Financement du terrorisme au Burkina : Le CEDAM identifie trois sources, selon Dr Daniel Kéré

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En proie depuis 2016 à des attaques terroristes répétées, le Burkina Faso tente tant bien que mal de déployer différentes stratégies pour faire face à cette situation dont il n’était pas habitué. Dans ce combat contre cette crise sécuritaire, participent des chercheurs qui grâce à leurs travaux de recherches permettent de mieux appréhender cette crise. A cet effet, Burkina24 a reçu le Dr Daniel Kéré, Enseignant chercheur à l’Université Ouaga 2 et directeur exécutif du Cercle d’Etude Afrique Monde (CEDAM). Dans cet entretien, Dr Kéré analyse  les contours de la crise sécuritaire au Burkina.

Burkina 24 : Le Burkina Faso est la cible depuis 2016 de mouvements terroristes. Est-ce qu’on en sait davantage sur les groupuscules qui sévissent au Burkina ?

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Dr Daniel Kéré : Le point le plus culminant de la dynamique terroriste, notamment les attaques ouvertes, a commencé à s’accentuer à partir de 2016. Mais bien avant sous la période de transition, on a connu quelques attaques dans le Nord.

Mais avant l’année 2015, il y avait des prémisses qui laissaient croire que ce qui se passait au Mali pouvait un jour arriver au Burkina Faso. Maintenant par rapport à la situation que nous vivons depuis un peu plus de quatre ans maintenant, il faut préciser qu’il y a fondamentalement plusieurs structures qui s’investissent dans cette mission et au niveau du CEDAM par exemple, nos travaux ont fait ressortir qu’il y a plusieurs composantes.

Je parle des travaux que le professeur Doamba Jean-Marc a produits, les travaux que Mahamoudou Sawadogo a produits et ce que moi aussi j’ai produits. Et l’ensemble de ces travaux font ressortir qu’il y a principalement deux grands groupes qui se partagent un peu la problématique du terrorisme au Burkina Faso. Il y a d’abord le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) qui opère principalement dans le Nord.

Ce groupe effectivement a pu fédérer autour de lui certains petits groupuscules comme Ansaroul islam et s’investissent dans la dynamique terroriste.  Et le mode opératoire de ces groupes consiste essentiellement en des attaques contre des positions de l’armée burkinabè, contre les symboles de l’Etat.

Vers l’Est, on a le groupe Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) qui essaie d’occuper le terrain. Autour de tous ces groupes, d’autres ont pu se fédérer et leur méthode consiste à s’attaquer aux Forces de Défense et de Sécurité (FDS), aux symboles de l’Etat. Mais la particularité par rapport aux groupes qui opèrent au Nord, c’est beaucoup plus la plus grande violence de leur action qui vise à semer le chaos, et au besoin à renforcer leur base.

Voilà un peu les deux principaux groupes qui se partagent le champ de la situation sécuritaire des attaques terroristes au Burkina Faso.

Burkina24 : Au Mali par exemple, on en sait plus sur les mobiles de cette insurrection terroriste, c’est la scission du pays. Est-ce que c’est le même mobile au Burkina ?

Dr Kéré : Il faut préciser que le volet scission des territoires n’est pas une dynamique récente et ce n’est pas une dynamique propre au Mali. Lorsqu’on essaie un peu de voir la situation, au Nigéria avec le phénomène Boko Haram, on a pu constater que pendant un temps, ils ont pu effectivement conquérir une bonne partie du Nord du pays avant que le président Muhammadu Buhari ne parvienne effectivement à renverser un peu la situation.

Cette même problématique existe au Nord du Cameroun où Boko Haram sévit également et aussi dans une partie du Niger, notamment la partie  qui borde le Lac Tchad et aussi du Tchad lui-même. Et donc la logique de conquête territoriale existe dans ces pays là.

Chez nous également, cette logique  est présente parce que quoi qu’on dise, quand on regarde le mode opératoire de ces groupes, s’attaquer aux forces de défense et de sécurité en vue de les pousser à quitter leur territoire, s’attaquer aux symboles de l’Etat en vue de les pousser à quitter le territoire, cela laisse effectivement un vide par rapport au positionnement de l’Etat Burkinabè.

