Enceinte, « ma famille m’a chassée de la cour »

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Au Burkina Faso, des filles continuent d’être bannies pour des raisons de grossesses précoces et non désirées. Mises en marge de l’affection des siens, elles doivent faire face aux affres de l’exclusion sociale.

De nombreuses filles entrées précocement dans la vie sexuelle n’utilisent pas les méthodes contraceptives. En conséquence, elles s’exposent entre autres à des grossesses non désirées (GND). La survenue des GND crée parfois un inconfort social. Ainsi, des filles se voient rejetées par leurs partenaires et expulsées par leur famille. Les chiffres disponibles à la Direction de la santé de la famille (DSF) en disent plus sur le phénomène notamment en milieu scolaire.

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Certaines filles, abandonnées à elles-mêmes, doivent leur salut à des structures publiques ou associatives offrant l’accueil et des services de réintégration familiale et sociale. C’est le cas de T.M., une fille de 28 ans, que nous avons rencontrée à l’Hôtel maternel de Ouagadougou, une structure placée sous la tutelle du ministère burkinabè de la femme, de la solidarité nationale et de la famille.

« C’est une grossesse non désirée qui m’a conduite ici. J’avais un copain qui m’avait promis le mariage. Il venait même chez nous en famille. Il m’a connue sur la route de l’école. Je suivais des cours du soir. J’ai pris notre relation (d’un an) très au sérieux. Mais quand je lui ai dit que j’étais enceinte, il m’a abandonnée. Personne ne sait où il se trouve actuellement (pleurs)… J’ai été chassée de la maison et j’ai dû tout abandonner pour trouver une solution à ce problème.

Je suis finalement venue à l’Hôtel maternel pour qu’on m’aide. Mais, on m’a dit que j’étais un peu trop âgée pour y séjourner… Je suis dans l’obligation de repartir, après un bref séjour ». C’est le récit de la future mère T.M. Sa grossesse de cinq mois semble hypothéquer son rêve de décrocher au moins le diplôme de BEPC et de se trouver un emploi. “Victime” d’une grossesse non désirée, la vendeuse ambulante de 28 ans, désespérée, méconnaissait les multiples méthodes contraceptives disponibles.

Vidéo – Salifou Younga, Directeur de l’Hôtel maternel : « La grossesse, c’est le moindre mal. Ça peut être une maladie » 

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Aujourd’hui, son avenir est en danger. Rejetée par sa famille à cause d’une grossesse qu’elle aurait pu éviter, cette future mère ne sait plus à quel saint se vouer, car contrainte de quitter l’Hôtel maternel de Ouagadougou qui ne prend pas en charge les filles de plus de 18 ans.

Selon le Directeur de l’Hôtel maternel, Salifou Younga, les filles qui viennent d’elles-mêmes, en réalité, n’ont pas compris. Ce sont les directions provinciales ou les services d’Arrondissements de l’Action sociale qui devraient, en principe, y référer les filles, dit-il. « Le séjour, ici, c’est vraiment le temps de pouvoir renouer le contact familial pour les faire retourner. Nous souhaitons que les filles durent le moins possible ici », indique-t-il. Aux dernières nouvelles, nous apprenons que le partenaire de T.M. a finalement reconnu la grossesse. Les discussions se poursuivent avec sa famille.

« Dès que je suis tombée enceinte, il a dit que ce n’est pas lui »

S.L., vendeuse de fruits, fait aussi face à un dilemme. Elle s’est retrouvée au centre, après une expulsion familiale, suite à une grossesse non voulue. A l’écouter, son copain, un employé des mines, avec qui elle a eu des relations intimes non protégées, a décliné toute responsabilité.

« Dès que je suis tombée enceinte, il a dit que ce n’est pas lui l’auteur de la grossesse. Il a disparu de la circulation. Ses numéros ne passent plus. Il a changé de lieu d’habitation. Je suis venue au centre il y a trois jours, parce que mes parents aussi m’ont mise dehors. J’ai appris l’existence de méthodes contraceptives, mais je n’ai pas pu aller m’en choisir une », nous confie-t-elle.

Les raisons ? Parce que, selon elle, il est dit que « les contraceptifs ont été inventés par les Blancs pour réduire la population africaine ». Ces types de messages sont en réalité des idées reçues, selon les spécialistes. Ils ont vocation pour empêcher les jeunes de procréer de façon responsable et d’espacer librement les naissances. Jusqu’au moment où nous tracions ses lignes, la situation de S.L. est toujours en quête de solution.

Toujours à l’Hôtel maternel de Ouagadougou, nous a également avons pu voir P.B., 17 ans. La jeune fille fait savoir que son homme travaille dans un maquis de la place. Une grossesse non voulue est en train de bouleverser leur relation qui a duré un an. L’homme en question ne reconnait pas la grossesse.

