Planification familiale à Ouahigouya : Les confidences d’AMMIE

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« AMMIE » est une association amie des adolescents et des jeunes. AMMIE offre gratuitement « COCA » aux adolescents, donne du sourire aux jeunes depuis 26 ans et apporte gîte et couvert   aux personnes vulnérables. Dans la Cité de Naaba Kango et ses environs, elle s’est fait un nom dans la prise en charge de l’immunodéficience et la protection de l’enfance. AMMIE – l’Association Appui Moral, Matériel et Intellectuel à l´Enfant – ne se voit plus comme une enfant. L´« AMMIE des ados » jouit à présent d’une notoriété dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive, surtout dans les lycées et collèges de Ouahigouya.

Lundi 12 novembre 2018. Il est 10h. Le soleil dirige graduellement ses premiers rayons sur le siège social de l’association Appui Moral, Matériel et Intellectuel à l´Enfant (AMMIE). Nous sommes à Ouahigouya, dans la Capitale de la région du Nord. Dès notre arrivée au parking de l’association, nous esquivons tant bien que mal quelques regards en coulisse.

… « AMMIE est beaucoup plus connue dans le domaine du dépistage et de la prise en charge des Personnes vivant avec le VIH (PV/VIH). Avant, si une personne fréquentait l’association, les gens déduisaient automatiquement que c’est quelqu’un qui est soit infecté, soit affecté par le VIH », nous expliquera plus tard un agent qui y travaille.

  • « Bonjour tout le monde ! Comment allez-vous ? »
  • « Oui ! Bonjour Monsieur. Nous allons bien, et vous ?»
  • « Oui, ça va ! Merci… S’il vous plaît, le Secrétariat se trouve à quel niveau ? »
  • « Allez-y tout droit »
  • «  Merci bien. A tout à l’heure»
  • « Merci ! »

Nous échangeons ces quelques mots avec le gérant du parking, assis au milieu de quatre hommes frisant la cinquantaine. Ces derniers se sont contentés du bonjour en retour. Nous progressons. Un jeune homme nous attendait devant. Ne nous laissant même pas le temps de sonner à la porte du Secrétariat, il redirige nos pas vers une autre porte ouverte.

Des méthodes contraceptives (Photo Burkina24)

Dans une salle située à notre gauche, nous apercevons un groupe de jeunes filles, en tenue d’école azur, en train de deviser. Elles sont là où nous devons rencontrer Jean-Paul Kini, Responsable du service Santé de la reproduction et Planification familiale (SR/PF) de l’association AMMIE. Coïncidence ou pas, le Maïeuticien d’Etat fait comprendre que ces élèves sont de probables clientes.

L’association AMMIE s’investit aussi à fond dans la planification familiale…

Safi est occupée à sucer son sachet d’eau et à réajuster son pagne jaune bleu. Mimi, chevelure dressée par une casquette à visière, et Hono, cheveux coupés, jettent leur dévolu sur des méthodes contraceptives entassées sur une table basse. Pendant ce temps, Béa, également debout un peu à l’écart, l’air timide, louche ses camarades.

Mimi, Safi, Hono et Béa, des noms d’emprunt (Photo Burkina24)

Les quatre élèves sont venues à l’association AMMIE pour avoir des informations supplémentaires sur les méthodes contraceptives modernes. Toutes âgées de moins de 17 ans, en classe de 3e, ces jeunes filles fréquentent la même école. Elles ont appris qu’en venant ici, elles pourraient éviter des grossesses non désirées ainsi que des maladies sexuellement transmissibles.

« C’est une amie qui nous a indiqué le siège de l’association AMMIE. Tous les jours, elle nous parle de la planification familiale et du SIDA. Elle nous distribue même souvent des préservatifs. Aujourd’hui, on vient de finir les cours, et on a décidé de venir visiter AMMIE », nous confie Mimi, une fois en aparté. Mais, la demoiselle semble tombée sous le charme du Sayana Press qu’elle tient dans ses mains depuis des minutes. Notre discussion est suspendue. Le maître des lieux nous reçoit enfin.

« Moi, je ne traite pas SIDA. AMMIE n’est plus seulement un service de prise en charge du VIH/SIDA, mais elle est aussi un service de santé sexuelle et reproductive, bien que ne disposant pas encore de maternité. L’association est en train de diversifier ses activités », nous balance Jean-Paul Kini, Responsable du service Santé de la reproduction et Planification familiale (SR/PF) de l’association humanitaire.

De jeunes élèves, ambassadeurs locaux pour la planification familiale…

Jean-Paul Kini, Responsable du service SR-PF (Photo Burkina24)

La présence des filles en ces lieux, à pareille heure, selon lui, témoigne du rôle important que jouent les « pairs éducateurs » dans les différents établissements de la ville de Ouahigouya. Le spécialiste maison, chargé de placer, de contrôler et d’aider à choisir les contraceptifs fait savoir que l’association dispose de 96 pairs éducateurs formés et outillés.