Là où l’Etat burkinabè est absent, ces structures décident de s’y investir. On a pu le constater au Nord où effectivement l’armée burkinabè a pu se retirer de certaines positions et l’administration n’est plus déployée à certains niveaux. Il y a beaucoup d’écoles qui sont fermées, beaucoup de centres de santé qui sont fermés.

Ces structures essaient d’occuper le terrain, essaient de recruter de plus en plus et d’asseoir leur base et c’est une problématique qui existe aussi bien au Mali, au Burkina Faso également même si ici pour le moment l’ampleur est encore moindre.

https://youtu.be/c5Zrveroyr0

Burkina24 : Au Burkina, il n’a pas été officiellement dit qu’il y a un pan du territoire que les groupes terroristes revendiquent et la plupart des attaques ne sont pas revendiquées. Tout cela ne rend-il pas le cas burkinabè plus complexe ?

Dr Kéré  : Les situations ne sont pas tellement identiques d’un pays à l’autre et je parlais par exemple des deux grands groupes qui se partagent un peu cette problématique du terrorisme au Burkina Faso. Ces groupes ont pu se fédérer autour d’autres groupuscules.  Vous voyez déjà qu’il y a des nuances en termes d’approche et en termes de composition. Le fait que de plus en plus certaines de ces attaques ne soient pas revendiquées, on peut lire par-là que ces groupes, dès qu’ils ont pu marquer leur empreinte dans leur action n’ont pas forcément besoin à chaque instant de rappeler que c’est eux qui sont derrière ces actions.

Cela témoigne que la problématique sécuritaire est assez complexe parce qu’elle intègre le grand banditisme et également les questions de politique interne. Parce que s’il y a des rivalités internes aussi qui peuvent effectivement se traduire dans le champ de la compétition violente, on ne peut pas exclure cette hypothèse.

Le président du Faso (Roch Kaboré, ndlr) a déjà dit souvent qu’il arrive que des tensions internes puissent être exacerbées à notre niveau où on peut avoir l’impression que c’est sous-traité avec des groupes qui nous attaquent. Des autorités de ce pays en ont parlé et c’est une problématique qu’on doit suffisamment prendre en compte.

Burkina24 : De plus en plus, les combattants de ces groupes terroristes sont des locaux. Comment est-ce qu’on en est arrivé là ?

Dr Kéré : L’ancrage de ces groupes dans certaines localités ainsi que le recrutement de ces locaux  est une longue histoire. Quand on essaie de voir, il y a un faisceau d’éléments qui a pu préparer le terrain pour que cette situation puisse se produire.

D’abord nous, en Afrique d’une certaine façon, on a un peu échoué à construire de véritables Etats. Prenons par exemple le secteur de l’emploi.  Actuellement, la problématique de l’emploi des jeunes est très sérieuse et beaucoup de jeunes sont actuellement au chômage et n’arrivent pas à trouver des emplois et ceux qui en trouvent, ce n’est pas sûr que ce soit des emplois décents. Un emploi décent, c’est un emploi qui permet à personne de bien vivre de son métier, de pouvoir s’occuper de sa famille.

Le deuxième aspect, c’est le déploiement de l’Etat. Pendant une certaine période, on a pu constater qu’il y a des zones où le déploiement de l’Etat n’est pas significatif. Il y a des zones où la police, la gendarmerie suivant leur rayon de déploiement, ce n’est pas évident. On a pu constater des zones où des centres de santé ne sont pas suffisamment déployés.

La présence de l’Etat est très problématique dans certaines zones. Ajouter à cela la crise de confiance. Quand on est dans un Etat, c’est pour en tirer les bénéfices. Le pacte social induit que vous êtes dans un Etat pour profiter de la sécurité que cette présence vous offre, pour profiter également d’un soutien, pour profiter d’un certain nombre de confort que permet la vie en société.

Et si l’Etat ne répond pas à ces attentes, cela crée des frustrations et ces frustrations ont alimenté un terreau fertile qui ont permis à ces groupes d’intervenir et d’exploiter le fait que l’Etat n’a pas pu s’y déployer conséquemment, alimenter les frustrations à l’égard de l’Etat, les exacerber et pouvoir créer un ancrage local de recrutement de locaux.