T.M., 28 ans, expliquant son cas les larmes aux yeux ! (Burkina 24)

« Ma famille m’a chassée de la cour »…

« Le 31-Décembre, je suis sortie avec un autre monsieur. Mais, pendant ce temps, je ne savais pas que j’étais enceinte. Mon premier copain dit que comme je suis sortie avec un autre, il ne faut pas le considérer comme l’auteur de la grossesse. Les deux messieurs sont en fait dans le même quartier. C’est le deuxième gars qui m’a aidée avec un peu d’argent pour que je fasse l’échographie.

Mais depuis lors (quelques jours), je n’ai plus de ses nouvelles. En attendant, je suis au centre ici. Puisqu’il n’a rien dit d’abord. Il (le deuxième) va m’accepter ou pas, franchement je ne sais pas. Je suis là, j’attends », relate la jeune fille, habillée en rouge comme pour montrer son amertume. A l’en croire, elle est aussi victime d’exclusion par sa famille : « Ma famille m’a chassée de la cour ». Nous n’avons cependant pas pu rentrer en contact ni avec le partenaire de P.B., ni même avec sa famille. Les services compétents de l’Hôtel maternel s’en chargeront, selon leurs responsables.

Ces témoignages d’adolescentes rejetées à la fois par leurs familles et les auteurs présumés de leurs grossesses ne sont pas des cas isolés. Pour preuve, le Directeur de l’Hôtel maternel, Salifou Younga, affirme que, entre 2007 et 2016, son centre a accueilli 205 filles exclues de leurs familles pour raison de grossesse ou pour avoir refusé le mariage forcé. Les chiffres de l’Hôtel maternel ne constituent que la face visible de l’iceberg. En fait, de nombreuses autres structures du genre existent à travers le pays et certaines filles, expulsées de la famille nucléaire, ont la « chance » de trouver refuge dans la famille élargie.

Une étude commanditée en 2015 par l’ONG Médecins du Monde (MdM) France au Burkina Faso, sur les déterminants socioculturels et communautaires des grossesses non désirées et des avortements notamment au sein de la tranche d’âge des 15-24 ans dans le district sanitaire de Bogodogo, propose une analyse anthropologique du fléau.

« La survenue d’une GND expose la jeune fille à une certaine vulnérabilité au sein de la famille. Cette vulnérabilité s’accroît lorsque la grossesse n’est pas reconnue par le partenaire ou lorsque la jeune fille ignore qui en est l’auteur », révèle l’étude. 

Et de poursuivre : « Dans plusieurs communautés du Burkina Faso, la précocité des rapports sexuels avant le mariage avec pour conséquence une grossesse, est mal perçue voire réprimée (…). Le déshonneur ressenti au niveau de la famille fait que la jeune fille qui se retrouve dans cette situation est dans bien des cas rejetée, voire bannie de sa communauté. La jeune fille se voit obligée de quitter le domicile familial ».

Il faut continuer à agir…

Avec ce phénomène d’exclusion, les adolescentes qui tombent enceintes sont, parfois, doublement victimes : de la grossesse non désirée et de la marginalisation. Or, pour le Directeur de l’Hôtel maternel, Salifou Younga, des filles se retrouvent dans cette situation aussi parce que des gens (la famille, les parents, les auteurs) n’ont pas joué leur rôle.

« Il y a des gens qui ont fui leurs responsabilités… », insiste-t-il, soulignant que l’exclusion n’est pas une solution. Il invite plutôt toute la société à travailler à prévenir les grossesses non voulues. A son avis, il faut que les filles aussi soient bien éduquées pour ne pas tomber dans certaines situations. L’éducation sexuelle, au sein de la communauté et à l’école, s’avère très importante. « La grossesse, c’est le moindre mal. Ça peut-être une maladie », soutient Salifou Younga.

Pour les responsables de l’ONG Médecins du Monde France au Burkina également, à chaque étape de la vie, les couples mais aussi les jeunes et adolescents doivent avoir accès à des services de santé sexuelle et reproductive qui répondent à leurs besoins. C’est dire que dès l’adolescence, les jeunes doivent être informés sur leurs droits, les méthodes de contraception, les maladies sexuellement transmissibles et les services de santé disponibles.

Favoriser un accès équitable à ces services, foi de Cécile Thiombiano/Yougbaré, responsable Plaidoyer de l’ONG, c’est contribuer à réduire de 2/3 les grossesses non désirées et leurs corollaires d’avortements à risques et d’exclusion sociale. Et le gain, se défend-elle, va au-delà de la santé. Car, les femmes et adolescentes seront mieux émancipées, auront le choix de poursuivre leurs études, afin de mener, plus tard, une carrière professionnelle et participer davantage à la vie publique.

Noufou KINDO

Burkina 24

(N.B. : Pour des raisons évidentes, certaines identités ont été protégées)

Lire aussi : Fistule obstétricale : Regard sur un mal honteux

Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

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