Tribune | Mali, poste avancé du crépuscule des Etats post-coloniaux au Sahel

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Ceci est une tribune de Maixent Somé sur la situation au Mali.

Ceux qui crient au péril islamiste et brandissent la Charia comme épouvantail n’ont juste absolument rien compris. En refusant de se poser les bonnes questions, ils aboutiront au même résultat que ceux qui en France, pendant 30 ans, ont crié au péril fasciste et à la défense de la république face au Front national au lieu de s’intéresser à ce dont il était l’expression.

Idem pour Trump aux USA.

D’abord parce qu’il est trop tard ! Le Mali est déjà une théocratie qui ne dit pas son nom. 

La Charia, ce n’est pas la caricature que les médias vous en montrent. Cela ne se limite pas à couper les mains des voleurs.

Et elle est déjà appliquée dans des régions entières de tous les pays du Sahel depuis pratiquement toujours !

Pour ces populations-là, et même beaucoup de cadres musulmans des villes, le remplacement du droit d’inspiration occidentale par la loi islamique ne changera absolument rien et sera même perçu comme une avancée majeure dans la bonne direction.

D’ailleurs, combien de couples sont mariés à l’état-civil dans nos villes ?

Dès lors, sous quelle loi de la famille vivent-ils de fait ?

L’islam n’est certes pas plus endogène au Sahel que le christianisme, mais il y est beaucoup plus ancien et plus ancré.

Ensuite, les institutions de l’État moderne ne sont que de façade, et les Maliens l’ont très bien compris depuis belle lurette.

Les dernières élections présidentielles, mais surtout législatives ont été une farce encore plus humiliante pour les maliens que les précédentes.

Et que constatent les Maliens ?  Que le second mandat d’IBK est encore plus calamiteux que le premier. Que les maux dont ils souffrent depuis au moins 2012 vont crescendo, et que le fils du président, parachuté au poste le plus stratégique pour la reconstruction de l’armée malienne, ne se limite plus au vol à l’échelle industrielle des moyens mis à la disposition de l’armée.

Maintenant, ils jettent à la figure des maliens les dépravations auxquelles il se livre grâce à ce pillage ! Alors il est parfaitement compréhensible que les Maliens souhaitent abréger leurs souffrances !!!

Seulement, voilà. Que leur reste-t-il comme options politiques sur la table ? Le régime à parti unique, ils ont essayé.

Les régimes militaires, ils ont essayé.

La démocratie “à l’occidentale”, ils ont essayé.

Reste un régime islamique !

Et ça tombe bien. La voie est déjà pavée.

Voilà 30 ans qu’au Mali, il pousse plus de mosquées et de médersa que d’écoles !

À ce propos, la lettre de l’Émir d’Aqmi Abdelmalek Droukdal  à ses lieutenants du Mali trop pressés d’appliquer une version caricaturale de la Charia à une population déjà acquise, au risque de la retourner contre eux, est très claire !

Une seule institution forte : Le Haut Conseil Islamique (HCIM)

De fait, la seule institution forte du Mali est le Haut conseil islamique. En août 2009, le HCIM a regroupé environ 50 000 personnes dans le plus grand stade de Bamako, « le stade du 26 mars », pour dire « NON » au nouveau Code des personnes et de la famille, lors d’un meeting.

Aucun parti politique malien, aucune organisation de la société civile malienne ne peut mobiliser autant de personnes, même en distribuant billets de banque, carburant et autres gadgets comme c’est leur coutume !

Alors, ils agissent désormais comme des « Grands Électeurs » courtisés par tous les politiciens et peuvent se vanter d’avoir fait élire un tel ou battre tel autre !

Sur des calicots ou des banderoles, on pouvait lire « Non à ce code qui divise les Maliens », « Le Mali n’est pas à vendre », « la femme reste femme, et l’homme reste homme » ou encore « la civilisation occidentale est un pêché ».

Ce texte progressiste excluait le mariage religieux et reconnaissait l’égalité homme/femme sur la délicate question de l’héritage.

Le chapitre le plus controversé de ce texte concerne la succession. Désormais, l’enfant naturel, né hors mariage, pouvait, selon ce texte, bénéficier de sa part d’héritage au même titre que l’enfant légitime…

Face à la controverse et afin de « préserver la quiétude et la paix sociale dans le pays », le président malien Amadou Toumani Touré (ATT) a alors décidé de renvoyer le texte à l’Assemblée nationale pour une nouvelle rédaction.

C’est ainsi que le 2 décembre dernier, les députés ont adopté un texte révisé, qualifié de « discriminatoire » par des organisations de défense des droits humains, essentiellement féminines.

Dans ce code révisé conformément aux désidérata du HCIM , l’âge du mariage pour les femmes est passé à 16 ans contre 18 ans dans le précédent texte et le mariage religieux est juridiquement reconnu.

Une autre modification fut imposée: l’homme est l’unique chef de famille. Le texte honni avait remplacé cette « puissance paternelle » par « autorité parentale », ce qui, à l’évidence, octroyait de nouveaux droits à la femme.

En 2018, nouvelle démonstration de force pour empêcher une réforme. Cette fois-ci, il s’agit d’un projet de manuel scolaire.

Celui-ci contenait un programme d’éducation sexuelle dit « complète », dont la vocation était de donner aux adolescents maliens des connaissances sanitaires de base afin qu’ils soient en mesure de mieux choisir leur sexualité, dans un pays où, selon la dernière enquête démographique et de santé, une jeune fille de 15 à 19 ans sur trois est déjà mère.

Inadmissible pour le HCI dirigé encore à l’époque par Mahmoud Dicko.

