mouamar Al-Kadhafi : quelles leçons pour l’Afrique ? Yaoundé, Editions Afric’Eveil, 2012, 175 pages) (disponible en ebook sur amazon.fr)

Contrairement aux deux premiers, le leader libyen commença sa carrière à la tête de la Libye avec beaucoup de problèmes en Afrique (conflits avec le Tchad, le Niger, etc…). Il en fut de même pour la plupart des pays occidentaux durant toute sa présidence.

Cependant, nous, en tant qu’Africains, nous nous devons le juger sur la base de ses actions pour l’éclosion de l’Afrique. C’est ce que fait cet ouvrage qui déconstruit toute la méthodologie élaborée autour du bilan volontairement falsifié de Mouamar Al-Kadhafi en Afrique par ceux qui l’on éliminé.

Pour conclure, tous les Africains se doivent de se battre contre la plus grande maladie qui mine aujourd’hui l’Afrique : l’ignorance d’eux-mêmes qui ne peut être remédiée que par un travail constant sur soi.

Les Africains doivent comprendre qu’ils doivent être les seuls responsables de leurs devenirs individuels et collectifs, ainsi que du devenir de l’Afrique, et s’outiller en conséquence. D’où la nécessité de s’atteler à l’acquisition d’une excellente connaissance de l’Afrique pour mieux  être à même de piloter son développement et son progrès dans ce siècle qui semble lui sourire.

Interview réalisée par Kouamé L.-Ph. Arnaud KOUAKOU

Burkina24


(1) Source : Abdoulaye Bio Tchané, ancien Président de la Banque Ouest-africaine, 2012

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