Clément Abaifouta : «Je suis prêt à me battre auprès de mes frères du Burkina »

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Clément Abaifouta a été l’une des victimes de l’ancien président tchadien. Il est le président du Collectif des victimes de Hissein Habré. Il a été un membre très actif dans l’aboutissement du procès contre l’ex-président tchadien qui s’était réfugié à Dakar au Sénégal.  Depuis lors, il s’est reconverti en farouche défenseur des droits de l’homme.  L’acteur principal dans le film documentaire de Mahamat Harun Saleh, « Hissein Habré, une tragédie tchadienne »,  a parcouru plusieurs pays d’Europe et de l’Afrique pour témoigner des horreurs vécues. Présent à Niamey à l’occasion de la première édition du Festival Ciné droit libre, il a bien voulu se prêter aux questions de Burkina 24.

Burkina 24 (B24) : Comment vous vous êtes retrouvés en prison sous Hissein Habré ?

Clément Abaifouta (C.A ): Je venais d’avoir mon baccalauréat et j‘étais inscrit en première année de Lettres Modernes. J’ai eu  une bourse privée pour aller étudier en Allemagne puis j’ai été arrêté et on m’a jeté en prison pour 4 ans.

B24 : Comment vous étiez traités dans ces prisons ?

C.A : Les horreurs étaient les plus inhumaines. Il faut dire qu’on dormait à même le sol, à la merci des poux, des maladies. Il n’y avait même pas à manger. On nous nourrissait du blé ou du riz cuit dans un demi-fût rouillé. Du coup, ça fait que tout le monde était tombé malade.

Il n’y avait pas de soins. Vous tombez malade ou vous mourrez. Conséquemment, j’ai été choisi par des geôliers pour faire partie des fossoyeurs  et tous les jours avec des amis j’enterrais tous ceux qui mourraient.

On nous amenait les cadavres de toutes les prisons de N’Djamena.  Il y a en avait huit et nous allons les enterrer à la sortie est de N’Djamena sur un lieu qu’on appelait  « la peine de mort ».

C’est ce qui m’a marqué durement sans compter les autres formes de tortures.  Enfermés hermétiquement, on nous bastonnait chaque jour. On nous soumettait à des corvées. Je faisais la cuisine, la lessive.  Ce sont des choses qui m’ont brisé.

B24 : Combien avez-vous enterré de prisonniers pendant votre séjour ?

C.A : Un minimum de 8 par jour. On pouvait aller à 15, 20 voire 30 par jour. Quand il n’y en avait pas, c’était deux ou trois mais notre geôlier disait que ce n’était pas assez.  Il fallait attendre que le nombre puisse s’accroître et on nous laissait dormir avec ces cadavres. Lorsqu’on fait un petit calcul  ce n’est pas moins d’un millier que j’ai pu pendant ces quatre ans enterrer.

B24 : Vous avez côtoyé plusieurs prisonniers. Pouvez-vous nous dire quelles étaient les raisons pour lesquelles la plupart s’y est retrouvé ?

C.A : Il faut dire d’emblée qu’il n’y avait pas vraiment une raison. Moi particulièrement jusqu’aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi j’ai été arrêté. Vous avez des vendeuses de lait, des bergers. Rares étaient les cadres qui ont été arrêtés.

 C’était pour la plupart des gars de la rue. Pour avoir écrit sur la photo, un poster de Hissein Habré, pour avoir lu le journal Jeune Afrique ou écouté RFI, ça suffisait pour qu’on puisse vous arrêter. Ou alors vous avez une belle femme, un compte en banque, une jolie maison.

Il n’y avait vraiment pas une raison fondée qui puisse vous amener à être arrêté. D’ailleurs, tu n’avais pas droit de voir un juge. Tu n’avais pas droit à un avocat. Ça  veut dire qu’on vous envoyait au mouroir.

B24 : Vous avez été aussi un membre très actif pour l’aboutissement du procès de Hissein Habré. Comment tout ça a commencé ?

C.A : Il faut dire qu’en étant déjà fossoyeur,  j’étais un élément clé de la procédure contre Hissein Habré. J’ai donc participé à tous les lobbyings au niveau international, à toutes les grandes sensibilisations au niveau national. C’est moi qui allais rencontrer les victimes, ceux avec qui nous avons fait la prison pour les sensibiliser, leur faire accepter le fait que nous allons porter plainte contre Hissein Habré.

Ce n’était pas facile parce qu’il y avait encore la psychose. Hissein Habré a régné pendant huit ans et dirigé de main de fer. La psychose  était telle que pour eux, on les amenait à une autre prison.

