Covid-19 au Burkina Faso : Le calvaire des personnes vivant avec le VIH

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Le Burkina Faso a enregistré ses premiers cas de Covid-19 le 9 mars 2020. Et comme dans de nombreux pays à travers le monde, la gestion de cette maladie a impacté le secteur de la santé qui ne respirait déjà pas une forme olympique au Pays des hommes intègres. Victimes collatérales de cette pandémie, les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) ont souffert de l’affectation des ressources, initialement destinées à leurs soins, à la prise en charge des malades du coronavirus. Provoquant ainsi un dysfonctionnement d’une année avec des répercussions sur la santé de cette couche sensible. Malgré les efforts consentis « pour remettre les choses à l’ordre », les acteurs sanitaires craignent des risques de résistances aux Antirétroviraux (ARV).

 

Après une suspension d’une année (de mars 2020 à mars 2021), l’Hôpital de jour, la structure sanitaire publique de référence pour la prise en charge des malades du VIH et des hépatites dans la région des Hauts-Bassins au Burkina Faso, renaît petit à petit. L’affluence n’est plus au beau fixe.

Le Docteur Reynatou Boly déplore la disparition d’au moins 100 patients

La Docteur Reynatou Boly constate d’emblée l’absence de plusieurs dizaines de patients dans sa file active de plus de 4 000 personnes sur les 100 000 PVVIH que compte le Burkina. « Je ne saurais me hasarder à donner des chiffres précis, mais je sais qu’il y a près de cent personnes qui ont disparu », remarque-t-elle.

Une « disparition » qui s’explique par de nombreux va-et-vient « lassants et infructueux », selon Ladji Nabaloum (nom d’emprunt), un quadragénaire vivant avec le VIH depuis une dizaine d’années à Bobo-Dioulasso.

« Nos rendez-vous avec le médecin ont été plusieurs fois reportés avant d’être suspendus. Nous avons passé une année sans pouvoir nous faire consulter comme il se doit. Psychologiquement, cela nous a beaucoup peinés », soupire-t-il.

« On a déshabillé Pierre pour habiller Paul »

Cette suspension, selon la Docteur Boly, s’explique par la réquisition du personnel soignant affecté, initialement à la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, désormais à celle du nouveau coronavirus.

Le Directeur exécutif de l’ONG REVS+, Kpenibe Victor Ghislain Somé deplore l’affectation des ressources du VIH au Covid-19.

Dans le Plan de préparation et de riposte à l’épidémie de Covid-19 révisé en avril 2020, sa mise en œuvre a été confiée au Comité national de gestion des épidémies. Et c’est conformément à « l’arrêté N°2020/018/PM/MS/MINEFFID/MATDCIMRAH/MEEVCC » que le comité a été investi de plusieurs missions, notamment celle de « la mobilisation de ressources humaines, matérielles et financières indispensables à la lutte contre l’épidémie ».

C’est ainsi qu’ « on a déshabillé Pierre pour habiller Paul », estime le docteur Daouda Maré, médecin à l’ONG Responsabilité, Espoir Vie, Solidarité (REVS+). Mais pour le Directeur exécutif de cette structure communautaire, Kpenibe Victor Ghislain Somé, ce ne sont pas que les ressources humaines qui ont été affectées. Les ressources matérielles ont, elles aussi, connu le même sort.

« La structure qui réalisait les tests de la charge virale a été réquisitionnée pour la prise en charge des cas de Covid-19 », déplore-t-il, tout en confiant qu’à la date du 17 février 2021, les prélèvements effectués depuis janvier 2020 par REVS+ pour le test de la charge virale à l’hôpital du jour de Bobo-Dioulasso sont restés sans suite.« Quand on cherche à comprendre, on nous donne toujours des explications, mais le fait est là : nous n’avons pas eu de retour des résultats des prélèvements qu’on a acheminés depuis janvier 2020. Plus de 1 000 prélèvements acheminés au niveau de la plateforme sont ainsi restés sans suite », conclut-il.

