Monique Ilboudo : « Je ne suis pas d’accord qu’on pense que la littérature est inutile »

1201 0

Monique Ilboudo, écrivaine burkinabè, enseignante de droit, est l’invitée d’honneur de la 15e édition de la Foire Internationale de Ouagadougou. L’édition fait la part belle aux femmes écrivaines, quoi de plus honorant pour cette défenseure de la femme. Elle a bien voulu s’entretenir avec Burkina24 à l’occasion de la foire.

Burkina 24 : Etes-vous d’avis qu’on dise que vous êtes la première romancière du pays ?

J’ai été la première surprise en 1992 quand mon premier roman a été primé et les journaux ont fait des articles et notamment l’Observateur Paalga a titré «  une romancière nous est née ». Je dis non, vous voulez dire qu’il n’y a pas eu d’autres femmes qui ont publié de romans avant ? Jusque-là, en tout cas, ça n’a pas été démenti, je ne sais pas si c’est vrai. Il y a peut-être des femmes qui ont écrit des manuscrits qui n’étaient publiés.

Même si j’en étais fière d’avoir un peu comme rompu un sortilège, en même temps, il y avait une pointe de tristesse, qu’il ait fallut attendre 1992 pour qu’une femme publie un roman. Donc oui, ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est les autres qui l’ont dit et jusque-là, personne ne l’a démenti pour dire que tel roman a été publié en telle année.

Burkina 24 : Quelles sont les difficultés auxquelles font face nos écrivains de nos jours ?

C’est sûr que ces dernières années, il y a quand même quelques éditeurs qui ont commencé à voir le jour, mais ils ont quand même des difficultés encore, non seulement dans la fabrication du livre mais surtout dans sa diffusion. Les auteurs qui ne sont édités qu’au Burkina, souvent ont du mal à être diffusés au niveau régional, africain et international. La difficulté quand vous avez été édité ailleurs, en Europe, vous êtes connus sur d’autres scènes mais pas au niveau national et le livre, quand il arrive à être publié ailleurs, il arrive très cher et parfois n’est pas très accessible aux lecteurs burkinabè.

 Il faut que nos éditeurs travaillent durement, d’arrache-pied pour donner des produits bien finis et surtout pour que la diffusion puisse se faire aussi au niveau international. Sinon ce qu’on imagine aujourd’hui, c’est des co-éditions pour être aussi bien lu ailleurs que accessibles au point de vue prix au niveau du Burkina Faso.

Burkina 24 : Le livre (physique) a-t-il toujours sa place ?

M.I : Il y a sûrement un plaisir particulier à prendre un livre sur une étagère, à choisir, lire les titres, prendre un, s’asseoir quelque part dans un coin, feuilleter les pages. Le bruit même de ces pages qui tournent, il y a surement parfois même comme une nostalgie de ça pour ceux qui ont connu cela.

Mais moi je lis les deux. Je lis aussi bien les livres papiers, physiques que les livres sur les liseuses, les tablettes, etc. Je ne suis pas de ces gens qui ne jurent que par le livre physique. C’est lire. L’essentiel, c’est le message qu’on peut tirer de ce livre-là. Le livre garde toute sa place pourvu qu’il apporte l’émotion, pourvu qu’il apporte un savoir, pourvu qu’il apporte un message.

Burkina 24 : Cette édition de la FILO se tient sous le thème “Littérature et promotion de la paix et de la sécurité”. Quelle pourrait être la contribution du livre et de l’écrivain à la recherche de la paix ? 

M.I : Ce n’est surement pas la littérature seulement qui va régler les problèmes mais je pense que chacun vient avec ses armes. Ce que les écrivains ont, c’est leurs plumes donc il faut que chacun s’y mette.  D’autres acteurs ont plus de clés pour résoudre ce problème là que les écrivains.

Mais je ne suis pas non plus d’accord qu’on pense que la littérature est  inutile, surtout en temps de crise comme celui que nous vivons aujourd’hui.

Je suis pour que les écrivains aussi contribuent. La littérature c’est d’abord l’émotion (…) et moi ça m’inspire. Ce qui se passe, ça m’inspire toute cette détresse qu’on voit, ces gens qui fuient leurs villages, leurs régions, ces enfants qui ne peuvent pas aller à l’école et tout.

Et on n’écrit pas que pour aujourd’hui, on écrit aussi pour demain parce que comme on le dit, les paroles vont s’envoler mais les écrits restent.

J’ai fait partie de ce groupe d’écrivains qui est allé au Rwanda, quatre ans après le génocide, nous avons rencontré des témoins, des génocidaires même dans les prisons, nous avons rencontré des rescapés et nous avons essayé d’écrire. Je dis toujours que si nous arrivons à apporter de l’émotion par nos écrits, ça améliore toujours l’être humain et c’est ce qu’on recherche. Je suis en train d’écrire quelque chose, la fiction bien sûr, un roman mais qui a trait à ce que nous vivons aujourd’hui.

Burkina 24 : Vous avez occupé des postes de responsabilité au niveau de l’Etat,  comment pensez-vous qu’on puisse venir à bout d’une telle situation ? 

M.I : C’est sûr que comme beaucoup d’autres, je pense aussi que la solution ne peut pas passer que par les armes. Si parfois certaines théories qu’on trouve complètement folles prospèrent dans certains lieux, c’est que le terreau est fertile et si le terreau est fertile,  c’est qu’il y a eu parfois injustice, manque de développement, d’éducation. Donc, il faut aussi travailler à rétablir une certaine redistribution de nos richesses plus équitablement.

