Légumineuses au Burkina : A la découverte de nouvelles espèces en expérimentation à Kamboinsé

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Les légumineuses à graines désignent une famille de plantes cultivées ou non et dont le fruit est une gousse. C’est une famille de plantes dont l’importance tant nutritive (richesse en protéine) que écologique (capacité de régénération des sols dégradés) n’est plus à démontrer.  Au Burkina Faso, l’espèce la plus répandue et consommée est le niébé, au côté duquel on peut citer le voandzou, le soja… Seulement, d’après les chercheurs, avec le changement climatique, les légumineuses cultivées sous nos tropiques peuvent ne plus suffire à répondre à la demande sans cesse croissante des populations. Afin de contribuer à la résilience des populations face aux effets du changement climatique en augmentant l’offre en matière de Légumineuses, les chercheurs burkinabè ont pris les devants. A l’Institut de l’Environnement et de Recherches Agricoles (INERA), des légumineuses dites négligées ou orphelines,  voire méconnues, mais qui sont bien connues et exploitées sous d’autres cieux, sont en expérimentation. Pour en savoir plus, nous vous amenons à la station de recherche de l’INERA.

Kamboinsé. Centre de Recherches Environnementales, Agricoles et de Formation (CREAF). Nous sommes le 4 octobre 2019. Un jour choisi par le Département de Production Végétale pour organiser une visite commentée pour faire découvrir à des paysans de nouvelles espèces de légumineuses en expérimentation. Une pratique très courante à l’INERA, qui implique depuis toujours les producteurs, dans le processus de vulgarisation ou de diffusion des paquets technologiques dont la sélection des nouvelles variétés des différentes spéculations.

Dans le car qui convoie la trentaine de producteurs dans le champ d’expérimentation, l’ambiance est bon enfant. C’est un jour pas comme les autres, puisqu’ils auront la primeur de découvrir de nouvelles espèces de légumineuses. Certains sont d’ailleurs des producteurs semenciers, et on pense plutôt déjà au profit que l’on peut réaliser avec ces nouvelles espèces.

Après quelques minutes de route, le convoi s’immobilise devant un champ d’environ cinq terrains de football. Là attendaient déjà des agents commis au suivi de ces nouvelles espèces. Ils sont aussitôt rejoints par l’équipe de l’INERA amenée par l’ingénieur de recherche Félicien Serge Zida. La visite commence par un briefing.

 « Ici nous sommes en train de mener des recherches sur des espèces qui font partie du même groupe que le niébé. On augmente le nombre d’espèces de cette famille de plantes à laquelle appartient aussi le niébé à travers des expérimentations visant tout d’abord à étudier le comportement de ces espèces au Burkina. Le but de ce travail, c’est de trouver au sein de ces espèces, des accessions ( nom donné à un lot de semences pour l’identifier lorsqu’il entre dans une banque de semences, ndlr) adaptées en étudiant le comportement de ces plantes qui poussent ailleurs dans des conditions climatiques similaires à celles que le Burkina Faso devra faire face », explique Félicien Serge Zida, devant des invités entièrement conquis.

Instant de débrief entre techniciens de l’INERA et producteurs

Ces nouvelles légumineuses tout comme celles déjà cultivées au Burkina comme le niébé ou le voandzou permettent de faire face à l’insécurité alimentaire et notamment de suppléer les mets en protéine végétale. En plus, ce sont des espèces résilientes à la sécheresse et permettent de régénérer les sols dégradés grâce à la fixation de l’azote atmosphérique.

« Au vu de toutes ces qualités et pour augmenter l’offre en matière de légumineuses dans notre pays face aux changements climatiques, nous avons décidé de faire venir un certain nombre de légumineuses négligées ou orphelines connues ailleurs (Inde en particulier) mais qui ne sont pas encore ou sous utilisées au Burkina suivant des échanges de protocoles d’accord entre le CONAGREP (Comité National de Gestion des Ressources Phytogénétiques) avec des banques de gènes extérieures. Nous les avons fait venir au Burkina Faso pour les caractériser, voir comment elles vont se comporter, est-ce qu’elles vont s’adapter à notre sol, à notre climat », confie l’Ingénieur de Recherche Félicien Serge Zida.

(Vidéo) A la découverte des nouvelles légumineuses en expérimentation

Cinq nouvelles espèces en test

Sur la première parcelle visitée, on y a cultivé une espèce connue sous le nom scientifique de Macrotyloma uniflorum. Cette légumineuse est venue de l’Inde où elle est principalement cultivée. On la retrouve aussi dans certains pays d’Asie du Sud-Est, comme en Malaisie, au Sri Lanka, etc. A l’instar de toutes les autres espèces en expérimentation dans ce champ, Macrotyloma est une légumineuse des zones tropicales et subtropicales, principalement cultivées dans des zones arides. Dans les pays où il est produit, son fourrage est utilisé pour l’alimentation des chevaux. C’est d’ailleurs de là qu’elle tire son nom anglais « horsegram » qui signifie gramme de cheval.

