Jean Lamy : “Je quitte votre pays dont nous, Européens, avons tant à apprendre”

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Jean Lamy, Ambassadeur, Chef de la Délégation de l’Union européenne au Burkina Faso (UE), arrivé à Ouagadougou en septembre 2015, est en fin de mission. Ce 29 juillet 2019, il a accordé une interview-bilan des relations et de la coopération UE-Burkina Faso. Des investissements, de l’appui aux secteurs sociaux au domaine sécuritaire, Jean Lamy détaille l’impact de sa mission au pays des Hommes intègres.

Burkina 24 (B24) : Comment vous sentez-vous à la fin de votre séjour au Burkina Faso ?

Jean Lamy : Au terme de ces quatre années passées au Burkina Faso, je suis à la fois triste de quitter le Burkina Faso et en même temps heureux de ce qui a pu être réalisé dans la coopération euro-burkinabè  au cours de cette période, même si je suis conscient qu’il reste encore tant de choses à faire.

La période qui a correspondu à ma mission, de l’automne 2015 à l’été 2019, renvoie à une période particulière de l’histoire du Burkina. Je suis arrivé au moment de la Transition. Une semaine après mon arrivée, il y a eu le  coup d’Etat du 16 septembre 2015. Quelle entrée en matière! Ensuite, ce furent les élections de fin novembre 2015, qui se sont très bien passées, l’élection du Président Kaboré, la mise en place des nouvelles équipes, et aussi l’aventure du PNDES (Plan national de développement économique et social, ndlr), que l’Union européenne a décidé d’accompagner de façon majeure, comme l’UE avait soutenu la Transition et les élections.

Mais cette période 2016-2019 correspond aussi, malheureusement, à la montée de l’insécurité, qui a modifié l’ordre des priorités du pays et aussi la façon dont les partenaires travaillent avec le Burkina Faso, y compris pour l’Union européenne qui a ouvert un nouveau champ de coopération dans le domaine de la sécurité.

B24 : Energies renouvelables, changement climatique, collectivités territoriales, l’Union  européenne est impliquée dans de nombreux chantiers au Burkina. A la fin de votre mission, quel bilan faites-vous de l’apport de l’UE au Burkina ?

Jean Lamy : L’Union européenne a essayé d’accompagner au mieux les défis auxquels le pays était confronté, y compris les nouveaux défis comme celui de la sécurité. Globalement, en termes de chiffres, l’aide de l’Union européenne au cours de ces quatre dernières années a augmenté de façon très significative, de presque 1/3 depuis le moment où je suis arrivé au Burkina Faso.

En effet, l’aide programmée de l’UE au Burkina s’élevait fin 2015 à 623 millions d’Euros sur la période 2014-2020, dans le cadre de ce qu’on appelle le Programme indicatif national. Aujourd’hui, sur cette même période, le montant global de notre aide est de plus d’un milliard d’Euros, ce qui fait que le Burkina Faso est l’un des principaux pays bénéficiaires des appuis de l’UE en Afrique et dans le monde. Ceci résulte notamment de la montée en puissance de nouveaux outils européens comme le Fonds fiduciaire d’urgence (FFU) pour un appui ciblé sur les populations vivant dans les zones vulnérables, ainsi que de la mise en œuvre de  programmes nouveaux, en particulier dans les domaines de la gouvernance et de la sécurité.

Ce qui est important, ce n’est pas uniquement les chiffres, même si cette augmentation est très significative,  mais c’est de voir les résultats obtenus dans les  champs nouveaux de la coopération euro-burkinabè qui ont été investis ces dernières années. Ainsi, à la demande des autorités burkinabè et pour accompagner les politiques publiques du pays, l’UE a engagé des nouvelles actions de coopération, non seulement dans le domaine de la sécurité, mais aussi dans des domaines comme l’appui au secteur privé et aux conditions de l’investissement et du commerce, ou sur des problématiques transversales comme l’égalité entre les hommes et les femmes, la gestion des finances publiques, la lutte contre le changement climatique, le contrôle citoyen…

Financement du PNDES : “Aujourd’hui, je peux dire que nous sommes au-delà de la promesse”

B24 : Plus de 400 milliards de FCFA d’appuis au Burkina Faso ; à quel niveau en est-on avec la promesse de financement du PNDES par l’Union européenne ?

Jean Lamy : Quand la conférence de Paris a eu lieu pour le financement du PNDES à la fin de l’année 2016, M. Neven Mimica, Commissaire européen au développement a annoncé une aide sur l’ensemble de la période du PNDES 2016-2020, à hauteur de 800 millions d’Euros. Ce qui était déjà sensiblement plus que ce qui était initialement prévu en 2014 lors de la signature du programme d’appui pluriannuel pour le Burkina Faso jusqu’en 2020.