Il y a aussi les événements politiques que nous avons vécus ces derniers temps. Il faut peut-être prendre langue, peut-être essayer un dialogue, en tout cas essayer de parler pour qu’on trouve des solutions durables. C’est plutôt aux acteurs politiques cela. Mais pour le reste, je suis là en tant qu’écrivaine et j’utiliserai ce que j’ai comme moyen de contribution.

B24 : Il est dit souvent aussi que pour cacher un secret à un Africain, il faut le mettre dans un livre, êtes-vous d’avis ?

(Rire) je pense souvent qu’on dit beaucoup de mal de nous-mêmes. Il y a beaucoup de gens qui aiment lire. Moi en tout cas j’aime lire et je suis témoin de beaucoup de gens qui aiment lire encore. Maintenant, il faut parfois mettre le livre à disposition des gens, des enfants, des jeunes, dans les campagnes a fortiori, des bibliothèques accessibles. Tant qu’on n’a pas fait ça, on ne peut pas dire que les jeunes ne lisent pas.

D’ailleurs, ce n’est pas spécifique au Burkina. Ailleurs les gens se plaignent que le livre n’est plus lu. Mais moi je ne suis pas convaincue de cette soif de lire.

B24 : Justement pour donner le goût de la lecture une place est réservé aux enfants dans les écoles, où ils  rencontrent mêmes les auteurs. Cela, est-il suffisant ?

Il faut commencer souvent très tôt pour donner le goût de la lecture aux jeunes. C’est vrai qu’il y a des enfants à qui on apprend à lire et après ils ne lisent plus.

B24 : Vous êtes l’invitée d’honneur de cette édition. Comment vous le prenez ? 

C’est un grand honneur qui m’est fait. Comme on dit souvent, nul n’est prophète chez soi, donc quand une manifestation de cette envergure vous reconnait dans votre propre pays, ça ne peut être qu’une satisfaction.

Il se trouve que les femmes écrivaines, on était dans une dynamique d’être plus visibles à cette édition. On se trouve nous femmes écrivaines du Sénégal et du Mali autour d’une table ronde, d’atelier d’écriture à la nouvelle avec 10 jeunes femmes, une cérémonie d’hommage à Adama Tall, donc je suis très heureuse qu’il y ait tant de femmes et qu’on m’ait choisie comme invitée d’honneur.

B24 : Vous êtes très souvent traitée de féministe…

M.I : Oui, je suis féministe. Je dis souvent que même les femmes les plus militantes ont peur de ce mot, mais moi, il ne me fait pas peur, oui je suis féministe. ça veut juste dire que je milite pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes dans ma société et le monde en général. Ce n’est pas un gros mot, ça ne me gêne pas. Les gens ont gardé des années 70 dans certaines régions du monde, certains excès mais ça reste comme toute lutte. Il y a parfois des excès mais ça n’empêche que le fond est là et  il est fondé. Il est juste. Mais moi ça ne me fait pas peur d’être traitée de féministe.

B24 : Dans votre dernier roman, vous traitez de l’immigration mais aussi vous faîtes cas de l’homosexualité. Sujet tabou sous nos cieux, quelle est votre position à ce propos, vous qui êtes militante  des droits humains en général ?

La façon dont on traite l’homosexualité comme étant quelque chose qui était étrangère à nos sociétés, oui, j’en parle dans le roman. Mais, je ne milite pas au sens où je n’appartiens pas à un groupe mais je trouve que là aussi, ce sont des droits qui sont bafoués et qu’il y  a des gens qui souffrent parce que ces droits ne sont pas reconnus. Mais bon, je ne fais pas partie d’une organisation, je ne milite pas mais, je pense que c’est une question de droits comme pour les femmes, comme pour les enfants et d’autres personnes dont les droits ne sont pas respectées.

Propos recueillis par Revelyn SOME

Burkina24


Présentation de Monique ILboudo

Monique Ilboudo est née le 28 février 1959 à Ouagadougou et a fréquenté au Collège Notre Dame de Kholog Naaba. Après son Baccalauréat, elle poursuit en droit à l’Université de Ouagadougou d’où elle obtint une maîtrise en droit privé en 1983.

A l’Université Lille II (Paris) en droit et santé et obtient un diplôme d’étude supérieure en droit privé, en 1985. Elle est aussi diplômée d’un doctorat en droit privé à l’Université Paris-est-Créteil-Val-de-Marne (1991). Puis Elle devient professeur adjoint à l’Université de Ouagadougou.

Militante, très engagée pour la cause des femmes, elle a tenu une chronique nommée « Féminins plurielles » de 1992 à 1995. L’écrivaine d’honneur de la 15e édition de la FILO se révèle dès 1992 au public littéraire avec son premier roman « Le mal de peau » avec lequel, elle remporte le Grand prix de l’Imprimerie Nationale du meilleur roman.

 Elle publiera plusieurs autres œuvres : « Murekatete » (roman), inspiré du génocide rwandais en 2000, « Myamirambo » (recueil de poésie) en 2000 ; «Droit de cité» (essai) et « Être Femme au Burkina », en 2006. Son dernier roman « Si loin de ma vie » sur l’immigration des jeunes africains est sorti en 2018.

Monique Ilboudo est aussi l’une des femmes a occupé de hautes fonctions Par ailleurs dans l’administration  burkinabè et la vie politique. Elle fut membre du Conseil Supérieur de l’Information de 1995 à 2000 , puis secrétaire d’Etat chargé de la promotion des Droits de l’Homme en 2000 et enfin ministre de la promotion des Droits Humains de 2002 à 2008.


Elle servira son pays comme ambassadrice du Burkina Faso  dans les pays nordiques (Finlande, Suède, Danemark, Norvège et Islande) et baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie). Aujourd’hui encore, elle enseigne le droit dans les Universités.



Article similaire

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *