Argent mobile au Sahel : un fossé réglementaire propice au financement du terrorisme

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Ceci est une tribune sur l’argent mobile.

L’argent mobile poursuit son essor fulgurant dans les pays du Sahel. L’actuelle pandémie n’a fait qu’accentuer une croissance déjà bien amorcée dans la plupart de ces pays, rendant les transactions mobiles préférables aux transactions en espèces pour les particuliers. Malheureusement, ce type de transactions est aussi de plus en plus attrayant pour les blanchisseurs d’argent et les groupes terroristes qui sévissent dans la région.

On dénombre à ce jour quelque 150 services d’argent mobile en Afrique subsaharienne. En 2019, plus de 50 millions d’Africains subsahariens avaient créé un compte pour effectuer des transactions via leurs téléphones mobiles, portant à 469 millions le nombre total d’usagers de l’argent mobile sur le continent. Plus de 181 millions d’entre eux étaient actifs la même année, un effectif qui devra sans doute être revu à la hausse dans le contexte pandémique actuel. La plupart se concentrent dans les régions subsahariennes, à l’exception de l’Afrique australe – beaucoup plus bancarisée – qui compterait seulement 3 millions de comptes actifs. Selon des statistiques rapportées par Jeune Afrique, 56% de tous les comptes actifs se trouvent en Afrique de l’Est, 31% en Afrique de l’Ouest et 11% en Afrique centrale.

Ces usagers subsahariens effectuent chaque année des transactions mobiles pour une valeur totale supérieure à 456 milliards US. Cette valeur ne cesse de croître en pourcentage du PIB, dépassant même 70% dans le cas du Ghana. Son effet direct sur le produit intérieur brut est également remarquable. Selon une étude de McKinsey citée par Forbes en décembre dernier, le recours croissant aux services transactionnels numériques « pourrait augmenter le PIB de toutes les économies émergentes de 6%, pour un total de 3,7 Md USD d’ici 2025, soit l’équivalent de l’économie allemande ».

Un phénomène exploité par les blanchisseurs d’argent et les terroristes

Ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, proviennent de rapports, d’études et de sondages auprès d’opérateurs dont la fiabilité demeure sujette à caution. Il n’existe généralement pas de données exhaustives sur le phénomène en Afrique, à l’exception de pays comme la Tanzanie, le Rwanda, l’Ouganda, le Congo-Brazzaville et le Ghana. Dans ceux-ci, la RegTech Global Voice Group a permis la mise en place de mécanismes de suivi numérique de l’argent mobile afin, entre autres, d’en mesurer les flux avec exactitude.

Aucun pays du Sahel n’a encore adopté ce type de mécanisme relativement récent dans l’arsenal des régulateurs africains. Par conséquent, il est difficile pour les autorités locales d’identifier et de quantifier les flux d’argent mobile illicites liées au blanchiment et au financement du terrorisme. D’après un rapport de l’OCDE (Illicit Financial Flows: The Economy of Illicit Trade in West Africa, NDLR) , l’Afrique de l’Ouest perdrait à elle seule plus de 50 milliards US en flux d’argent illicite chaque année.

Outre les transferts bancaires et la crypto-monnaie, l’argent mobile figure parmi les sources de financement les plus utilisées par les terroristes, selon une étude sur le financement du terrorisme au Sahel publiée en 2020 par l’IEEE (Instituto Español de Estudios Estratégicos). Si ce document ne quantifie pas le phénomène, il souligne la difficulté pour les services de renseignement financier d’identifier à la fois les usagers de l’argent mobile et la nature de leurs transactions.

Le Rwanda et le Ghana : deux exemples à suivre

De par sa croissance rapide, le phénomène de l’argent mobile a pris les régulateurs de vitesse partout en Afrique et plus particulièrement au Sahel. Ainsi, les cadres réglementaires mis en place ne reflètent pas toujours une maîtrise suffisante de ce nouvel écosystème financier numérique. De fait, le manque de réglementation, ou un cadre réglementaire inadéquat, a été identifié dans de nombreuses études, notamment celle de McKinsey citée plus haut, comme l’un des principaux facteurs affectant le développement harmonieux et bénéfique de l’argent mobile.

La GSMA a récemment introduit un nouvel outil pour évaluer cet aspect crucial dans tous les pays : l’Indice de la règlementation de l’argent mobile. Il a pour but d’évaluer dans quelle mesure la règlementation de chaque pays permet la mise en place d’un cadre règlementaire favorable à l’argent mobile selon six critères, soit : les règles de licence, la protection des consommateurs, les limites applicables aux transactions, la vigilance à l’égard de la clientèle (qui recoupe le KYC – Know-Your-Customer – et l’AML – Anti-Money Laundering -, soit respectivement l’identité des parties prenantes et la lutte contre le blanchiment d’argent), la qualification des agents ainsi que les conditions d’investissement et d’infrastructures. Certains pays du Sahel comme le Cameroun, le Tchad et le Nigeria, s’en tirent avec des notes passables de 72.2, 71.8 et 65.8 respectivement. Le Burkina Faso et le Mali se distinguent avec un résultat ex-aequo de 79.98. Mais il est intéressant de constater que le Ghana et le Rwanda, avec 85.8 et 88.9, obtiennent les meilleurs scores de tous les pays africains. Ils se situent également dans le top 7 mondial dans ce domaine.

Ces deux pays exemplaires en matière de règlementation figurent parmi les cinq mentionnés plus haut ayant adopté des technologies de suivi numérique de l’argent mobile, qui obtiennent tous des scores appréciables. Si le suivi numérique de l’argent mobile ne constitue pas en soi un critère de l’indice établi par la GSMA, il est incontestable qu’il permet une meilleure maîtrise de cet écosystème crucial pour le développement économique et l’inclusion financière en Afrique. La menace permanente du blanchiment d’argent et du financement terroriste en font a fortiori un outil indispensable dans l’arsenal des autorités africaines.

Guillaume Lafargue, Journaliste indépendant



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