Burkina Faso : Ces déplacés internes qui s’adaptent à Ouaga

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Dans la Capitale burkinabè, vivent depuis juin 2019 des personnes ayant fui les violences meurtrières au grand Nord du pays. Beaucoup, parmi ces personnes appelées « déplacées internes », tentent de se reconstruire une nouvelle vie en menant des activités génératrices de revenus. Nous sommes allés à la rencontre de ces populations qui font montre d’un caractère résilient.

Quand éclate un grand bruit, le 12 mai 2019 à Dablo dans la région du Centre-Nord, Abdoul Salam (Nom d’emprunt) croit d’abord à une banale explosion. Les crépitements d’armes qui s’en suivent lui font changer de certitude. L’agriculteur, qui dans ses temps libres, s’essaie à la soudure, sent la peur éteindre son cœur.

Assis dans un kiosque à café, le géant de 41 ans a le pressentiment qu’un danger vient de frapper le village voisin situé à quelques jets de pierre de son fief natal, Silgadji. Sept fidèles d’une église catholique à Dablo viennent, en effet, d’être assassinés. Des heures après, la nouvelle se répand dans la zone comme une traînée de poudre… Le mal est désormais proche. Trop proche.

L’atelier de Boukary Kadiogo est installé en face de cette voie rouge menant à Kamboinsé.

Silgadji, bourgade frontalière située à Tongomayel dans la province du Soum, à 60 km de Djibo et à environ 95 km de Kaya, commence alors à se vider de ses occupants. Abdoul Salam, son épouse et leurs cinq enfants plient bagages. Ils prennent le chemin de l’exode et arrivent trois jours plus tard à Ouagadougou.

« Je gagne ma vie ici petit à petit »

Leur parent et tuteur, El Hadj Abdoul Moumine Sawadogo, leur trouve gite et couvert à Pazani dans la capitale burkinabè. Les mois passent, la petite famille d’Abdoul Salam tente de surmonter les dures épreuves et émotions de cette nouvelle vie. Il faut s’adapter à la vie ouagalaise.  L’homme décide d’entreprendre, d’abord dans la soudure.

Mais, ayant abandonné à Silgadji ses biens et matériels de travail, il change d’avis et opte pour le commerce. Avec l’aide de son tuteur, il ouvre enfin une boutique de gestion de monnaie électronique au quartier Kamboinsé. 

Cache-nez au menton, une boîte de gel hydro-alcoolique posée sur la table, Salam Money, comme l’appellent affectueusement des clients, se dit fier de sa situation actuelle. Il vit désormais à Kamboinsé avec son épouse et leurs cinq enfants.

Boukary Kadiogo ne fait pas que le collage de pneu.

« Je gagne ma vie ici petit à petit. Sinon, au début, je voulais faire de la soudure. Mais, le coût du matériel m’en a dissuadé. Aujourd’hui, je suis fier de gérer ma boutique Orange Money et Mobicash. Les gens qui nous regardaient avec méfiance à notre arrivée à Ouagadougou nous côtoient désormais sans problème. Si la situation se décante, on pourrait penser à retourner à Silgadji. Mais, pour le moment, on n’y pense même pas », lâche-t-il, sourire aux lèvres. 

Relever le front..

Abdoul Salam n’est pas le seul déplacé interne qui essaie de retrouver une vie normale après avoir pris la clé des champs pour cause d’insécurité. Il décide, volontiers, de nous conduire chez une autre personne délogée de chez elle par la force des choses.

Il ferme boutique momentanément avant d’actionner les pédales de sa motocyclette. Nous le suivons. Direction : Pazani, arrondissement 9, secteur 38 de Ouagadougou. Après 45 minutes de route parsemée de nids-de-poule, nous apercevons un bidouilleur accroupi au bord de la principale voie rouge dans la zone, sous un abri de fortune.

Boukary Kadiogo fait également dans la vente de carburant.

L’homme tient une clé à molette. Devant lui, un vélo plaqué au sol. C’est Boukary Kadiogo, un ressortissant du village de Diomso situé dans la Commune rurale de Kelbo, toujours dans le Soum, Région du Sahel. Lui, également, est un déplacé interne qui se débrouille à Ouagadougou.

Boukary Kadiogo, l’homme aux mille métiers…

« Nous sommes venus ici, cela vaut un an. Ce sont les violences meurtrières qui nous ont conduits ici. Nous avons fui pour échapper à la mort. Beaucoup de nos voisins ont été froidement assassinés. Leurs biens ont été emportés par les assaillants », relate le bigame et père de dix enfants.

Boukary Kadiogo dit gagner sa vie ici à Pazani.

Il perd les mots lorsqu’il aborde les circonstances et conditions de leur venue à Ouagadougou. Le père de famille frisant la quarantaine semble cependant dans son élément quand l’on évoque son gagne-pain quotidien. 

Au fait, Boukary Kadiogo gagne sa vie, entre autres, dans la mécanique, le collage, le lavage des engins. « Pour le moment, le travail ne marche pas très bien. C’est peut-être dû au fait que nous soyons encore étrangers dans le quartier. Mais, on espère qu’avec le temps, ça ira mieux. Par jour, au niveau de mon atelier de mécanique, j’enregistre entre cinq et six clients », marmonne-t-il en langue mooré, tout en baladant sa main gauche dans le sac à clés.

Mercredi 27 mai 2020, les premières pluies de la saison viennent de s’abattre sur Pazani.

Difficile d’évaluer les revenus quotidiens de ce ressortissant de Kelbo qui pratique parallèlement la vente de carburant, la recharge de batteries de téléphones et le commerce de certains produits liés à la pneumatique et à la mécanique. 

La capacité d’adaptation des déplacés internes vivant à Pazani ne passe pas inaperçue. Selon des témoignages, ils sont désormais très bien appréciés par le voisinage.

« Ça n’a pas été facile dès les premiers instants »

A en croire Seydou Sawadogo, enseignant du primaire et responsable d’un des sites de déplacés, les femmes également, pour la majeure partie, ne sont pas en marge de cet élan de résilience. Des femmes ont fait notamment de la collecte de sable un métier, confie-t-il.


Burkina Faso : Boukary Kadiogo, le déplacé interne aux mille métiers


Sommés dès leur arrivée à Ouagadougou par les autorités de rejoindre les sites aménagés de Foubé, Barsalogho et Kelbo, les déplacés vivant à Pazani s’intègrent de plus en plus dans la société ouagalaise. Selon les affirmations de Seydou Sawadogo, « certains déplacés ne souhaitent même plus repartir vivre au village, si leurs affaires continuent de fleurir dans la Capitale ».

« Quand nous sommes arrivés à Ouagadougou, ça n’a pas été facile dès les premiers instants. Mais, au fur et à mesure, il y a eu quand même des personnes de bonne volonté qui viennent de temps en temps nous donner des vivres, des habits, des logements, etc.

En plus, il y a certains d’entre nous qui mènent de petits boulots comme la manœuvre, la mécanique, la maçonnerie, l’orpaillage (notamment vers la ville de Boromo), le ramassage de sable. Ce qui fait que petit à petit, on s’est adaptés. Jusqu’à présent, d’autres sont également là, en attendant le bon moment pour repartir. En tout cas, nous ne souhaitions pas repartir tomber dans la gueule du loup. Ici, c’est nettement mieux », souffle l’enseignant du primaire qui instruisait à Silgadji.


Selon Seydou Sawadogo, certains déplacés internes se sont engagés dans l’orpaillage


Noufou KINDO

Burkina 24

Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

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