Ce centre initialement prévu pour la prise en charge des enfants vivant avec le VIH a été réquisitionné pour la prise en charge des malades du Covid-19

L’hôpital pédiatrique du jour devenu un centre de confinement

Ce transfert des ressources, initialement destinées aux soins des Personnes vivant avec le VIH (PVVIH), à la prise en charge des cas de Covid-19 n’a pas non plus épargné les tout-petits (estimés à 2509 personnes selon le SP-CNLST Hauts-Bassins) qui ont vu leurs services de soins déménager dans le même lieu que celui accueillant les adultes le 7 avril 2020.

Pour cause, cette structure, qui est le fruit de la coopération entre le Burkina Faso et les USA à travers l’ONG Initiative internationale de lutte contre le SIDA infantile du Baylor College of Medicine International Pediatrics AIDS Initiative  (BIPAI), est désormais transformée en centre de traitement et de confinement des malades atteints du « virus à couronne ».

Pourtant, la construction et l’équipement de ce centre avaient été financés par Bristol-Myers Squibb (BMS) dont la Directrice alors chargée de la zone Afrique de l’Ouest, Kassambara Sow, y voyait même (le 16 janvier 2007, date de célébration de la pose de la première pierre de construction) « un centre d’espoir pour prévenir les grandes pathologies de l’enfant africain ».

La fermeture des frontières…

Entre les différentes mesures gouvernementales prises dans le cadre de la lutte contre la maladie à coronavirus, figure la fermeture des frontières. Annoncée le 21 mars 2020 par le Président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, suite à l’enregistrement du 1er cas de décès, cette mesure barrière à la propagation de la pandémie semble avoir aussi barré la route à plusieurs patients vers des soins appropriés.

Le SIDA demeurant un sujet tabou et des malades étant toujours victimes de stigmatisation dans la société burkinabè, beaucoup de patients optent pour la fréquentation d’une structure de prise en charge loin de leur lieu de résidence habituel. « Nous avons des patients qui viennent d’autres localités du Grand-Ouest, du Centre et aussi du Nord du pays », révèle Docteur Boly.

A l’ONG REVS+, un pair éducateur qui a requis l’anonymat établit, lui aussi, la présence de patients résidant même au-delà des frontières du Burkina Faso. Pour adapter les soins de ces patients à ce contexte d’impossibilité de voyager d’un pays à un autre, « le personnel soignant envoie des doses d’ARV aux malades empêchés via les compagnies de transport. Mais cela ne saurait marcher pour ceux qui ont dû croiser les bras », admet-il.

Du reste, les solutions alternatives trouvées pour la fourniture des cachets ne sont pas en mesure de situer les acteurs sanitaires sur la situation réelle des malades du VIH Sida. Car en l’absence d’examens biologiques, notamment le test de charge virale, les médecins ne disposent pas d’élément fiable pour vérifier si un patient est séro-indétectable ou pas.

C’est donc une phase importante des efforts de maîtrise du VIH qui recule de plusieurs années. « Ce revers ramènerait le taux de mortalité lié au Sida dans la région du Sahel à celui de 2008. Une interruption, ne serait-ce que de 20%, provoquerait 110 000 morts supplémentaires dans cette région», alerte un rapport de l’ONUSIDA.

Apres cette perturbation d’un an, les acteurs de lutte contre le VIH craignent une resistance des PVVIH aux ARV

Risque de résistance aux ARV

Par rapport à la perturbation des soins pendant toute une année, les inquiétudes des acteurs sanitaires vont au-delà de la seule absence de suivi. S’ajoutent en effet les risques d’éventuels cas de résistance aux antirétroviraux (ARV) pour beaucoup de malades devenus peu observants.

Dans son rapport de juillet 2020, l’ONUSIDA expliquait la nécessité de ne pas dissocier la lutte contre le coronavirus de celle anti-VIH pour l’atteinte de l’objectif « Zéro décès lié au SIDA à l’horizon 2030 » conformément aux Objectifs de Développement Durable (ODD).

Ce même rapport prévenait déjà d’un risque de « plus de 500 000 morts supplémentaires en Afrique subsaharienne dans la période de 2020 à 2021 » en cas d’une interruption totale de six mois de traitement contre le VIH.

