Tensions entre musulmans dans le quartier Kilwin de Ouaga : La mosquée de la discorde

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Un lieu de prière divise la Oumma au quartier Kilwin, secteur 15 (ex-secteur 21), arrondissement 3 de Ouagadougou : La Mosquée Nourou-Dine. Cet édifice religieux est au centre d’une polémique depuis plusieurs années. La situation a pris une tournure… gazeuse au lacrymogène le vendredi 14 février 2020. Le lieu de culte est fermé depuis lors. Il est désormais sous surveillance 24h/24 de la Police nationale. Mais qu’y a-t-il entre ces frères en Islam au point d’en venir aux mains ? Nous avons recueilli les versions des faits des différents protagonistes. A Kilwin et environs, en tout cas, les langues se délient.

(Article mis à jour le vendredi 21 février 2020 à 15h)

La direction de la prière notamment celle du vendredi divise des Oulémas dans la Mosquée Nourou-Dine sise au quartier Kilwin de Ouagadougou. Il est aussi et surtout question de paternité du plan parcellaire de l’édifice religieux.

Deux camps protagonistes se sont ainsi formés. D’une part, ceux qui se réclament membres de la Communauté musulmane, et d’autre part, les partisans du Mouvement sunnite. Ces derniers sont « très minoritaires » dans le quartier, apprend-on.

Des patrouilles sont régulièrement effectuées dans le quartier.

Les différents compromis pour résoudre le problème ont fait long feu. C’est toujours le statu quo. Pour trancher le nœud gordien de cette affaire, les adorateurs d’Allah se sont même traînés en justice. Malgré tout, ces adeptes de la « religion de la paix » n’arrivent toujours pas à fumer le calumet de la paix.

Une tension entre religieux qui ne semble toutefois pas affecter la confraternité et le vivre-ensemble dans ce quartier populaire situé au Nord de la Capitale burkinabè. A Kilwin, en effet, si quelques habitants du secteur se regardent en chiens de faïence, la majeure partie fait cependant montre d’une résilience qui n’a rien à voir avec certaines publications dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Le quartier vibre au rythme d’un baptême

Dimanche 16 février 2020. Il est 10h. C’est le calme plat dans les environs de la Mosquée Nourou-Dine de Kilwin. Le minaret de l’édifice religieux trône au-dessus de quelques manguiers au feuillage poussiéreux.

Les nattes et tapis de prière sont sous clé depuis le vendredi 14 février 2020. Les portes de teint jaunâtre de la Mosquée sont fermées. Difficile pour les passants de s’empêcher d’y jeter un coup d’œil. Ils défilent en improvisant par à-coups des regards inquisiteurs. A vrai dire, l’inquiétude se lit sur le visage de nombre d’habitants de cette partie de Kilwin.

Salfo Guira (micro-cravate) et Yacouba Ouédraogo (chapeau) logent non loin de la Mosquée.

Le lieu de culte controversé est sous contrôle de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS), une entité de la Police nationale, qui a dû disperser les riverains à coups de gaz lacrymogène le 14 février. Dès lors, les forces de l’ordre ont élu domicile dans les environs de la Mosquée en question. Des « patrouilles » sont tantôt effectuées dans tout le quartier.

La veille, samedi 15 février, des informations faisaient état d’une nouvelle manifestation ce dimanche matin. Nous enfourchons notre motocyclette et faisons un tour dans le secteur à polémique. Des tentes montées dans un « six-mètres » non loin de la Mosquée et un attroupement de jeunes attirent notre attention. Nous accostons la masse. « Pas de manifestation en vue. C’est juste un baptême », nous souffle Madi (nom d’emprunt), sourire aux lèvres.

Des brochettes et sucreries en attendant les premiers témoignages…

L’homme frisant la trentaine nous invite à rejoindre leur grin dans la cour voisine. Nous le suivons. Après avoir décliné notre identité, nous sommes vite servi à table. « Ici, c’est comme cela. Nous ne vous connaissons pas. Mais dès que vous mettez pieds ici, vous êtes considéré comme un frère, un parent, un ami », lâche Ali (nom fictif), apparemment le doyen du coin.

El Hadj Boureima Ouédraogo a les documents de la Mosquée.

