Covid-19 au Burkina : « Ce n’est pas une crise politique, qu’on arrête de la gérer de manière politique» (Dr Harouna Louré)

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La gestion de la pandémie du coronavirus est largement critiquée par les Burkinabè dont les agents de santé. Parmi eux, Dr Harouna Louré, médecin, anesthésiste réanimateur au CHU Bogodogo, par ailleurs écrivain. Il  a donné son point de vue sur la gestion. Il a interpelé le gouvernement à éviter de gérer la crise comme une crise politique.

Burkina24 : Pensez-vous que le comité de réponse n’a pas été formé de personnes compétentes ?

Dr Louré : Dire que le comité de gestion n’a pas été formé de personnes compétentes, ça sera un peu outrepasser certaines choses. Mais ce que je dis, c’est qu’on a des personnes qui sont compétentes dans ce domaine pour riposter mieux dont l’avis n’est pas sollicité. Et au vu des résultats qu’on a actuellement, on pourrait dire que ce n’est pas efficace ce qu’on a.

B24 : Vous parlez de communication mensongère. Sur quoi basez-vous pour affirmer cela ? Est-ce sur les chiffres qu’on nous donne ?

Dr Louré :  Les vrais chiffres, c’est difficile puisque quand on prend les études épidémiologiques, même en Europe, on dit que si vous avez un cas il faut par exemple multiplier par 27 pour avoir les vrais cas. Ce n’est pas sur ce plan qu’on dit qu’il y a communication mensongère.

La communication mensongère, c’est de nous avoir dit qu’on était totalement prêt pour revenir reconnaitre après qu’on n’est absolument pas prêt. Aujourd’hui, dans les structures de santé, on a du mal à fonctionner parce qu’on a tous cru qu’effectivement on était prêt, qu’on avait préparé tout, notamment le matériel de protection des agents de santé. On peine à fonctionner dans certaines structures, parce que tout ça n’est pas arrivé jusqu’à bon port, sauf si ça y est par ailleurs caché quelque part et qu’on n’a pas encore fait sortir. Jusqu’à présent, on demande mais, on ne l’a pas encore.

B24 : Le personnel médical semble être à court d’équipements de protection. Vous le confirmez ?

Dr Louré : Il faut aller dans les urgences. Les gens se plaignent au quotidien mais, sincèrement je tiens à féliciter les gens parce que même avec les moyens rudimentaires, vous verrez des gens qui sont toujours là. Et lorsqu’on pense être en face d’un cas suspect, on se préserve comme on peut.

Le risque qu’on court, c’est que ce personnel soignant soit contaminé et qu’on soit obligé de le confiner. En ce moment, nos hôpitaux seront vides et c’est un grand risque. Le personnel soignant au Burkina n’est pas nombreux donc il faut les protéger pour qu’ils puissent soigner, parce qu’un personnel soignant qui est infecté, il devient un vecteur pour les autres malades qui n’ont pas le coronavirus et pour ses collègues et pour sa famille. Quand on le confine, ça devient un personnel en moins qu’on a dans notre hôpital pour la prise en charge.

B24 : Quelles sont les conditions de travail actuelles des agents de santé ?

Dr Louré : Les conditions actuelles des agents de santé surtout dans les autres hôpitaux, il faut le dire, avant le coronavirus, on avait des malades qu’il fallait traiter. Avec le coronavirus, on a toujours ces mêmes malades à traiter, en sachant qu’on aura probablement des cas de coronavirus qui vont venir pour une consultation ou pour une urgence. Aactuellement, c’est de trouver du matériel de protection individuel pour ce personnel soignant. Et actuellement, il y a des commandes qui sont faites. Des hôpitaux qui essaient de faire des commandes mais  il y a une rupture déjà au plan national, surtout pour les masques qu’on appelle FFP2. C’est difficile même pour un hôpital qui a son argent d’acquérir. L’urgence à ce niveau, c’est de trouver du matériel adéquat pour le personnel soignant.

B24 : Selon vous, combien d’agents de santé ont contracté la maladie ?