Aujourd’hui, je peux dire que nous sommes au-delà de cette promesse. Et ceci en raison des nouveaux programmes que j’évoquais. L’essentiel de nos appuis sont mis en œuvre sous forme d’appuis budgétaires sectoriels. Cela veut dire que l’Union européenne n’appuie pas seulement tel ou tel projet, mais les politiques du pays menées par le Gouvernement sur l’ensemble du territoire, comme la politique agricole, de santé, d’accès à l’eau et à l’assainissement, le fonctionnement des services publics…

Cette modalité d’aide budgétaire donne beaucoup plus de latitude au pays récipiendaire que la modalité de l’aide-projet plus traditionnelle, et elle permet au partenaire de “coller” aux objectifs du pays en étant plus efficace, dès lors que cette aide s’accompagne d’un dialogue de politique avec les ministères et acteurs concernés tout au long de la mise en œuvre des différents programmes.

B24 : En termes d’impact des différents financements, êtes-vous satisfait des résultats ?

Jean Lamy : Oui. Les indicateurs montrent qu’il y a eu, dans des domaines qui font l’objet d’appuis budgétaires sectoriels, une réelle amélioration, comme par exemple en termes de taux d’accès à l’eau potable, de taux d’accès à des systèmes d’assainissement modernes, d’accès à des services de santé de base… Je relève d’ailleurs que c’est le PNDES qui a fixé des objectifs chiffrés en termes d’amélioration de la couverture sanitaire, de la couverture sécuritaire, etc. Nous nous alignons donc sur les objectifs du gouvernement, et les résultats sont mesurés selon une méthodologie précise, action par action et région par région, avec un dialogue qui permet d’ajuster la coopération quand les objectifs ne sont pas atteints ici ou là.  

B24 : Plus spécifiquement, l’Union européenne a apporté 20 milliards de F CFA au Programme d’urgence pour le Sahel (PUS) ; quel regard portez-vous sur les résultats de ce programme ?

Jean Lamy : Nous sommes satisfaits pour ce qui concerne le premier PUS, à mi-parcours,  dans la mesure où nous avons eu récemment des indicateurs de résultats précis qui nous disent ce qui a été réalisé, où, en termes de constructions de pistes rurales, de renforcement de certains services publics… Le gouvernement a partagé avec nous les résultats atteints jusqu’à présent, commune par commune, grâce en partie à nos appuis, et là où il y a des difficultés, il y a un dialogue très concret pour voir comment résoudre les problèmes ou réorienter les actions.

Il se trouve qu’aujourd’hui, face à l’extension de l’insécurité dans le pays, le gouvernement burkinabè a décidé d’élargir le champ d’intervention du PUS, ce qui est une stratégie qui nous semble pertinente. Il y a donc un PUS élargi qui couvre, en plus des deux régions d’origine (le Sahel et certaines communes de la région Nord), quatre nouvelles régions. Ce qui fait maintenant six régions au total, toutes frontalières.

L’Union européenne a décidé récemment d’apporter un nouvel appui, complémentaire, à nouveau de plus de 50 millions d’Euros sous forme d’appui budgétaire (sur le FFU), à la mise en œuvre de ce PUS élargi.  Encore une fois, l’appui de l’Union européenne est un appui à la politique du gouvernement dans ces zones, donc un appui territorialisé, priorisé, pour les populations plus particulièrement vulnérables qui sont situées à certains endroits du pays.

Dans les communes identifiées par le gouvernement comme prioritaires dans le cadre du PUS élargi, il s’agit de faire en sorte que soient menées selon une approche intégrée des actions dans le champ de la sécurité, du rétablissement de l’ordre public, du rétablissement des services publics, des écoles, des services de santé et de tout ce qui permet le retour aux conditions d’un développement normal.

B24 : Parlons du G5 Sahel. Quelle est sa place dans les prévisions de l’Union européenne ?

Jean Lamy : En plus des appuis que l’UE accorde au Burkina Faso, notamment dans le secteur de la sécurité pour le renforcement des capacités des Forces de défense et de sécurité (FDS), et aux autres pays du G5 Sahel, l’UE a décidé – et elle a été une des premières à le faire- de répondre favorablement à la demande des pays du G5 pour accompagner leur décision de renforcer leur coopération régionale, notamment dans le secteur de la sécurité en créant la Force conjointe, mais aussi pour le développement des zones périphériques de l’espace G5.   

La force conjointe, ce sont d’abord les cinq pays du G5 Sahel qui ont décidé de mettre une partie de  leurs forces de défense et de sécurité en commun pour lutter contre le terrorisme et les menaces, notamment dans les zones frontalières. La force conjointe n’est pas extérieure aux forces nationales de chacun des pays du G5; il n’y a donc pas d’un côté la force conjointe, et de l’autre les FDS de chacun des pays du G5. L’Union européenne apporte des appuis des deux côtés.