Après avoir partagé quelques brochettes et sucreries avec nos hôtes, nous sommes conduit en face de la Mosquée Nourou-Dine. Là, un groupe d’anciens du quartier prennent leur thé sous une construction à paillote. C’est sous cette tente que nous recueillons les premiers témoignages sur cette affaire qui fait couler beaucoup d’encre et de salive.

« L’entente, c’est que la Mosquée appartient au quartier »

El Hadj Yahya Kindo est l’un des Imams de la Mosquée Nourou-Dine de Kilwin. Selon sa version des faits, le problème qui date de plusieurs années vient de deux personnes. « Il s’agit de El Hadj Ousséni Sankara qui a financé la construction de la Mosquée et de El Hadj Boureima Ouédraogo qui a démarché et obtenu la parcelle de la Mosquée. Ce sont ces deux qui ont mis en conflit deux groupes », entame le leader religieux, après des salamalecs et des prières incantatoires.


Affaire Mosquée Kilwin : La version de El Hadj Yahya Kindo, l’un des Imams

Burkina 24


Avant la construction en bonne et due forme de la Mosquée, des musulmans du quartier priaient dans un espace appelé « réserve » situé à quelques mètres de là. « En son temps, les deux personnes ont dit que la Mosquée n’appartient pas à un groupe de musulmans. Que c’est plutôt un lieu de prière pour tous les habitants du quartier. Donc, l’entente, c’est que la Mosquée appartient au quartier. Pendant sa construction en 1997, il n’y avait d’ailleurs que quatre personnes membres du Mouvement sunnite ici », se rappelle-t-il.

Des devanciers qui « n’ont pas pensé à avoir les papiers et des pièces justificatives »

Les musulmans qui priaient au niveau de la « réserve » ont été « suppliés », selon ses mots, de venir implorer Allah dans la nouvelle Mosquée. A l’en croire, au début, ces derniers étaient réticents, mais avec l’insistance de El Hadj Sankara, ils ont fini par rejoindre les autres.

« Leur erreur, c’est qu’ils n’ont pas pensé à avoir les papiers et des pièces justificatives. Ils ont prié dans la nouvelle Mosquée jusqu’à l’institutionnalisation de la prière du vendredi en l’an 2000. Ce jour-là, c’est l’Imam de la Communauté musulmane, El Hadj Mahamoud Bandé, qui a présidé la cérémonie d’ouverture officielle », confie l’Imam.

Dimanche 16 février 2020, c’est le calme plat dans les environs de la Mosquée Nourou-Dine de Kilwin.

Il précise que la Gendarmerie nationale avait sécurisé la zone. « C’est moi qui ai servi de la nourriture à la Gendarmerie ce jour. Ils ont dit que si un Sunnite y mettait les pieds, il saurait. Que parce que la Mosquée a été construite pour les habitants du quartier et non pour un groupe. Mais cinq ans après, les hostilités ont commencé. Les gens disent que la Mosquée appartient au Mouvement sunnite. Que les papiers ont été faits en leur nom, etc. Qu’on doit laisser la place aux Sunnites », retrace El Hadj Yahya Kindo d’un ton agacé.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, selon lui, c’est lorsque ces derniers ont décidé que quatre Imams sunnites viennent d’autres quartiers pour diriger la prière. « C’est en ce moment que les jeunes d’ici se sont mobilisés pour dire non. Est-ce que si nous avons des évènements dans le quartier, tels que des baptêmes, des mariages ou des décès, des gens d’autres quartiers pourront venir nous assister à chaque fois ? », se demande-t-il, les yeux écarquillés.

El Hadj Boureima Ouédraogo brandit cette décharge à qui veut la voir.
« Nous demandons aux autorités de ne pas tenir compte des papiers brandis »

Le 14 février 2020, El Hadj Kindo s’apprêtait à diriger la prière du vendredi. Mais, la CRS a débarqué sur les lieux et a intimé aux croyants qui résistaient de libérer la Mosquée. « La Police a procédé à des jets de gaz lacrymogène dans tout le quartier. Des vieillards, ainsi que des femmes dont une enceinte, se sont évanouis. Il y a eu plusieurs blessés », déplore-t-il.