Moins de trois mois après son lancement officiel, l’initiative – financée avec l’appui des Pays-Bas – a été suspendue sur décision du Premier ministre.

« En l’absence du véritable leader de l’opposition Soulaïla Cissé, otage de mystérieux ravisseurs dont nul ne connaît les réelles intentions, c’est l’imam Dicko qui mène la danse »

Elle avait fait l’objet d’une campagne hostile du HCIM et d’autres mouvements religieux, qui estimaient qu’elle valorisait l’homosexualité. « Nous saluons l’acte du gouvernement car, dans ce projet, il y avait des dispositions qui jurent avec nos valeurs sociétales et religieuses. On y parle d’orientation sexuelle avec une tendance à faire admettre l’homosexualité comme une valeur. Elle peut être une valeur pour d’autres mais elle n’en est pas une pour nous, et nous ne voulons pas qu’on nous l’impose », affirmait ainsi Mahmoud Dicko.

Le recul gouvernemental n’a cependant pas suffi. « Quelques milliers de personnes se sont spontanément retrouvées pour exprimer leur mécontentement », et pour offrir un triomphe public à celui qui, depuis dix ans, se pose en défenseur de « la préservation des valeurs maliennes » en lutte contre « des soi-disant valeurs universelles » qui seraient imposées par l’Occident.

« M. Dicko sait jouer et se retirer au bon moment. En montant au créneau contre les manuels scolaires sur la question de l’homosexualité, il savait que 80 % des Maliens l’approuveraient. Les personnalités politiques ont abandonné les questions de société au profit de deux groupes religieux rivaux : l’un, plus radical, autour de l’imam Dicko et du chérif de Nioro et l’autre, plus ouvert et encore majoritaire, autour de Chérif Ousmane Madani Haïdara », décrypte un observateur malien. [1]

Daniel Tessougué, ancien procureur général près la cour d’appel de Bamako, est une autre « victime » de l’influence du président du HCIM. Le magistrat a été débarqué de ce poste en décembre 2015, quelques jours après avoir estimé que des propos du leader religieux relevaient de l’apologie du terrorisme. Ce dernier venait de déclarer qu’il fallait « tirer des leçons des attentats à Paris comme à Bamako, Tunis ou ailleurs dans le monde », voyant dans ces actes le résultat d’une punition divine. « C’est un message de Dieu que les maîtres du monde, qui sont en train de faire la promotion de l’homosexualité, doivent comprendre. On ne s’en prend pas à Dieu en toute impunité », disait alors l’imam.

L’actuel procureur de Bamako qui a également eu l’outrecuidance de convoquer l’imam Dicko pour propos séditieux sera désavoué par le gouvernement qui enverra un ministre au domicile de l’imam pour demander pardon…

Or, il exigeait ni plus ni moins que la démission du Premier ministre (il a déjà eu la tête de son prédécesseur…), la dissolution de l’Assemblée, nationale, l’abolition de la constitution, et l’application de la Charia. Rien que ça !

De fait, il est intouchable, au-dessus de la loi ! Et son message est parfaitement intégré par beaucoup de Maliens : La cause de tous les maux du Mali, c’est le modèle occidental pervers et décadent de l’État Malien, valet local de l’impérialisme français…

Le M5 est-il pour autant la solution ?

En l’absence du véritable leader de l’opposition Soumaïla Cissé, otage de mystérieux ravisseurs dont nul ne connaît les réelles intentions, c’est l’imam Dicko qui mène la danse. Un imam, dont un auditeur, dans Appels sur l’actualité, sur RFI, questionnait le jugement, en affirmant que s’il s’était trompé, en appelant à voter, il y a quelques années, pour IBK, il n’y avait aucune raison pour croire que son jugement est meilleur, aujourd’hui, lorsqu’il appelle à la démission du même IBK…

Mais la vraie question est cependant, me semble-t-il, ailleurs.

Les maux de la démocratie malienne sont-ils plus imputables au modèle occidental de l’État qu’à la culture des Maliens eux-mêmes ?

Un ainé malien me disait récemment ceci : « Au Mali, sous Modibo Keita, on avait honte de voler. Sous Moussa Traoré, on avait peur de voler. Depuis Alpha Omar Konaré, on n’a plus ni honte, ni peur de voler !… »

La vidéo virale sur les réseaux sociaux d’un député ayant rejoint le M5 ne dit pas autre chose :  « ![ … ] Tout le monde vole, alors volons ![ … ] Je sais bien que nous sommes illégitimes… Et alors ? Si on me nomme ministre aujourd’hui, je commence à voler avant même mon entrée au gouvernement ! ». Le tout sous les acclamations de la foule… Charmant programme !

Un État Islamique y sera-t-il moins dévoyé et vidé de sa substance qu’un État “à l’occidentale” ?  À cette question-là, nous avons déjà quelques pistes de réponses !  Soudan, Mauritanie, et la plupart des pays du Maghreb.

La gouvernance y est-elle plus vertueuse ?

Le développement y est-il plus inclusif ?

La souveraineté nationale y est-elle plus effective ?

Ces questions-là, il nous faudra vite y répondre au Burkina également. 

Et très vite ! Car nous avons à peu près exactement les mêmes déterminants de la crise malienne chez nous.

Il ne manque plus que l’émergence d’un leader charismatique, cynique et habile.

Il suffit d’ouvrir les yeux et de tendre l’oreille pour s’en apercevoir.

Maix.


[1] Au Mali, l’influence du président du Haut Conseil islamique dépasse le cadre des mosquées, Par Cyril Bensimon Publié le 26 décembre 2018.

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