Ce n’était donc pas facile. Il fallait faire le travail pendant de longues périodes pour les faire accepter. Déjà qu’au Sénégal sous Abdoulaye Wade, ce n’était pas facile. Le lobbying nous a vraiment couté 25 ans et c’est après tant d’années  que nous avons pu faire arrêter Hissein Habré.

 (…) Nous avons fait du beau travail puisque Hissein Habré a été jugé et condamné.

B24 : A N’Djamena, comment les victimes ont accueilli ce verdict ?

C.A : Ce n’est pas facile puisque la bonne partie des victimes, ce sont des gens qui n’ont jamais été à l’école.  Ce n’est pas facile de leur faire accepter ou comprendre mais depuis que le verdict est tombé, c’est quand même un ouf parce que personne n’espérait qu’un jour nous allions réussir à faire tomber Hussein Habré. Ce lion, celui qui régnait comme dieu. C’est un ouf, un soulagement vu que les difficultés internes et externes étaient énormes.

B24 : Est-ce que les gens ont pu se réconcilier aujourd’hui ?

C.A : La réconciliation c’est une procédure que nous attendons de proposer au gouvernement parce que pour nous, le procès est pédagogique. C’est une école. Vous savez que le Tchad revient de très loin. Hissein Habré avait utilisé le tissu social pour diviser les Tchadiens et nous pensons que le procès pourra servir comme un élément  pour la réconciliation des cœurs et des esprits. La méfiance, la peur, la psychose demeurent toujours dans le cœur des Tchadiens.

B24 : D’aucuns estiment que Idriss Béby, actuel chef d’Etat qui fut chef d’état-major sous l’ex- président Habré et son conseiller, devrait aussi rendre compte. Qu’en pensez-vous ?

C.A : Vous savez que dans la vie lorsque que vous avez une responsabilité, vous devez rendre compte. Maintenant Hissein Habré, même s’il n’a pas parlé, il a plus ou moins rendu compte de sa gestion devant le tribunal.

Nous ne sommes que des victimes et nous avons porté plainte contre ces gens qui ont mis en place une machine d’extermination. Maintenant, c’est au juge de dire quel a été le degré d’implication d’Idriss Déby.

(…)  Je sais que Idriss Deby a été le chef d’état- major, le conseiller militaire de Hissein Habré. Même si pendant le procès, il n’a pas été cité ou inquiété, je me dis que son tour viendra et il va rendre compte. Chacun son tour chez le coiffeur.

B24 : Certains bourreaux courent toujours dans les rues de N’Djamena. Seront-ils aussi poursuivis un jour ?

C.A : Le pire, c’est que même ceux qui ont été jugés et condamnés, curieusement se retrouvent dehors. Par quelle alchimie, je ne sais pas et c’est ce qui fait notre inquiétude. Depuis lors, au niveau de mon association nous n’avons cessé de décrier  ce fait. Le gouvernement tchadien qui a été condamné à payer sur les 95 milliards, 50%,  n’a fait aucun pas. Il fallait mettre une commission nationale qui va étudier le mécanisme. Rien n’est fait et curieusement, ces gens qui ont été condamnés et jugés se retrouvent dehors.

Nous les acteurs de premier rang, ça signifie que notre sécurité est menacée parce que ces gens qui nous ont arrêtés, qui nous ont torturés et qui nous ont vu dénoncer ces comportement à la barre se retrouvent dehors et nous côtoient. Cela signifie qu’on est laissé pour compte.

B24 : Que fait Clément Abaifouta  aujourd’hui  dans la vie?

C.A : Je suis manager de mon association. Maintenant que le procès est fini,  je m’attèle à bâtir un esprit de vivre ensemble parce qu’enfin de compte,  le fruit du procès, c’est que nous arrivions à tourner la page et à bâtir la réconciliation. Je suis acteur aussi d’un film et la dernière fois en novembre en Hollande j’ai été nominé comme le défenseur de droits de Amnesty international. Cela me booste à continuer le travail de la lutte contre l’impunité.

D’ailleurs, nous avons été invités par la Gambie afin de partager avec eux notre expérience parce qu’ils veulent poursuivre leur ex-président. Partout ailleurs où il y a des victimes et que je suis sollicité, j’y vais.

Je me dis mais mes petits fils du Burkina qu’est-ce qu’ils  attendent à m’inviter à venir les aider parce que j’ai été profondément touché de la disparition de Sankara qui est pour moi une icône. Moi je suis prêt à arriver au Burkina, me battre auprès de mes frères, mes petits fils pour que nous puissions aller chercher Blaise Compaoré qui est en côte d’ivoire.

Propos recueillis à Niamey par Revelyn SOME

Burkina24



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