Dans cette parcelle en expérimentation, environ une cinquantaine d’accessions de cette fabacée sont en test. Pour mieux suivre le comportement et l’évolution de chacune de ces accessions de macrotyloma, on y associe une variété locale de niébé comme témoin. « Cela permet de comparer la nouvelle espèce avec le niébé local. Elles ont été semées le même jour, elles ont toutes subi le même traitement jusqu’à la fin », nous explique l’agent chargé de suivre cette espèce.

Soixante-quatorze jours après les semis, le constat est sans équivoque. La cinquantaine d’accessions de macrotyloma n’affiche pas la même physionomie. Certaines ont un cycle court et d’autres un cycle long. Les variétés à cycle court sont déjà à deux ou trois récoltes, tandis que celles à cycle long sont au stade de floraison. De plus, « elles ne réagissent pas de la même façon face aux contraintes biotiques et abiotiques. Leurs grains n’ont pas non plus la même texture et probablement pas le même goût », foi d’un membre de l’équipe d’agronomes. Un test de dégustation est d’ailleurs prévu à la fin des récoltes pour évaluer le goût de chaque variété, ajoute le chercheur.

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Pour ce qui se dit à propos de macrotyloma, il a une valeur nutritionnelle élevée équivalente à celle des autres légumineuses à grains cultivées couramment et constitue également une excellente source de fer, de molybdène et de calcium. La graine de macrotyloma est faible en gras et constitue une excellente source de protéines, de fibres alimentaires, de micro-nutriments et de composés phytochimiques.

Le mung bean (Vigna radiata), une espèce précoce et très généreuse

La visite se poursuit avec la découverte d’une autre espèce, le mung bean ou haricot mung. Appelé Vigna radiata dans le jargon scientifique, cette légumineuse est importée de l’Inde et du Pakistan où elle est principalement produite.

C’est une espèce à tige érigée et aux feuilles assez large. Dans ce champ d’expérimentation, environ une cinquantaine de variétés sont en observation. Et selon l’agent chargé du suivi de l’espèce et de ses différentes variétés, le mung bean se caractérise par sa précocité. La floraison intervient dès le 28e jour et la première récolte autour du 55e jour.

Ce petit haricot vert à poils n’est pas un inconnu au Burkina Faso. D’ailleurs, parmi les visiteurs du jour, beaucoup l’ont reconnu. « L’année dernière, je l’ai produit en quantité. Il est très résistant à la sécheresse et il produit bien, même sans traitement », témoigne un producteur parmi les visiteurs, qui se souvient l’avoir récolté « jusqu’à en abandonner aux animaux ». « Il a un bon rendement », renchérit une productrice venue de Gourcy, « mais son seul défaut, regrette-t-elle, il n’est pas encore rentré dans les habitudes alimentaires des gens et en plus, les femmes ne maîtrisent pas encore sa cuisson ».

Une productrice admirant le mung bean

Au Burkina Faso, quand on parle du Mung bean, tous se souvient d’un nom, le Larlé Naaba Tigré. Grâce aux efforts de ce ministre du Moogho Naaba et agrobusinessman, le bèng-tigré comme on l’a surnommé, est déjà cultivé sur des dizaines d’hectares au Burkina. Une foire a même été dédiée à cette légumineuse en mai 2018 à Di dans la Boucle du Mouhoun.

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 En plus d’être résilient face aux contraintes biotiques et abiotiques, le mung bean semble ne pas avoir de concurrent en termes de rendement. L’expérience de l’association BELWET dont le président n’est autre que le Larlé Naaba, montre que pour un hectare cultivé, le producteur peut avoir jusqu’à 4 tonnes de mung bean, vendu à 300 FCFA le kilogramme sur le marché à tout moment de l’année.

Cette légumineuse dispose d’énormes qualités nutritionnelles et médicamenteuses. Elle est très riche en protéines, en fibres, en fer et en calcium et permet de lutter contre certaines maladies comme le diabète et l’hypertension.

Le moth bean (vigna aconitifolia)

La suite de la balade nous conduit dans une parcelle où est expérimentée une autre légumineuse. Originaire d’Inde et du Pakistan, le moth bean,  communément appelé haricot mat ou féverole, est une légumineuse résistante à la sécheresse, couramment cultivée dans les régions arides et semi-arides de l’Inde. Dans cette parcelle expérimentale, on distingue une variété « semblable à la patate » avec des feuilles un peu larges et une autre avec des feuilles très abondantes couvrant complètement le sol.

C’est une herbacée rampante qui crée une couverture de sol basse quand elle est adulte, ce qui permet de protéger les sols contre l’érosion. Elle est cultivée pour la production alimentaire, pour le fourrage et comme culture de couverture.

