Burkina : « Il faut que les femmes d’Arbinda soient reconnues officiellement comme des martyres du terrorisme » (Salimata Nébié/Conombo) 

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Spécialiste des questions liées à l’extrémisme violent et au terrorisme, Salimata Nébié/Conombo est la Secrétaire Générale de Think Tank Burkina International. Dans cette interview qu’elle a accordée à Burkina24, Mme Nébié fait la différente entre la crise sécuritaire que vit le Burkina et le terrorisme.

Burkina 24 : Au niveau de Think tank Burkina International dont vous êtes la SG, vous faites des analyses sur plusieurs questions, la sécurité y compris. A la date du 2 juillet 2020, quel état dressez-vous de la situation sécuritaire au Burkina Faso ?

Mme Nébié : On ne peut pas dissocier la situation sécuritaire du Burkina à la situation sécuritaire de la sous-région ou du moins d’une partie de la sous-région. Nous sommes dans un environnement qui est confronté à un défi sécuritaire très grave et très sérieux et le Burkina n’est pas le seul pays concerné.

Quand un pays est confronté à un problème de sécurité aussi grave, c’est tout qui est remis en cause, que ce soit les moyens de production pour les populations, que ce soit la survivance des communautés, que ce soit l’école, en plus de cela la sécurité dans son ensemble.

Cela est très préoccupant mais on ne peut nier le fait aussi qu’il y a des efforts qui sont entrepris par tout le monde, l’Etat, les communautés, les populations, celles qui sont directement confrontées aux problèmes de sécurité et celles qui sont à la périphérie. Le problème est devenu une priorité nationale et il faut que tous les acteurs s’y mettent pour qu’on puisse aller vers une situation plus stable, une situation vers la paix, parce que sans paix il n’y a pas de prospérité, sans prospérité il n’y a pas de liberté.

Burkina 24 : On dénombre actuellement plus de 800 000 personnes déplacées internes. Quelle appréciation faites-vous de la prise en charge de ces déplacés internes en cette période de Covid-19 ?

Mme Nébié : Le gouvernement n’est pas seul dans tout le dispositif de prise en charge des personnes déplacées. Le gouvernement a ses partenaires à l’interne, dans la sous-région et aussi à l’international. Je pense que c’est un effort conjugué de plusieurs acteurs, les pays partenaires du Burkina et aussi des nouveaux acteurs qui ont fait leur apparition dans le domaine de la crise sécuritaire.

Vous avez toutes les ONG humanitaires et même les ONG nationales qui ont développé un savoir-faire dans le domaine de l’humanitaire pour prendre en charge la question des déplacés. L’Etat fait ce qu’il doit faire à mon avis et je pense que quand on compare la situation des déplacés internes du Burkina à celle des déplacés internes d’autres contrées, le gouvernement fait ce qu’il doit faire et les populations aussi à mon avis ont exprimé une certaine forme de solidarité avec ces personnes déplacées.

Les personnes déplacées s’installent avec d’autres populations qui les accueillent, qui les intègrent et qui en prennent soin et cette solidarité on n’arrive pas à quantifier. On ne voit que le travail des humanitaires qui sont venus de l’étranger ou les ONG qui mettent en œuvre les programmes des humanitaires. Mais il y a les populations résidentes qui accueillent les déplacés avec tous les dangers que cela peut contenir.

Moi j’aimerais que le travail de ces populations, l’implication de ces populations, à qui on n’a rien demandé mais qui le font parce que ça fait partie de notre culture, doit être mise en avant, leur rôle doit être mis en avant et être reconnu à chaque fois qu’on parle des populations déplacées. C’est vrai que le gouvernement va donner de la nourriture mais avant que le gouvernement arrive, il y a des populations  qui font le premier travail et à mon avis il faut saluer cela.

Et je pense que dans d’autres régions du monde, cela est encore plus difficile parce que des fois, il y a des conflits entre les déplacés et les populations résidentes alors que chez nous au Burkina, on n’a pas connu cela. Quel que soit le nombre des déplacés qui arrivent dans une communauté, on n’a jamais entendu que les membres de ces communautés se sont opposés à ce que les déplacés s’installent.

Ils partagent le peu qu’il y a et à mon avis, c’est un bon point et pour les populations et pour le gouvernement. Parce que je me dis que si le gouvernement n’avait pas favorisé ce climat de paix, les populations résidentes n’allaient pas pouvoir jouer le rôle qu’elles ont joué depuis deux ans.