« Il s’agit de véritables jeunes ambassadeurs locaux pour la planification familiale dans les lycées, collèges et quartiers. Ces jeunes élèves, qui vont généralement en binôme, garçon/fille, sont chargés de sensibiliser leurs camardes élèves dans les différents établissements et secteurs de la ville. Et le Centre d’orientation et de conseil pour adolescent (COCA) appuie ces activités », précise le Maïeuticien d’Etat.

A l’en croire, les jeunes Ouahigouyalais et des environs préfèrent le Jadelle et le Sayana Press, hormis les préservatifs féminins et masculins. « Avec les nombreuses méthodes contraceptives modernes disponibles de nos jours, à Ouahigouya, les gens commencent à abandonner les méthodes naturelles notamment le collier », foi de Monsieur Kini.

La discussion entamée avec le spécialiste en Santé reproductive nous fait perdre quelque peu la notion du temps. Il est bientôt 13h à l’association AMMIE. Cissé Aguibou, l’un des 96 pairs éducateurs que dénombre l’association, frappe à la porte du maïeuticien. L’élève en classe de Terminale D au Lycée privé Sabil El Nadjah a un rendez-vous avec M. Kini. Il doit continuer ensuite à l’école. Après des secondes d’hésitation, il nous accorde quelques minutes d’interview.

Cissé Aguibou, pair éducateur, élève au Lycée privé Sabil El Nadjah de Ouahigouya (Photo Burkina24)

« Nous avons été sélectionnés pour pouvoir sensibiliser nos camarades sur la planification familiale, les méthodes contraceptives et la lutte contre les infections sexuellement transmissibles. Pour mener à bien les sensibilisations dans les différents établissements, nous profitons des heures creuses afin de réunir au moins 20 personnes par séance », explique le futur candidat au BAC.

De la gratuité du COCA (Centre d’orientation et de conseil pour adolescent)…

Il avoue que ce n’est pas facile avec les élèves, mais que souvent, grâce aux comédies de mœurs, les informations à faire passer deviennent assez intéressantes pour retenir ses camarades. « Certains nous abordent afin de rentrer en contact avec l’association. D’autres viennent ici à notre insu. En tout cas, nous arrivons à toucher le maximum d’élèves. Nos séances de sensibilisations dépassent les limites de Ouahigouya », se réjouit-il. Autre localité, autre réalité.

Safi était une élève brillante dans un lycée public de Ouahigouya. Elle vivait chez son oncle maternel dans un quartier populaire de la Cité de Naaba Kango. De teint clair et de taille moyenne, Safi était bien appréciée pour ses résultats scolaires. Elle fêtera ses 19 ans le 28 novembre 2018. La jeune fille venait de valider la classe de 2nde.

Aperçu du COCA (Photo Burkina24)

Au lieu de la classe supérieure cette année, Safi vit désormais à Gourcy, … dans un foyer situé à 45 km de ses camarades de classe. Partie en vacances scolaires dans sa famille biologique, elle a été accueillie par un mariage. Mais, Safi se sent satisfaite de son sort. « Je suis fière de ma situation aujourd’hui », laisse entendre la jeune dame.

Fière surtout, ajoute-t-elle, d’avoir suivi des séances de sensibilisations animées par des pairs éducateurs à Ouahigouya à travers le COCA. « Cela m’a permis d’éviter de tomber enceinte là-bas. Ma famille est aujourd’hui très contente de moi. Mon mari et moi, nous avons décidé d’avoir notre premier enfant en 2019. Je lui ai fait part des nombreuses complications possibles d’une grossesse précoce. On s’est compris », raconte Safi, tout sourire.

« Les pairs éducateurs permettent de sauver des vies », renchérit Ibrahim Gansoré, Animateur à l’association AMMIE que nous décidons de rencontrer. Ce Responsable du Centre d’orientation et de conseil pour adolescent (COCA), citant les statistiques de la Direction régionale de l’action sociale du Nord, dévoile qu’en 2015, il a été enregistré dans la région, 162 cas de grossesses en milieu scolaire, 521 cas d’avortements spontanés, 27 cas d’avortements provoqués clandestins.

A l’écouter, le COCA créé en 2015 est beaucoup fréquenté par les jeunes et les adolescents. Le centre est équipé d’une salle informatique munie d’une connexion wifi, de matériels de loisirs, une télé, des damiers, des jeux de Ludo, de cartes, un espace de projection et de ciné débat, bref ! Un véritable QG pour jeunes.

« Nous avons atteint le nombre d’enfants que nous désirons »

« Les jeunes viennent ici pour les jeux et le plus souvent pour les recherches, notamment les élèves qui sont dans les classes d’examen ou qui ont des exposés à réaliser. Dès qu’ils viennent, nous leur donnons un coup de pouce. Tout est gratuit ici. Nous causons surtout de la santé de la reproduction, et par ricochet, nous initions à l’outil informatique ceux qui ne maîtrisent pas l’ordinateur. Nous leur prodiguons des conseils sur la santé sexuelle et reproductive, la planification familiale, le VIH/SIDA, la lutte contre l’excision », affirme M. Gansoré.

