Insurrection populaire : « Les acteurs, c’est le peuple dans son entièreté »

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Quatre ans se sont écoulés depuis l’insurrection populaire d’octobre 2014 qui a mis fin au règne du successeur au père de la révolution d’août 83 dont le fantôme a fini par avoir raison du pouvoir en place. Depuis lors, « l’exigence de démocratie se fait de plus en plus forte ». Seul bémol, « l’effet pervers de l’insurrection » persiste avec son corollaire d’incivisme, toute chose qui ne colle pas avec « les exigences d’un Etat de droit pour pouvoir être à la hauteur des enjeux » de l’heure.   

Sur la même table au Centre national des arts du spectacle et de l’audiovisuel (CENASA) ce samedi 27 octobre 2018, les ministres Seyni Ouédraogo, Smaila Ouédraogo aux extrêmes avec au milieu la militante experte en genre Martine Yabré et l’expert en administration électorale Salifou Sangaré par ailleurs modérateur. Ce dernier continue de s’interroger sur « comment l’insurrection a été rendu possible mais aussi et surtout comment ce peuple a pu organiser dans la foulée des élections consensuelles, transparentes et équitables, admirées et enviées des plus grandes démocraties dans le monde ».

Du facteur déclencheur de l’insurrection

Campant le décor, Smaila Ouédraogo, ministre de la jeunesse, de l’insertion professionnelle trouve à l’insurrection des causes subjectives et objectives. Ainsi dépeint-il, sa génération et celles d’après apercevaient un visage sur les écrans de télévision « chaque 31 décembre ou 11 décembre » mais tous « n’avaient pas le sentiment que les problèmes sont en train de se résoudre ». A côté de cela, « pour certains, c’est la cause de la disparition de son oncle, de son papa ». De là vient la question-condition, « si depuis ce temps, ce n’est que ce type, mais peut-être qu’en changeant, on peut avoir d’autres perspectives ».

Le déclic viendra selon lui de « ce fameux conseil des ministres qui a autorisé que ce projet de modification de l’article 37 passe devant l’Assemblée nationale pour encore prolonger les souffrances de ceux qui estimaient que ce pouvoir qui a tant duré avec à sa tête le capitaine Blaise Compaoré veut encore durer pour prolonger leurs souffrances ».

Pour Martine Yabré, expert en genre, informaticienne, analyste programmeur de formation bien connue dans le milieu de la société civile burkinabè, le « ras-le-bol » était palpable. « Prolonger, durer, dormir, s’éterniser au pouvoir ce n’était pas cela en son temps, ce ne sera jamais cela la volonté du peuple du Burkina Faso qui n’avait que soif d’un changement », décrypte-elle.

Enseignant à la faculté de sciences juridiques et politiques à l’Université Ouaga II, le Prof. Seyni Ouédraogo, constitutionnaliste, « le premier Burkinabè a drafté la première mouture de la charte de la Transition », se fera le devoir d’apporter « une touche un peu scientifique » à la survenue de l’insurrection du peuple burkinabè. Ce à quoi il s’essayait déjà cinq ans auparavant. Toute chose que le modérateur ne se privera pas de rappeler à l’audience.

Avant de lui passer la parole, Salifou Sangaré relèvera que « déjà en 2009, [ils signaient] ensemble avec certains camarades, un texte intitulé « Requiem pour une République défunte » avant qu’il se mette lui-même à écrire sur les erreurs du législateur fiscal burkinabè pour prédire que « ce pays est en train d’aller vers une forme de patrimonialisation » fiscale qui aurait pu également faire office de déclic.

Seyni Ouédraogo a d’abord fait un détour en citant des exemples historiques basées sur la « théorie des révolutions gagnantes » comme celle de 1215 en Grande Bretagne, la Révolution française de 1789 qui permettent de « mieux jeter une lumière sur ce qui peut être un motif de l’insurrection (mouvement collectif contre une gestion despotique ou décriée) ».

Tout comme les autres panélistes, il est unanime. Ce qui a amené les Burkinabè à sortir les 30 et 31 octobre 2014, c’est leur volonté de s’opposer au vote par des « députés (qui) ont été internés » et qui s’apprêtaient « à commettre une grande forfaiture ».

Une vue de l’audience au CENASA – Ph. B24

Du rôle du CFOP Zéphirin Diabré et de la « soldatesque » formée par le Balai citoyen

La conférence a également été l’occasion de revenir sur les acteurs ou du moins toutes les actions menées au vu et au su de tous ou en sourdine qui ont pu convaincre ceux que le professeur de droit appelle la « soldatesque » à battre le pavé, à affronter les balles assassines de l’ex régiment de sécurité présidentielle pour contraindre le président Compaoré à se rétracter et au finish à se faire exfiltrer par la France avec pour destination Abidjan.   