Dr Louré : Je n’ai pas les chiffres exacts, mais je sais qu’il y a des collègues à moi qui sont déjà confirmés positifs au coronavirus. Je sais qu’il n’y a pas mal d’agents en ce moment qui sont au contact avec des malades de coronavirus en espérant qu’ils prennent des mesures nécessaires pour ne pas être infectés.

B24 : Deux essais cliniques ont été annoncés pour tester des protocoles médicaux afin de venir à bout de cette maladie au Burkina. Les procédures ont-elles été respectées selon vous ?

Dr Louré : C’est la grosse question. Aujourd’hui, quand on prend l’APIVIRINE, le directeur de recherche semble faire dire que ça marche déjà, alors que je sais que ce n’est pas passé en conseil d’éthique pour l’instant. Est-ce qu’on a testé sans l’avis du conseil d’éthique ? Là c’est une grosse question. Et si tel est le cas, nous devrons poser plainte parce qu’il ne faut pas qu’il y ait des précédents. Il y a une organisation, il y a un texte qui régit ça et le Burkina Faso ne peut pas être un terrain de no man’s land où chacun vient faire ses tests.

 Je ne dis pas que ce n’est pas efficace mais, il faut que ça respecte les protocoles pour respecter le citoyen burkinabè. Le citoyen burkinabè ne peut pas être un cowboy où on ne respecte pas la législation et on vient faire des tests sur lui.

Pour ce qui est de la chloroquine, c’est une molécule qu’on a déjà prise, qui avait déjà passé certaines phases. Il y a certaines phases de l’essai clinique, on n’est plus obligé de passer par là mais toujours est -il qu’un essai clinique de cette envergure, il faut l’avis du conseil éthique.

B24 : Qu’attendez-vous de ces deux essais ?

Dr Louré : Personnellement que ça marche. Tant que ça respecte vraiment la loi burkinabè, que ça marche. Tout ce que j’espère c’est que ça marche. Maintenant, il faut toujours respecter la loi pour ne pas exposer le citoyen burkinabè. J’espère bien que ça marche, notamment la chloroquine qui a été testée ailleurs qui semble bien marcher. J’écoutais même des pays africains qui l’ont testée qui disent que ça réduit la charge virale et pour moi si on est en guerre, (il faut le dire le coronavirus a déclaré une guerre contre le monde), parfois il faut prendre les moyens, faire de telle sorte  que cela soit encadré dans un hôpital, pas que ça soit de l’automédication mais que ce soit très bien encadré à l’hôpital.

B24 : Vous venez de dire qu’ailleurs ils ont commencé à utiliser la chloroquine et que ça marche. Faut-il commencer les traitements des patients à la chloroquine sans attendre les résultats de ces essais ?

Dr Louré : Quand je dis ailleurs et que ça marche, c’est selon les données qu’on a. On sait aujourd’hui que les Etats-Unis le font, la France pour certains cas le fait, le Maroc et le Sénégal également. Personnellement, je pense que pour des cas graves, on doit l’encadrer à l’hôpital pour que le personnel médical puisse administrer ces soins sous surveillance médicale. Paarce qu’en réalité, qu’est-ce qu’on a à perdre ?

La chloroquine, on l’a utilisée pendant des années pour traiter le paludisme. On l’a stoppée parce qu’entre temps, ce n’était pas efficace donc tant que c’est sous surveillance médicale, je me dis qu’on n’a pas grand-chose à perdre en prenant la chloroquine pour traiter le coronavirus.

B24 : Il a été dit que la chloroquine peut avoir des effets secondaires sur la santé. Qu’en est-il ?

Dr Louré : La chloroquine a des effets secondaires et voilà pourquoi on dit qu’il faut que ça soit dans un milieu de soins. Par exemple, on parle de l’ECG, c’est juste pour surveiller l’activité électrique du cœur parce que ça peut avoir une toxicité cardiaque avec quelque bilan sur le foie et tout. Il faut le surveiller. Voilà pourquoi on déconseille que ça soit pris en automédication. Maintenant, quand ça sera encadré dans les hôpitaux pour la prise en charge, on pourra facilement l’utiliser.