Il confirme que plusieurs adolescents et jeunes reviennent généralement pour des services précis, et sont alors orientés vers les médecins, infirmiers et spécialistes de l’association. AMMIE dispose, dit-il, d’au moins six établissements partenaires dont deux publics et quatre privés. Au sein de chaque établissement, l’association forme 16 binômes et dispose au total de 96 pairs éducateurs dans les six établissements. Ce n’est pas tout.

Ibrahim Gansoré, Animateur à l’association AMMIE, et sa collègue (Photo Burkina24)

« A la fin de chaque mois, nous nous retrouvons au COCA pour discuter autour d’un thème… En plus des pairs éducateurs, nous disposons dans chaque établissement d’un point focal. Ce sont généralement des Professeurs de Science de la vie et de la terre (SVT). Les binômes se réfèrent à eux lorsqu’ils rencontrent des difficultés notamment lors des rencontres de sensibilisations », révèle le Responsable du COCA.

Nous avons également entendu parler de Nicole, l’une des premières utilisatrices de méthodes contraceptives à fréquenter le COCA et le Service SR/PF de l’association AMMIE. Nicole, la quarantaine bien sonnée, est une ménagère domiciliée aujourd’hui à Yako. Elle pratique le planning familial et préfère les méthodes de longue durée. Elle est en effet sous Jadelle depuis deux ans. Elle utilise ce contraceptif, qui a un effet de cinq ans, pour la deuxième fois consécutive.

« Mon mari et moi, nous avons choisi cette méthode contraceptive de longue durée parce que nous avons atteint le nombre d’enfants que nous désirons. Nous avons quatre enfants. Deux filles, deux garçons. Depuis que j’utilise le Jadelle, je n’ai jamais rencontré d’effet secondaire. Concernant mon mari, il m’accompagne souvent au CSPS pour les contrôles. Nous avons décidé de ne plus avoir d’enfant. C’est un peu lié à nos ressources modestes, mon mari étant jardinier, et moi ménagère », tente de justifier Nicole.

« Plus nous avançons, plus nous découvrons d’autres besoins. Nous avons dit qu’il faut que l’enfant soit désiré »…

La jeune dame soutient que les méthodes contraceptives sont de plus en plus acceptées à Yako en particulier, et dans la région du Nord en général. « Je fais partie des premières bénéficiaires des services de l’association AMMIE à Ouahigouya. Avant, ce n’était pas simple, mais, je trouve que, là-bas maintenant, les familles acceptent de mieux en mieux la planification familiale. C’est un bon signe, car un pays ne peut se développer si chaque famille n’arrive pas à contrôler sa naissance », fait noter Nicole.

Un aperçu des acquis du service PF (Capture Burkina24)

Les dires de Nicole sont corroborés par la Directrice exécutive de l’Association AMMIE, Cécile Beloum née Ouédraogo : « Vraiment, nous avons la satisfaction morale parce que plusieurs de nos objectifs ont été atteints.

La satisfaction n’est cependant pas totale, parce que plus nous avançons, plus nous découvrons d’autres besoins. En matière de planification familiale, nous avons dit qu’il faut que l’enfant soit désiré.

Si l’enfant est désiré, cela évite beaucoup de choses notamment les tentatives d’avortement, le déséquilibre familial et la précarité de la santé des enfants et des mères ».

L’association AMMIE, dit-elle, possède entre autres un centre médical qui prend en charge près de 2.000 personnes vivant avec le VIH. Elle s’occupe également des orphelins et des enfants vulnérables, assure la promotion de l’éducation de base à travers la sensibilisation pour la scolarisation et la réinscription de tous les enfants, sans discrimination de sexe.

En rappel, l’association Appui Moral, Matériel et Intellectuel à l´Enfant (AMMIE) a été portée sur les fonts baptismaux le 27 août 1992 à Ouahigouya. L´association intervient dans les domaines de la santé, de l’éducation, des droits humains, de l’égalité de genre, de la lutte contre les injustices sociales et les violences faites aux groupes vulnérables, de la promotion sociale et économique des familles, de la protection de l´environnement. L’association AMMIE dispose pour l’heure de six Coordinations régionales (Nord, Centre, Centre-Ouest, Centre-Nord, Centre-Sud et Sahel).

Noufou KINDO

Burkina 24


Quelques chiffres de l’association AMMIE en 2016

  • Promotion de la planification familiale : 14.492 personnes touchées
  • Sensibilisation de 800 adolescents et jeunes
  • Des kits pour 96 pairs éducateurs
  • Causeries-débats au profit de 960 jeunes filles âgées de 14 à 22 ans
  • Sensibilisation de 1.285 élèves dans leurs établissements
  • Conférences publiques dans les lycées et collèges au profit de près de 700 élèves
  • 704 élèves mobilisés pour des théâtres-forums
  • Conseil-dépistage sur le VIH au profit de 2.310 personnes
  • Sensibilisation sur la prise en charge médicale des PV/VIH : 15.529 personnes touchées
  • 384 filles mères réunies pour des causeries-débats et distribution de kits alimentaires
  • 754 travailleuses de sexes sensibilisées sur la Santé sexuelle et reproductive
  • 079 chercheurs d’or sensibilisés sur les sites d’orpaillage à forte potentialité de travail de sexe

Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

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