Ecoutez la première partie de l’interview ici :👇🏿👇🏿


Burkina 24 : Lors d’une interview vous disiez que la nature du terrorisme burkinabè, c’est de la criminalité de haut vol. Vous précisez même que la nature du terrorisme au Burkina est complètement différente de celle du Mali par exemple. Que peut-on comprendre par-là ?

Mme Nébié : C’est un constat que personnellement j’ai pu faire. On parle de terrorisme au Burkina, mais il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas. Mais le peu que nous savons, nous enseigne quoi ?

Tous les actes terroristes, tous les actes de violence qu’il y a eus depuis 2016, je pense qu’il y en a seulement deux qui ont été revendiqués. Les attentats à Ouagadougou ont été revendiqués. Mais ce qui se passe dans les autres régions notamment au Nord, dans le Sahel et à l’Est du Burkina n’a jamais été revendiqué.

Ce n’est pas seulement au Burkina.  Même dans ce fameux triangle des Bermudes sahéliennes (la fameuse frontière Burkina-Mali-Niger), à l’analyse, on voit que ce sont des groupes d’hommes non identifiés qui n’ont jamais revendiqué quoi que ce soit. Ils viennent, ils font des razzias, ils massacrent des populations, ils volent du bétail et certainement ils font du trafic dans le désert parce que c’est un no man’s land que personne ne contrôle et ce n’est pas moi qui le dis, tout le monde le sait.

Au Burkina Faso, ce n’est pas du djihadisme, ce n’est pas du terrorisme tel qu’on le connait de façon classique, il n’y a pas de groupe armé clairement défini qui agit au Burkina avec une idéologie, avec une démarche de terrorisme comme on le voit au Mali, au Niger ou avec Boko Haram au Nigéria.  Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Il y a eu quelques velléités de leader comme Malam Dicko qui s’était foncièrement affiché comme une personne qui voulait faire sa révolution idéologique au Sahel. Mais ça n’a pas prospéré parce que c’est une situation complètement différente. On a été surpris par toute cette violence qui s’est imposée à nous du fait du contexte régional même si aujourd’hui on est tenté de dire que peut être il y avait des motifs que ça nous arrive mais ça ne devrait pas nous arriver de cette façon.

Et je pense que la situation au Mali a été un facteur aggravant de ce qui se passe au Burkina. Mais ce n’est pas le même facteur déclencheur. Chez nous les choses sont parties pratiquement comme sur la pointe des pieds. On n’a pas vu venir toute cette violence chez nous. Cela a surpris tout le monde. Et même les communautés qui sont confrontées aujourd’hui au problème de violence, quand vous leur posez la question, elles ne peuvent pas vous  dire que les gens vont s’enrôler parce qu’ils veulent imposer l’Islam au Burkina.

Non.  Les gens vont s’enrôler parce qu’ils n’ont pas de travail, il n’y a pas d’Etat, ils n’ont pas les moyens, ils n’ont pas d’avenir, ils n’ont pas de projets. Le facteur religieux vient en dernière position au Burkina. Alors qu’ailleurs souvent c’est le facteur religieux. C’est vrai que pour certaines attaques les gens disent que quand ils sont arrivés ils ne voulaient pas qu’on enseigne en français, ils veulent qu’on enseigne en arabe mais ils n’ont jamais imposé dans une communauté au Burkina l’application de la Charia.

Je suis convaincue que les violences terroristes au Burkina sont réellement du fait de la grande criminalité, du banditisme parce qu’une guerre religieuse ne se fait pas ainsi. Ici il n’y a pas de revendications ni religieuses ni ethniques ni économiques ni territoriales. C’est un melting-pot de réseau avoué ou inavoué qui fait qu’aujourd’hui n’importe qui peut dire ce qu’il veut sur la question. Moi j’en conclus que c’est de la criminalité ni plus ni moins et comme c’est de la criminalité, il faut qu’on le traite tel quel.

Le jour où cela va changer et que les hommes armés non identifiés vont nous dire pourquoi ils nous attaquent, on aura le vrai qualificatif pour les qualifier, mais pour le moment on ne peut pas leur donner le qualificatif de terroristes.

Burkina 24 : Comment peut-on arriver à résoudre cette question ?

Mme Nébié : Il y a beaucoup de raisons qui peuvent amener des individus à se conduire de cette façon. Le Burkina n’est pas le premier pays à être confronté à ce genre de situation. Vous prenez la Colombie, les narco trafiquants ont imposé leur dicta de terreur, mais ils ne voulaient pas le pouvoir.