Certes « celui qui est sorti ce jour, c’est le peuple, mais il a eu besoin d’être canalisé », relèvera Seyni Ouédroago. C’était l’occasion pour celui qui a fait partie du « groupuscule intellectuel » formé autour des professeurs Ibriga et Loada de revenir sur les formations dispensées aux partis politiques tels que l’UPC, le MPP, le PDS Metba du défunt Arba Diallo. Il notera également la contribution du Chef de file de l’opposition politique (CFOP) Zéphirin Diabré qui a su canaliser au niveau politique un contre-pouvoir, formant ainsi front qui va être renforcé par l’arrivée des anciens du CDP qui vont créer le MPP.

A côté du politique, il y a la « force » constituée par tous ces groupuscules constituants la société civile avec au cœur le Balai Citoyen qui a été « dans l’opérationnel ». C’est cette « soldatesque » dont les membres ont mis fin à la « forfaiture » qui était en train de s’organiser à l’Assemblée nationale. « Dans la distribution, les rôles étaient tellement bien répartis que même quand le chef de file de l’opposition coordonnait les activités, il y avait des gens pour les mettre en œuvre », rappelle le Constitutionnaliste.

Qu’est-ce qui reste de l’esprit de l’insurrection et qu’il faut préserver ?

Le ministre de la jeunesse se pose en homme averti et alerte. Celui qui confie être « tout le temps en train de regarder ce qui se passe en termes de communication, qu’est-ce qu’on dit sur notre gouvernance, sur son département, sur sa façon de se conduire » sait que « l’esprit de l’insurrection plane toujours ». Mais « c’est tant mieux », apprécie-t-il. Smaila Ouédraogo ne cache pas ce qu’il a ressenti le soir des élections de novembre.

Ce jour-là, le CFOP Zéphirin Diabré, candidat de l’UPC a fait le déplacement du siège du parti MPP pour féliciter le candidat élu du MPP Roch Marc Christian Kaboré. « C’est la première fois que quelqu’un qui a perdu des élections va de façon courtoise et honnête – même si plus tard il y a des débats politiciens que je diffère des débats politiques – dans l’immédiat on a vu quelque chose d’extraordinaire dans notre pays », apprécie-t-il.

“On ne peut pas donner un nom aujourd’hui à cette insurrection. Le faire, ce serait soi-même se conduire au suicide ou tronquer l’histoire du pays. Les acteurs, c’est le peuple dans son entièreté. Je le dis pour que nous puissions taire et enterrer une fois pour toutes la polémique sur la paternité de cette œuvre”.
Martine Yabré
Le doute ne traverse pas l’esprit du constitutionnaliste Seyni Ouédraogo. « On a gagné en démocratie. L’exigence de démocratie se fait de plus en plus forte ». De même pour lui, cela relève du « normal » que l’esprit de l’insurrection, « une donnée ponctuelle de l’histoire », ait tendance à s’émousser. « Un peuple ne peut pas être (constamment ndlr) dans une insurrection populaire », a dit le ministre de la fonction publique, du travail et de la sécurité sociale qui apprécie la capacité des Burkinabè à « se retrouver chaque fois que de besoin pour discuter ».

Martine Yabré, « activiste de premier plan de l’insurrection », a été rapporteur générale adjointe de la commission de la réconciliation nationale et des réformes (CRNR).  Elle se félicite de l’existence désormais d’une « garantie de l’alternance » qui suppose que nul ne s’éternisera au pouvoir. Cependant, elle déplore la persistance de ce qu’elle qualifie d’« effet pervers de l’insurrection » qu’est « la montée de l’incivisme parce qu’il y en a qui se sentent toujours dans la peau d’insurgés ».

Audio – Réécoutez les panélistes 

Burkina 24

Quatre ans après, interpelle-t-elle, « nous sommes dans un ordre démocratique normal où il faut développer des comportements beaucoup plus citoyens qui collent avec les exigences d’un Etat de droit pour pouvoir être à la hauteur des enjeux que nous avons ».

Pour le reste « humilité consciente ou forcée », commente le ministre de la jeunesse et de l’insertion professionnelle, « inexorablement, nous sommes en train d’évoluer vers où comme quelqu’un le disait, le principe fondamental de la démocratie, c’est que le dirigeant ait peur de ceux qu’il est censé représenter ».

Après le règne de 27 ans du président Compaoré, avec « une plaie chronique ne se soigne pas en un seul jour », relativise le ministre de la jeunesse avant d’admettre qu’« il doit avoir une dynamique qui se met en place pour que l’espoir soit créé afin que les choses puissent avancer ».

Oui Koueta et Ignace Ismaël NABOLE

Burkina24



Oui Koueta

'The vitality of a country can also be measured through that of its journalists'

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