Quand les jeunes sont dans des situations difficiles et quand dans la même zone, il y a une crise de confiance envers l’Etat, soit parce que l’Etat ne s’y est pas assez déployé, ou bien parce que on ne voit pas les bénéfices de l’Etat, c’est un terreau fertile pour recruter des jeunes qui se cherchent.

Nos travaux dans le cadre des activités du CEDAM, on a découvert que l’ancrage est beaucoup plus rural où la présence de l’Etat est suffisamment faible, où les frustrations, les remontrances à l’endroit de l’Etat sont nombreuses et où les jeunes sont des cibles assez faciles du fait de leur situation socio-économique.

Burkina24 : Comment peut-on rompre cette chaîne de recrutement local ?

Dr Kéré : Il faut s’attaquer aux causes qui ont permis l’ancrage et le recrutement local par ces groupes terroristes. S’attaquer aux causes impose un redéploiement massif de l’Etat. Il faut que l’Etat parvienne à couvrir tout le territoire burkinabè.

Deuxième aspect, il faut que l’Etat travaille à créer une confiance avec les populations civiles. Cette crise de confiance n’est pas récente et continue à s’exacerber. Et cela passe par des investissements massifs dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’alimentation. Si les personnes concernées trouvent leur compte dans l’Etat, il n’y a pas de raison qu’elles n’aident pas l’Etat à combattre ce phénomène.

Si l’on parvient à faire tout cela, le phénomène lui-même va perdre de son essence parce qu’il s’alimente de ces frustrations de la pauvreté et du manque d’emploi.

Burkina24 : Il se susurre qu’il y aurait des raisons politiques derrière ces attaques. Certaines langues laissent croire que l’ancien régime y est pour quelque chose. Est-ce que c’est un avis que vous partagez ?

Dr Kéré : Au niveau local, des personnalités politiques ont eu à avancer cette hypothèse. On ne saurait pas l’écarter d’office parce que c’est une situation complexe. On a vu qu’il y a des attaques qui sont revendiquées et d’autres qui ne le sont pas.  Et la problématique sécuritaire est à la croisée avec le grand banditisme.

Des frustrations internes, je n’ai pas dit que c’est souhaitable, peuvent conduire certaines personnalités qui peuvent être en difficulté à y recourir et  c’est l’aveu de certaines personnalités qui pensent qu’il pourrait y avoir des mains d’acteurs politiques derrière cette situation ou une partie de cette situation.

Quand on essaie de voir comment le mouvement insurrectionnel est arrivé, des frustrations créées du fait de ce mouvement et la problématique de la réconciliation qui n’est pas suffisamment avancée, cela pourrait favoriser un terreau favorable pour raviver des tensions dont le pays aurait pu se passer.

Burkina24 : L’argent c’est le nerf de la guerre. Il est évident que ces groupes terroristes bénéficient des soutiens financiers. D’où proviennent ces financements ?

Dr Kéré : Dans le cadre des travaux du CEDAM, les réflexions permettent de faire ressortir principalement trois sources de financement.

D’abord comment les terroristes se procurent des armes ? Au Burkina Faso, on ne produit pas tout cet armement sophistiqué, ni dans la sous-région. Les canaux par lesquels ils se procurent ces armements peuvent aussi constituer les canaux par lesquels ils sont ravitaillés en liquidité. Ceux qui leur procurent ou qui leur vendent des armes peuvent aussi être derrière le financement de leurs activités. C’est une première piste.

La deuxième piste, c’est que ces groupes terroristes vivent de trafics divers. Il y a des trafics de drogue, de stupéfiants. Pendant un temps, la prise d’otage a aussi constitué une manne financière non négligeable avec le versement des rançons, même si cette problématique s’est un peu affaissée depuis un bout de temps.

Le dernier canal de financement ce sont les sites d’orpaillage. Beaucoup de groupes terroristes ont fait main basse sur des sites de production d’or et cette situation existe aussi bien au Nord et dans l’Est. Il faut dire que ce sont des productions artisanales, je ne parle pas des productions industrielles. Une partie de notre production en or appartient à la contrebande.