Ils voulaient juste un territoire où ils pouvaient allègrement faire leur commerce et si on ne fait pas attention, la même situation va se passer au Sahel parce que tous ces groupes qui sont en train de se fédérer plus ou moins, ce n’est pas pour former une armée. C’est pour être des puissants groupes de narco trafiquants et le Burkina est pratiquement un obstacle que ces gens là aimeraient anéantir pour atteindre leur vraie cible.

Burkina 24 : On mise sur l’aspect militaire. On l’a vu récemment avec le recrutement des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP). Est-ce que c’est de cette façon qu’il faille résoudre cette situation ?

Mme Nébié : Absolument non, mais je ne pense pas que le Burkina ait développé seulement la solution militaire. De toute façon, je pense qu’au début de la crise au Sahel, les Etats avaient misé sur la solution militaire. Ça a commencé au Mali avec l’opération Serval. Ensuite, on a vu Barkhane mais les gens ont une approche beaucoup plus globale dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

On essaie de concilier le dispositif militaire avec un autre dispositif de prévention où les communautés ont largement leur place et ont un grand rôle à jouer. Le gouvernement du Burkina fait ce qu’il doit parce que n’aidons pas notre gouvernement. On a du mal à reconnaître que le travail qui est fait ne devrait pas être le seul fait du gouvernement.

Mais c’est un enjeu national qui concerne tout le monde, civil, militaire, jeunes, vieux, femmes parce que si nous pensons que c’est le gouvernement qui doit gagner cette guerre, ça va prendre du temps. De la façon dont on s’est mobilisé contre le Covid-19, pour le terrorisme, il faut que les populations s’impliquent et je pense que dans la nouvelle approche du gouvernement, ils ont laissé une place pour que les populations puissent faire leur part.


VIDÉO : Comprendre la crise sécuritaire au Burkina

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Pour ce qui est des VDP, je me dis qu’il ne faut pas systématiquement jeter le bébé avec l’eau du bain. De toutes les façons, il fallait trouver une initiative, elle peut être critiquable mais on peut l’améliorer. Il fallait trouver quelque chose pour une réponse adaptée aux circonstances. L’armée burkinabè reste l’armée burkinabè. On ne peut pas avoir un militaire derrière chaque Burkinabè. On ne peut pas avoir des compagnies militaires dans chaque hameau du Burkina.

Il faut impliquer les populations et je pense que le Burkina a déjà fait une expérience où les populations ont été sensibilisées et éduquées pour comprendre que la défense du territoire incombe à chacun d’entre nous. Nous sommes normalement tous des soldats de réserve. Le Burkina n’est pas le seul pays à le faire. Chacun doit comprendre en quoi consiste la défense de la nation.

Nous les Burkinabè, je le dis en toute sincérité, on n’aide pas vraiment le gouvernement. Or le gouvernement, il ne faut pas le voir comme un homme ou une femme, il faut le voir comme un système, un mécanisme qui est là pour nous aider à aller de l’avant. Nous avons notre mot à dire. Nous avons le droit de demander des comptes. Ça veut dire aussi que nous avons le devoir de faire ce que nous devons faire. Moi je ne suis pas contre les VDP.

Pour moi cela doit être un mécanisme très souple qui permet aux populations sans exclusion de participer à la construction solide d’un Etat. Parce que si vous mettez les gens à la périphérie, si vous pensez que vous pouvez défendre tout le monde, c’est une erreur.  Les gens doivent pouvoir se défendre eux-mêmes et il faut le leur faire comprendre. Ce n’est pas dressé les gens les uns contre les autres c’est pour ça je dis qu’il y a une bonne communication qui doit se faire sur l’initiative des VDP qui, à mon avis devrait être porté par tout le monde.

On est tous des VDP et à ce titre, on devait aider le gouvernement à ce que cette initiative soit un modèle. Pourquoi ne pas faire en sorte que cette initiative des VDP soit dupliquer dans d’autres pays confrontés aux mêmes problèmes ? 

Burkina 24 : Depuis un certain temps, on se rend compte que ce ne sont pas que les FDS qui sont seulement des cibles. Il y a aussi les civils. D’aucun essaie de faire le lien avec le recrutement des volontaires pour la défense de la patrie. Est-ce que vous pensez que cela est vraiment la conséquence du recrutement des VDP ?