B24 : Que savez-vous de l’APIVIRINE ?

Dr Louré : Personnellement pas grand-chose. C’est juste que c’est une molécule qui existait depuis longtemps. Initialement qui devait traiter le VIH, qui n’a jamais eu d’AMM (Autorisation de Mise sur le Marché). Aujourd’hui on fait ressortir cela comme d’un chapeau magique. Je ne dis pas que ça ne marche pase. Je n’ai pas fait d’étude là-dessus. J’attends les résultats mais, je dis toujours, si on doit le tester, il faut que cela respecte les procédures d’un essai clinique.

B24 : Certains estiment que vos critiques cachent un règlement de comptes contre certaines personnes. Confirmez-vous cela ?

Dr Louré : Absolument pas. Heureusement, je dis souvent que j’ai déjà écrit un essai politique là-dessus. Je donne mon avis sur tout ce que je pense de la gestion politique de ce pays, mais je n’ai absolument rien contre quelqu’un. J’ai cité tout à l’heure le ministre Meda. Quand il était ministre, mes critiques je les formulais de la même manière. Mais aujourd’hui je sais qu’il est compétent en tant qu’épidémiologiste. Il faut lui faire appel. C’est pour dire que je n’ai rien, vraiment absolument rien contre quelqu’un, mais je veux que la société soit gérée dans les règles des textes, en respectant le citoyen burkinabè, en mettant le maximum de paquet pour sauver des vies

B24 : Selon vous, les mesures de mise en quarantaine des villes touchées sont-elles productives ?

Dr Louré : Actuellement, on n’a pas de recul pour vraiment dire que ces mesures ont des résultats déjà escomptés mais, toujours est-il je dis, le Burkina Faso, ce n’est pas la France, ce n’est pas la Chine. On a une économie avec une population qui vit au jour le jour. Il faut associer les experts.

Quand je dis les experts sur cette question, il faut des sociologues, il faut des économistes, qu’on tienne compte de nos réalités. 

 Ce n’est pas une crise politique, c’est une crise sanitaire majeure qui englobe tout le monde  Qu’on arrête de la gérer de manière politique.

B24 : Faudrait-il arriver à confiner les villes qui abritent l’épidémie ?

Dr Louré : C’est une grosse question. Là je ne saurai vraiment pas le dire parce que les Chinois l’ont fai et ça a marché. Il y a certains pays qui ne l’ont pas fait, qui sont sur les actions tests et dans la mise en quarantaine des personnes touchées et autre et ça marche également mais, vraiment au Burkina est-ce qu’il faut confiner ? Est-ce qu’il ne faut pas confiner ? C’est une très grosse question à laquelle il ne faut pas répondre de   manière légère, parce que cela a des implications aussi bien économiques que sociales. Le faire c’est tenir compte de tout ça. Et je dis toujours, il faut associer l’essentiel des experts du domaine pour pouvoir trancher sur cette question.

B24 : Quelle est la leçon à tirer concernant cette maladie au plan international et national ?

Dr Louré : Au plan international, c’est de se rendre compte que tout n’est pas qu’économie. Il y a la santé et quand on dit qu’il y a la santé, c’est en parlant de la recherche. Il faut financer au niveau de la recherche.

Au niveau national, je dirai qu’il faut qu’on se rappelle de cela, qu’on puisse se réadapter. Le personnel soignant a crié depuis longtemps que le système de soins n’est pas fonctionnel. Cela fait des années qu’on crie sur tous les toits que ce n’est pas fonctionnel.

Qu’on ai une mémoire qui nous permettr au moins de rectifier les choses, de savoir que la santé est prioritaire dans un pays comme le nôtre.

 On ne dit pas d’avoir des centres hyper hitec mais, d’avoir des centres qui puissent gérer ce genre de crise. C’est d’abord une organisation efficace. Quand on prend certains pays comme le Sénégal, l’organisation est telle qu’aujourd’hui quand on dit tac, ça va très vite, parce qu’ils ont une organisation du système de soins qui marche bien. Nous, on tâtonne beaucoup.

Propos recueillis par Alice Thiombiano

Burkina24

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