Pour trouver une solution à cette guéguerre, l’homme de Dieu propose aux autorités burkinabè de procéder à un recensement des musulmans du quartier. « Les gens sauront que les Sunnites, très minoritaires, nous font la force. Quatre personnes face à 1.000 autres, est-ce que c’est à comparer ?

Nous demandons au Président du Faso et au gouvernement d’intervenir, car cette Mosquée a été construite pour les habitants du quartier et non pour un groupe de musulmans. Ni El Hadj Ousséni Sankara, ni El Hadj Boureima Ouédraogo ne peuvent jurer que la Mosquée appartient au Mouvement sunnite », termine-t-il.

Une dame non musulmane a eu le bras fracturé le 14 février 2020 pendant qu’elle préparait à manger chez elle.

Sous l’abri de fortune, chacun veut livrer sa part de vérité. « Nous n’avons jamais dit que nous détestons les Sunnites. Le problème est que cette Mosquée appartient aux musulmans du quartier et non à un groupe. Nous demandons aux autorités de ne pas tenir compte des papiers brandis, car c’est du faux », martèle Yacouba Ouédraogo, un riverain frôlant la quarantaine.

« Nous respectons la justice. Mais… »

L’affaire est allée en justice. Mais les décisions du Juge culpabilisent leur camp. A écouter le vice-président du Comité de gestion de la Mosquée Nourou-Dine, Salfo Guira, « la justice a confirmé que les papiers de la Mosquée sont bel et bien au nom du Mouvement sunnite. Nous avons fait appel. Nous sommes même allés en cassation. La Cour a confirmé la décision de justice », révèle-t-il.

Et de poursuivre en pointant un doigt sur la Mosquée : « Nous respectons la justice. Mais nous sommes inquiets quant à la réelle intention du Mouvement sunnite. Si on se rappelle, il y a quelques temps, un Imam de cette Mosquée a été interpellé par les Forces de sécurité dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Ce dernier était membre du Mouvement sunnite ».

El Hadj Salif Dakissaga était le délégué à la sécurité de l’ex-secteur 21 sous la Révolution.

Pour certifier ses dires, il nous conduit chez l’un de leurs témoins, El Hadj Salif Dakissaga, sis au quartier Bissighin. Cet ancien délégué à la sécurité de l’ex-secteur 21 sous la Révolution, du haut de ses 72 ans, se présente comme étant l’un de ceux par qui El Hadj Boureima Ouédraogo est « effectivement » passé pour obtenir ladite parcelle.

« Mais il était d’accord avec le principe que le lieu appartient aux habitants du quartier ; et non à un groupe de personnes. Ce ne fut cependant pas le cas. Dans l’acte de El Hadj Boureima Ouédraogo, il y a de l’abus de confiance. Que les autorités rouvrent la Mosquée pour que les fidèles musulmans prient », déclare celui qui affirme avoir fait quatre fois le pèlerinage à La Mecque.

« Nous avons obtenu la parcelle pour le compte du Mouvement sunnite en 1990 »

Dans ces divergences d’ordre religieux, chacun tire la couverture à soi. La Mosquée fermée, l’heure est à la recherche de solutions. « Nous demandons aux autorités de régler le problème par la voix diplomatique. Sinon contrairement à ce que certains racontent sur les réseaux sociaux, il n’y avait pas deux camps ici le vendredi 14 février. Le mouvement sunnite n’avait d’ailleurs pas proposé d’Imam ce jour. Mais, on ne sait pas pourquoi la Police est venue gazer les populations et blesser les gens », regrette Salfo Guira.

Ces faits révélés sous l’apatam et corroborés par El Hadj Dakissaga, le ressortissant de Bassinko, diffèrent quelque peu de la version avancée par les membres du Mouvement sunnite. Il est 12h passé lorsque nous parquons notre engin devant la porte de El Hadj Boureima Ouédraogo. Cet habitant du quartier est celui qui a démarché et obtenu les papiers de la parcelle controversée. Comme s’il nous y attendait, Ladji Boureima parle de cette affaire sans ambages.

« Nous avons obtenu la parcelle pour le compte du Mouvement sunnite en 1990 » (El Hadj Boureima Ouédraogo)

« Nous avons fait la demande et nous avons obtenu la parcelle pour le compte du Mouvement sunnite en 1990. Au début, ce sont des Arabes qui ont voulu construire la Mosquée. Mais ils sont repartis avant que nous ne puissions les rencontrer. La cour de la Mosquée était faite à base de mottes de terre. Nous y prions quand même. C’est des années après qu’un de nos amis, El Hadj Ousséni Sankara, est venu nous aider à construire la Mosquée. C’était en 1997 », se remémore-t-il.