L’Etat burkinabè n’arrive pas à contrôler toute la production d’or sur le territoire national ni tous les canaux d’exploitation de l’or. Vous voyez de temps en temps qu’il y a des reportages qui font état de l’appréhension de certaines personnes qui tentent d’exporter l’or de manière frauduleuse.

Burkina24 : Est-ce que jusque-là, la réponse apportée par le gouvernement à cette crise sécuritaire est adaptée ?

Dr Kéré : Il faut préciser d’abord que c’est un phénomène nouveau pour le Burkina Faso. Ce phénomène a connu un tournant à partir des années 2016. La problématique elle-même est nouvelle pour l’Etat burkinabè. Certes il y a eu des prémisses avec ce qui se passait déjà au Mali avec l’effondrement du régime libyen. Le Niger aussi connaissait cette situation. La réponse du gouvernement a été progressive en fait parce que face à un phénomène nouveau, il faut essayer d’adapter les réponses.

On a pu constater dès le départ qu’il y a eu une sorte de déboussolement par rapport à cette logique.  Les pertes en vies humaines ont été très sévères que ce soit du côté des forces de défense et de sécurité et du côté des civils. Même des agents de l’Etat ont perdu la vie face à cette situation.

Mais dès que le pouvoir a commencé à appréhender un peu mieux le phénomène, à mieux comprendre ses rouages, on a pu constater qu’il y a une progressive évolution dans la prise en main. Les résultats ne sont pas encore au summum de leur efficacité. Mais on constate qu’il y a eu un regain de l’armée burkinabè, du système de renseignement.

De plus en plus les attaques terroristes se sont soldées par des échecs. L’armée burkinabè parvient de plus en plus à leur infliger des cinglantes répliques et c’est une donnée qui est assez nouvelle qui participe de la meilleure appréhension du phénomène, du meilleur déploiement des tactiques et des stratégies nécessaires pour y faire face.

L’idéal serait qqu’on évolue davantage pour atteindre la situation où on pourra avoir un contrôle entier sur tout le territoire national, une maîtrise parfaite de cette situation en vue que les populations civiles qui étaient déplacées puissent repartir dans leurs zones. Ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.

Burkina24 : Quelle appréciation faites-vous de l’association des volontaires pour la défense de la patrie avec les FDS ?

Dr Kéré : Même indépendamment des volontaires qui sont associés au processus de sécurisation de ce territoire, chacun a ses propres stratégies de défense, chacun initialement déploie ses stratégies pour essayer de se prendre lui-même en charge dans ce contexte de sécurité.

Dans les quartiers il peut y avoir des formes d’organisation. Les volontaires participent à cette dynamique. Toute société dans les localités un peu reculées, va essayer de déployer des stratégies pour se prendre en charge.

L’Etat n’étant pas déployé entièrement sur tout le territoire national, cette initiative des volontaires participe à prolonger l’action des FDS. Et on doit l’appréhender comme tel. Parce que dans un Etat, le monopole de la violence physique est uniquement révolu à l’Etat. L’Etat ne doit pas partager ce monopole.

Maintenant, si les volontaires sont dans une dynamique de prolongement de l’action des FDS, sous la tutelle des FDS, cette logique peut être beaucoup plus compréhensible.

Certes des difficultés peuvent émerger lorsque l’encadrement n’est pas bien outillé. Mais ce qu’on constate déjà, certains résultats portent à croire que leur participation à ce processus de sécurisation porte leur fruit. On n’a pas encore pu atteindre la situation où on a pu régler définitivement le problème. La contribution des volontaires participe à reprendre un peu mieux le contrôle de la situation. Il faudrait aller plus loin pour que la situation soit entièrement réglée.

Ecoutez l’intégralité de l’entretien ici 👇🏿👇🏿

https://soundcloud.com/burkina24-radio/interview-avec-dr-daniel-kere-directeur-executif-du-cedam

Interview réalisée par Maxime Kaboré

Retranscrite par Corine Guissou (stagiaire)

Burkina 24

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