Macron au Burkina : L’analyse d’Idrissa Diarra

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Idrissa Diarra, politologue, donne son analyse sur la visite d’Emmanuel Macron au Burkina Faso.

La visite du Président Emmanuel Macron est une sortie historique dans notre pays pour plusieurs raisons. Il s’agit non seulement d’une première mais en plus, cette première escale sous-régionale africaine en territoire burkinabé est présentée comme une tribune pour s’adresser à la jeunesse de l’Afrique.

Aussi, cette visite qui ne laisse point indifférents analystes, politiques et activistes de la société civile, peut être analysée sur deux plans à savoir dans le fond et dans la forme, qu’il convient pour le militant fédéraliste pan-africain avisé de partager.

Le français comme seule langue officielle tue les langues nationales, l’occupation du sahel par la force étrangère française laisse interrogateur

Les relations entre la France et le Burkina Faso ont commencé par des rapports très malheureux d’intérêts antagonistes de colonisatrice pour la France et de colonisé pour l’ex Haute Volta, actuelle Burkina Faso remontant à une date très récente avec des séquelles quasiment irréparables.

Certes, l’administration coloniale a pris fin, mais ses séquelles demeurent et pire, elles restent encore dynamiques, sinon actives et offensives sous une forme que l’on pourrait appelée le néo-colonialisme. De ces séquelles que notre génération tient en héritage de nos pères et mères, il y a la langue française dans son statut d’unique langue officielle du Burkina freinant le développement des langues nationales, l’ancienne monnaie coloniale ou le Franc CFA, les ambitions hégémoniques françaises tendant à faire du fait historique de la colonisation, un héritage institutionnel, un statut officiel donnant à la France, la position condescendante privilégiée d’ancien colonisateur maintenant son emprise politique, économique et culturelle sur nos pays africains anciennement colonisés. Dans cette prétention malsaine, les pays anciennement colonisés sont malheureusement dits pré carré de la France et ses manifestations se perçoivent à travers l’occupation militaire progressive dans le Sahel.

 Ces problèmes structurels graves sont si ancrés de longue date que certains par hypocrisie, préfèrent y fermer les yeux ou négliger en mettant en avant des avantages plutôt superficiels.

Pour notre part, nous trouverions des motifs de joie dans la visite d’un Président Français en Afrique si ces maux structurels sus-cités sont « dynamités » (Joseph KI-ZERBO), mis à plats ou du moins, inscrits dans une dynamique volontariste allant dans ce sens de mise à plat.

Or, l’attitude constatée jusqu’à présent chez les dirigeants français, c’est le maintien de cet ordre quasi-aliénant pour nos intérêts et a contrario, fortement avantageux pour la France. Ce statut quo aliénant nous rappelle malheureusement à notre conscience, l’amère réalité de l’exigence d’un combat unilatérale de filles et fils du continent pour la dignité, pour s’arracher de l’influence, de la domination et l’exploitation néo-impérialiste, néo-colonialiste feutrée ou affichée de la France en particulier et des grandes puissances capitalistes en général.

Au-delà de ces maux imputables structurellement au système d’exploitation économique, politique et culturel français dont le Président Macron hérite plus ou moins passivement ou même activement, il y a aussi des divergences de fond de son propre fait, qu’il ne faut pas occulter.

Divergence d’opinions avec Emmanuel Macron sur des sujets polémiques

Au sujet du développement de l’Afrique et des solutions envisageables, les malheureuses déclarations du Président Macron et son intrusion dans la vie privée des femmes et familles africaines en rapport avec leur fertilité prodige, la natalité et la croissance démographique, montrent qu’il reste totalement pessimiste sur ce plan. Naturellement, pour nous Africains qui rêvons d’une Afrique forte et qui menons durement chaque jour le combat pour pousser le Continent vers un avenir  radieux, nous restons radicalement opposés à ce qu’il convient d’appeler approche superficielle et démission face au destin de l’Afrique.

L’importance d’observer la réciprocité dans la forme de l’accueil imprimée par la France depuis la 1ere visite officielle du président du Faso, Roch Marc C. Kaboré

En Afrique, on voue grand respect au visiteur qui est même souvent traité comme roi et le Burkina Faso, pays très hospitalier, montre le burkinabé dans ses traits marquant comme étant fortement xénophile (il aime les étrangers). Ce fond de tradition est une valeur culturelle positive qu’il faut perpétuer certes, cependant pas en abstraction absolue avec ce qu’il convient d’appeler la réciprocité, règle sacrée dans les relations internationales.

La France est certes une Puissance militaire et économique mondiale et Macron lui-même, une haute personnalité contemporaine, mais dans les rapports humains, le citoyen français ne saurait être considéré comme supérieur au citoyen burkinabé. Observer de la rigueur dans cette égalité est fondamentale pour même espérer trouver des réponses durables à la question ô combien d’actualité de l’esclavage des noirs et de l’immigration clandestine en Libye, en Europe et plus particulièrement en France.

S’il y a une ruée massive de migrants en Europe et plus particulièrement en France, c’est probablement parce qu’il est entretenu dans l’esprit d’une frange de la jeunesse africaine que le seul fait de fouler le sol européen donne un statut d’homme plus valorisé. Les chefs d’Etats doivent donc être les premiers à modifier de telles perceptions à travers certains gestes symboliques lourds de sens comme l’accueil des personnalités occidentales. Mobiliser et masser des populations nombreuses africaines pour impressionner à l’arrivée du Président français, est un très mauvais signal jouant négativement en défaveur de cette égalité symbolique entre les Républiques d’une part, et d’autre part, entre leurs citoyens respectifs. Tout ne nous oppose pas cependant au Président Macron.

Quelques convergences, même si elles restent minimes

Les points de convergence avec les intérêts d’Emmanuel Macron pour l’Afrique sont relativement minimes par rapport à nos intérêts profonds : sa jeunesse dans un monde en pleine mutations ces 20 ou 40 dernières années, période coïncidant avec sa génération, son expérience personnelle de leadership et d’accession au pouvoir servant de modèle d’alternance démocratique au pouvoir pour les jeunes et les non-professionnels de la politique, même s’il est vrai qu’il faut tropicaliser ses atouts et expériences, conscients que la politique en France est bien différente de la politique en pays africains.

Pour conclure

Nous ne condamnerons pas systématiquement ceux qui jubilent de la visite du Président Macron en terres africaines en admettant des parts de méconnaissances de bonne foi de certains, des enjeux de fond nécessitant sensibilisation encore.

Cependant, en tant que militant engagé de l’Unité africaine et d’une Afrique forte sur la scène internationale, de telles visites viennent toujours troubler notre quiétude et réveiller nos soucis car conscients qu’elles renferment toujours malheureusement des non-dits inextricables.

 L’enjeu majeur de notre part, reste de découvrir ces non-dits pour préserver l’Afrique de risques majeurs pour ses intérêts fondamentaux qui sont entre autres : se défendre par ses moyens souverains sincères, procréer, survivre, vivre chez soi, produire des richesses par la création et l’exportation de ses produits industriels, s’auto-suffire, assurer le bonheur de ses filles et fils, soigner son image de marque, rayonner sur la scène internationale.

 Et Macron n’apporte rien d’assurant en ce sens dans sa valise, encore qu’il convient de ne pas perdre de vue les éventuels discours polémistes à redouter !

Idrissa Diarra

Politologue,

Président de la Section nationale du Mouvement

Fédéraliste Pan-Africain pour la création des

Etats Africains-Unis en moins d’une génération

(M.F.P.A/Burkina E.A.U)

E-mail: [email protected]

Ouagadougou, le 26 novembre 2017



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