Ce qui vient d’être décidé lors de la réunion des Ministres des Affaires étrangères du G5 Sahel qui s’est tenue à Ouagadougou, le 9 juillet dernier, avec Mme Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et Vice-présidente de la Commission européenne (HRVP), est très important. Il y a eu d’une part la réaffirmation de la part des pays du G5 Sahel de leur volonté de s’associer pour combattre les fauteurs de troubles, les terroristes, en tenant compte de l’évolution et de l’extension de la menace, et d’autre part la réaffirmation politique de l’UE d’appuyer le G5, d’une façon mieux articulée avec ce que chaque pays du G5 fait dans le domaine de la sécurité.

Dans ce contexte, c’est un nouvel appui de 138 millions d’Euros qui a été décidé, qui vient s’ajouter aux 100 millions d’Euros que l’UE a déjà accordés à la force conjointe, essentiellement sous forme d’équipements. Le nouvel appui européen se fera différemment selon une procédure comparable à de l’aide budgétaire ciblée dans le domaine de la sécurité pour le renforcement des capacités des FDS de chacun des pays du G5. Ceci doit permettre qu’il n’y ait pas de frontière artificielle entre les actions qui sont menées, soit par la force conjointe, soit par les forces de défense et de sécurité qui travaillent avec la force conjointe.

Jean Lamy, Ambassadeur, Chef de la Délégation de l’Union européenne au Burkina Faso (UE), est en fin de mission

B24 : Il est aussi question de l’opérationnalisation de la force conjointe ; pensez-vous que la force du G5 Sahel sera opérationnelle un jour pour faire face, efficacement, au terrorisme ?

Jean Lamy : Elle est opérationnelle. Il y a aujourd’hui des patrouilles de la force conjointe. Il y a des actions conjointes des forces de défense et de sécurité. Ces actions donnent des résultats. La force conjointe est liée aux forces de défense et de sécurité de chacun des pays du G5 Sahel.

B24 : Quels sont, à votre avis, les principaux obstacles à la lutte contre l’extrémisme violent au Burkina Faso ?

Jean Lamy : Un des principaux obstacles, selon moi, c’est l’ignorance. L’ignorance de ce qu’est la religion, de ce qu‘est le monde extérieur, de la répartition des responsabilités… C’est l’ignorance, couplée à la pauvreté, qui fait souvent le lit de l’extrémisme violent. Une des réponses, c’est l’éducation, que l’UE accompagne. Une autre réponse qui permet de lutter contre l’ignorance et les incompréhensions, c’est le dialogue.

Le dialogue entre  responsables locaux, chefs coutumiers, la population, pour identifier concrètement ce qui peut être fait, au-delà des analyses trop rapides, globalisantes, idéologiques… L’UE appuie aussi cela. C’est par le dialogue et l’éducation qui promeuvent la citoyenneté, c’est-à-dire l’appartenance à la patrie et la tolérance, que l’extrémisme violent peut être combattu.

B24 : Vous avez été élevé par la nation burkinabè au rang d’Officier de l’Ordre de l’Etalon au terme de votre mission ; quelle appréciation faites-vous de cette haute distinction ?

Jean Lamy : C’est un grand honneur qui m’est fait et je souhaite témoigner ici ma gratitude aux autorités burkinabè. J’y vois le signe qu’on juge positivement les actions de la coopération euro-burkinabè menées sous mon égide depuis quatre ans. Je souhaite partager ce signe de reconnaissance avec mes collègues européens – car l’Union européenne n’est rien sans les Etats membres qui la constituent – et avec tous mes collègues de la Délégation de l’UE à Ouagadougou qui est une grosse Délégation de près de 70 personnes qui travaillent au quotidien au service des bonnes relations et de la coopération entre l’Europe et le Burkina Faso.

B24 : Avez-vous retenu une expression particulière dans une des langues du Burkina ? Si oui, laquelle ?

Jean Lamy : Il y a un proverbe sénoufo que j’aime bien et qui correspond à ce que je viens de dire : ‘’Le pardon, la tolérance et la sagesse sont le langage des hommes forts’’.

B24 : Dans quel état d’esprit quittez-vous le Burkina Faso ?

Jean Lamy : Je quitte le Burkina Faso plein d’espoirs pour le pays, avec l’accompagnement de l’Union européenne qui se poursuivra. Mais c’est aussi la tête pleine de souvenirs et des combats menés ensemble, et donc un pincement au cœur, que je quitte votre pays si attachant, dont nous, Européens, avons tant à apprendre.

Propos recueillis par Ignace Ismaël NABOLE

Burkina 24

Ignace Ismaël NABOLE

Journaliste reporter d'images (JRI).

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