Mme Nébié : Pas du tout. Les populations civiles ont toujours été les cibles des hommes armés non identifiés. D’ailleurs cela a commencé par les civils avant d’atteindre les militaires. Les attaques contre les militaires c’est lorsque que ces hommes armés non identifiés ont pris du galon qu’ils ont commencé à faire des opérations de type militaire en posant des engins explosifs, en attaquant des compagnies en déplacement ou en s’attaquant à des camps de gendarmerie.

Ils n’ont jamais épargné les populations. On a même des témoignages écrits des gens qui disent que même si des jeunes refusent de s’enrôler, ils peuvent être victimes de représailles, leurs parents peuvent être victimes de représailles.

Burkina 24 : De toutes les attaques, celle de Arbinda a fortement marqué les esprits et suscité un grand émoi. Ce jour du 24 décembre 2019, les terroristes dans leur fuite ont tué des femmes. Pourtant les femmes n’étaient pas encore dans leur viseur. Qu’est-ce qui explique que les femmes soient prises pour cible tout d’un coup ?

Mme Nébié : Encore une fois, je vais vous dire que ce sont des criminels qui n’ont aucun principe.  Les femmes d’Arbinda massacrées, personne n’a revendiqué ce massacre. C’était une attaque vraiment ciblée. Ils ont décidé ce jour là d’attaquer des femmes pour nous traumatiser d’avantage puisque c’est établi que le ‘’djihadisme normal’’ ne s’attaque pas aux plus vulnérables.

Ici Ils prennent [leurs stupéfiants] et ils font ce qu’ils veulent. Je suis persuadée que ces gens qui ont assassiné les femmes d’Arbinda ne comprennent pas l’importance de la cible qu’ils ont touchée.


VIDÉO : Le cri de cœur de Salimata Nébié à propos des femmes tuées à Arbinda

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Ils ne devraient pas le faire. Ils l’ont fait soit parce que ce sont des voyous qui ont voulu  se venger de la défaite que les FDS (Forces de Défense et de Sécurité, ndlr) leur ont fait subir. Et c’est pour cela que les femmes mortes d’Arbinda ne doivent pas rester dans l’anonymat.

Il faut que le gouvernement nous remette la liste nominative de ces femmes-là.  Il faut que nous reconnaissions derrière chaque nom un visage. Ces femmes étaient des mères de familles, des jeunes filles, des citoyennes ordinaires qui ont perdu la vie juste parce qu’elles sont allées chercher de l’eau. Je me dis que ce serait bien qu’on les identifie pour leur rendre hommage.

C’est vrai nous avons essayé de faire une journée blanche pour elles mais ce n’est pas suffisant. Je pense qu’elle mérite qu’on les nomme et qu’on matérialise le massacre de ces femmes. Parce qu’ailleurs, c’est ce qui se fait. Si nous-mêmes, nous n’arrivons pas à reconnaître qu’il y a eu ce massacre et qu’on le dise aux générations à venir, « voici ce que les forces du mal nous ont imposé à un certain moment de notre histoire », on n’aurait pas fait ce que nous devrions faire. Le plaidoyer, je ne cesserai de le faire, il faut que ces femmes soient reconnues officiellement comme des martyres du terrorisme au Burkina Faso.

Le dernier mot que je voulais dire c’est à l’endroit des femmes qui sont victimes. Elles sont victimes, c’est vrai mais elles peuvent jouer un rôle dans la construction de la paix dans notre pays. Il y a une résolution des Nations Unies qui a été votée en 2000 et le Burkina l’a ratifiée. Et depuis trois ans, le Burkina a mis un plan d’action pour la mise en œuvre de cette résolution qui permet aux femmes de participer pleinement à la gestion, à la consolidation et la construction de la paix dans le monde.

Je crois que notre plan d’action burkinabè est terminé et il est dans un processus d’adoption et dès qu’il sera adopté, vous allez voir que nous allons faire beaucoup d’activités pour renforcer les capacités des femmes afin qu’elles puissent contrer tout ce qui peut menacer la paix dans notre pays.

Elles seront dans la prévention, elles seront dans la gestion, elles seront dans la consolidation de la paix et je pense que cela est un bon point pour notre pays.  


Ecoutez la suite et la fin de l’interview ici 👇🏿👇🏿


Propos recueillis par Maxime KABORE

Retranscrits par Corine GUISSOU (stagiaire)

Burkina24

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