De toutes les espèces en essai, le moth bean affiche le cycle le plus court. Dans certaines variétés du moth bean, les premières récoltes s’effectuent à partir du 53e jour. La production optimale de moth bean se situe entre 24 et 32 ​​° C, mais il a été démontré qu’elle tolérait jusqu’à 45 ° C pendant la journée. Alors que la pluviométrie annuelle optimale pour la production est de 500–750 mm, elle est capable de croître entre 200 et 300 mm par an. Certains rendements ont été observés à des précipitations ne dépassant pas 50–60 mm par an.

Mais des avis émis sur place par les producteurs au moment de la visite, cette légumineuse pourrait ne pas avoir du succès compte tenu de la difficulté qu’il devrait y avoir lors de la récolte en raison de sa densité et de sa nature rampante.

La dolique (Lablab Purpureus)

Connue sous le nom scientifique de Lablab Purpureus, la dolique est une espèce de haricot de la famille des Fabacées. Elle est originaire d’Afrique, mais les variétés en essai ici proviennent de l’Inde et du Pakistan, selon Serge Félicien Zida. Elle n’est cependant pas inconnue au Burkina Faso, même si elle y reste orpheline. C’est une espèce à tige épaisse et érigée avec des feuilles composées de trois folioles pointues. Le fruit est une gousse longue de plusieurs centimètres et contient jusqu’à quatre graines.

Selon Félicien Serge Zida, la dolique tout comme le horsegram présente un double avantage. Elle est cultivée comme fourrage pour le bétail et aussi pour ses graines comestibles. Des travaux précédents avaient démontré que l’on pouvait précipiter la production de graines chez les accessions photosensible en leur induisant un stress physique (élagage notamment).

Le niébé d’origine indienne

La dernière espèce visitée n’est pas inconnue des visiteurs du jour. Il s’agit du niébé (Vigna unguiculata), la légumineuse « reine » au pays des hommes intègres. Mais les variétés expérimentées ici sont d’origine indienne.  On y distingue des variétés rampantes et érigées. « L’intérêt, c’est de voir comment ces variétés se comportent dans notre zone agroécologique, leur période de maturité, leur potentiel en rendement et leur tolérance à la sécheresse, ou encore leur résistance aux ravageurs et aux maladies », explique Félicien Serge Zida.

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Une fois la visite terminée, les producteurs se sont prononcés sur les différentes espèces qu’ils ont visitées et leurs avis ont été consignés dans des rapports. « Nous avons voulu l’accompagnement du monde paysan sans quoi nos travaux de recherche n’auront pas d’impact, en les faisant venir sur la station où se trouvent les essais. Et une fois qu’ils sont en contact avec ces espèces qu’ils ne connaissent pas pour la plupart ils vont poser des questions, donner leurs impressions, leurs suggestions pour diriger les futurs travaux, de sélection, d’amélioration et de vulgarisation », nous confie l’ingénieur de recherche.

(Vidéo) Réactions de quelques producteurs sur les nouvelles légumineuses

Les participants à cette visite commentée ne boudent pas aussi leur joie à l’image de Gilbert P. Kabré, venu du village de Saria dans le Boulkiemdé : « Je me réjouis que l’INERA nous associe à l’expérimentation de ces nouvelles variétés de légumineuses. On a vu comment chaque espèce et ses différentes variétés se comportent. Certaines variétés ont un cycle long, d’autre un cycle court, la grosseur et la texture des graines aussi diffèrent en fonction des variétés. Nous aussi à notre tour, nous allons servir de relais auprès des autres producteurs et faciliter la vulgarisation de ces nouvelles légumineuses », commente ce sexagénaire, vêtu d’un boubou Faso danfani.

Aminata Christine Ouédraogo, représentant le Groupement Féminin Nerwaya de Donsin dans l’Oubritenga, est toute confiante quant à l’avenir de ces espèces au Burkina. Pour elle, il n’y a pas de doute, ces espèces seront adoptées par les agriculteurs comme toutes les autres variétés vulgarisées par l’INERA. « Au début, dit-elle, il y a une méfiance, mais à la longue les producteurs finissent par adopter les nouvelles variétés. Ça a été le cas avec les variétés du niébé comme le Komcallé, Tilgré, Nafi, etc. Au début on était réticent, mais aujourd’hui il n’y a que ces variétés que tout le monde produit chez nous ».

(Vidéo) Entretien avec l’ingénieur en recherche Félicien Serge ZIDA

Toujours est-il que l’objectif de cette activité est atteint du côté des chercheurs de l’INERA qui pourront en fonction des recommandations formulées par les producteurs retenir les espèces à vulgariser dans les années à venir.

 « L’intérêt c’est d’enrichir la biodiversité agricole locale en intégrant ces espèces à la longue à nos cultures et de ce fait nous aurons une plus grande offre en matière de légumineuses et les consommateurs auront une plus grande variabilité dans leurs assiettes. En plus du niébé et du voandzou, les gens auront aussi ces légumineuses qui sont consommées ailleurs et qui se sont révélées tolérantes à la sécheresse et donc résilientes aux effets du changement climatique », conclut l’ingénieur en recherche Félicien Serge Zida.

Maxime KABORE

Burkina 24

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