Pour ne rien arranger à la situation, le dysfonctionnement des services de prise en charge du VIH dans la région des Hauts-Bassins à cause de la gestion du coronavirus l’est tout autant pour les patients souffrant d’hépatites dans ce cycle d’un virus qui étouffe d’autres.

Aminata SANOU

Correspondante de Burkina 24 à Bobo-Dioulasso


NB : Cette enquête a été produite avec l’appui de la CENOZO dans le cadre du projet « Covid-19 Response in Africa : Together for Reliable Information » financé par la Commission européenne.

Rupture des préservatifs ?

Au cours de la réalisation de cette enquête, une travailleuse de sexe (elles sont 21 858 au Burkina selon le Rapport mondial d’avancement sur la lutte contre le SIDA en 2020) a révélé la rupture de préservatifs pendant la période du couvre-feu (du 21 mars 2020 au 3 juin 2020) à Bobo-Dioulasso. Le Secrétaire permanent du comité national de lutte contre le Sida et les maladies transmissibles dans la région des Hauts-Bassins, Oumar Sanou, affirme pourtant qu’il n’y a pas eu de rupture générale de préservatifs comme l’on pourrait le croire.

« Les condoms de la PROMACO (structure de distribution de préservatifs féminins et masculins au niveau local) ont toujours été disponibles. Ce sont seulement les préservatifs subventionnés au profit des populations clés qui ont manqué à cause de la fermeture des frontières aériennes », dit-il.

Situation similaire au niveau des tests de charge virale qui n’ont pas subi cette interruption dans les structures sanitaires privées. Quand bien même, leurs tarifs sont inaccessibles à la quasi-totalité des personnes vivant avec le VIH.

A.S


 Sa crise déclenchée, son fils découvre sa sérologie

Vue la sensibilité de la question du VIH Sida, toujours considéré comme une maladie honteuse, nos recherches ne nous ont pas permis de dénombrer le nombre de personnes décédées parmi la centaine de patients qui ont « disparu » des radars, uniquement à l’hôpital du jour.

Aux premiers jours de la levée des mesures de quarantaine des villes, beaucoup de patients, selon les agents communautaires de la prise en charge du VIH sont venus avec des complications. Le cas le plus illustratif, selon leurs témoignages, est celui d’un sexagénaire, conduit à l’article de la mort au centre de l’ONG REVS+ où il a dû se confesser.

« Il a fallu que les frontières soient fermées pour que je fasse cette crise pour que mon fils apprenne la vérité. Sinon, j’ai vécu pendant 10 ans avec le VIH en toute discrétion », regrette-t-il.

A.S


« La bonne nouvelle » !

Le Responsable chargé du Pool prévention à REVS+, Mahama Sawadogo, comme ses pairs, a dû surseoir à des activités de routine visant le changement de comportement pour l’atteinte de l’objectif « Zéro décès lié au SIDA en 2030 ».

« Nous organisons régulièrement les activités grand public comme les théâtres forums et les séances de projection grand-écran qui mobilisent beaucoup de monde.

Mais à cause du coronavirus et son corollaire qu’est la distanciation physique avec l’interdiction de rassembler plus de 50 personnes, nous avons dû changer de stratégie en proposant des communications de proximité (le porte-à-porte). Nous avons aussi converti certaines rencontres physiques en forums virtuels afin d’atteindre nos objectifs », dit-il.

Selon le SP/CNLST des Hauts-Bassins, Oumar Sanou, il n’y a pas de quoi désespérer face à cette situation. Car sur instruction du président du Faso Roch Marc Christian Kaboré au cours de la 19e session du Conseil national de lutte contre le Sida et les infections sexuellement transmissibles (CNL-IST) du 19 mars 2021, il est prévu la dotation des structures communautaires en appareils médicaux pour vulgariser les tests de charge virale dont les taux actuels vont de 18 à 21%. « Bientôt, tous ces problèmes seront résolus et tout va rentrer dans l’ordre », rassure-t-il.

A.S



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