« Dans un Etat de droit, force doit rester à la loi »

En ce moment, confirme-t-il, un groupe de personnes priait au niveau de la « réserve ». « Nous avons organisé une rencontre dans le but de les associer à la prière dans la nouvelle Mosquée. Beaucoup ont attiré notre attention sur les risques que nous encourons, puisque ces derniers nous dépassent largement en nombre dans le quartier. Nous avons quand même décidé de les associer. Mais dès qu’ils sont venus, ils ont commencé à écarter nos Imams en affirmant que la Mosquée appartient aux habitants du quartier », fait savoir El Hadj Boureima Ouédraogo.

Les jeunes se sont également mobilisés, poursuit-il, pour protester contre le fait que des Imams venus notamment de Tampouy dirigent la prière dans leur quartier. « Ils disent que leur nombre fait leur force, tout en oubliant que, dans un Etat de droit, force doit rester à la loi. D’autres restent toujours convaincus que la Mosquée est une propriété de la Communauté musulmane. Plusieurs de nos membres ont même été contraints de vendre leurs maisons et de quitter ce quartier », expose-t-il.

Une autorisation de construire a été délivrée au Mouvement sunnite

Malgré la décision de justice qui donne raison au Mouvement sunnite, les bisbilles persistent. Les autorités ont alors décidé de fermer momentanément la Mosquée au grand dam des mahométans du quartier.

« Mais l’autre camp a forcé les portes de la Mosquée jusqu’à trois fois. C’est en ce moment que la Police est intervenue le 14 février pour sécuriser les lieux afin d’éviter tout débordement.

« Le Mouvement sunnite et la Communauté musulmane n’ont pas de problème ni à Kilwin, ni ailleurs »

Mais certains manifestants ont lapidé les policiers qui ont ensuite riposté avec du gaz lacrymogène. Les gens parlent de faux et usage de faux. Où mettent-ils les enquêtes de la Gendarmerie et les décisions de justice ? », questionne El Hadj Boureima.

El Hadj Ousséni Sankara qui a financé la construction du lieu de culte n’a pas souhaité rentrer dans les détails de cette « sensible affaire ». « J’ai construit cette Mosquée pour le Mouvement sunnite », dit-il pour couper court aux supputations.

Le vice-président du Mouvement sunnite, El Hadj Oumarou Zoungrana, s’est, lui aussi, prononcé sur cette affaire.

« La parcelle appartient au Mouvement sunnite. Les autres fidèles musulmans ont été invités plus tard à venir prier dans la Mosquée. Contrairement à ce que certains racontent, le Mouvement sunnite et la Communauté musulmane n’ont pas de problème ni à Kilwin, ni ailleurs. Ce sont quelques individus qui sont en train d’attiser le feu. Le vendredi 14 février dernier, il n’y avait pas deux camps. C’était des jeunes du quartier contre les éléments de la Police nationale. Aucun membre du Mouvement sunnite n’y était ce jour », foi du numéro deux du Mouvement sunnite.


Affaire Mosquée Nourou-Dine de Kilwin : La part de vérité de El Hadj Boureima Ouédraogo

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Désormais privés de leur grande Mosquée, les fidèles musulmans de cette partie de Kilwin se débrouillent comme ils peuvent pour accomplir les cinq principales prières de l’Islam. Le calme est revenu dans le quartier. Mais la situation qui prévaut ne présage pas la réouverture de l’édifice religieux ce vendredi 21 février 2020. « Ce n’est pas sûr cette semaine. On a adressé une demande de réouverture aux autorités. On attend », se désole Salfo Guira, la tête baissée.

Effectivement, la Mosquée Nourou-Dine de Kilwin est restée fermée ce vendredi 21 février 2020. L’on pouvait constater un important dispositif sécuritaire dans le quartier. Cependant, aucun incident n’a été enregistré. Le lieu de culte est toujours sous surveillance des forces de sécurité. Mais jusqu’à quand ?

Noufou KINDO

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Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

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