Burkina : Ils transforment les déchets plastiques en pavés et en carburant

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Plusieurs villes du Burkina Faso connaissent le pullulement des déchets plastiques durs comme légers. Pour contrer le risque de péril environnemental qui se profile, des Burkinabè ont su redonner vie à ces ordures abandonnées souvent en plein air. Nous avons rencontré deux groupes de jeunes qui, bon an, mal an, exercent dans le recyclage des déchets, notamment des emballages plastiques. Plus qu’un dévouement, c’est un sacerdoce !

Ils habitent les dépotoirs. Leurs entreprises sont comme des maisons de fous. Le non averti y verra un manque de rangement. Eux seuls se retrouvent dans ce capharnaüm. Ce sont pourtant les rois du recyclage. Ils ressuscitent les décombres. Ils donnent de la richesse aux choses jugées inutilisables dont presque tous payent d’ailleurs pour s’en débarrasser.

Méconnus du grand public pour la plupart, ces « sauveurs » d’un autre genre  s’investissent dans la transformation des détritus jetés sur la voie publique. Les déchets plastiques constituent leurs matières premières. Une  vocation dans la déchetterie. C’est la vie que mènent ces oubliés du progrès qui donnent aux ordures une nouvelle valeur d’usage.

Sayouba Guiro

Assis, habillé de son Faso Danfani, sur un divan fait à base de barrique usée, la tête penchée vers la droite, Sayouba Guiro semble poser pour un peintre imaginaire. Le regard porté vers le haut, mais vide, l’air pourtant serein, le quinquagénaire fait partie des promoteurs qui luttent contre le désastre écologique.

Porte-clés, meubles, gazinières, cordes, balais, divans, chaises, etc.

Il est le père fondateur de l’Association Bayiri Malguéré du Zondoma (ABMZ), devenue Association Bayiri Malguéré Zamaana, qui a reçu son baptême de l’agriculture et du reboisement en 1995 avant de se pencher pour la protection de l’environnement. Titulaire d’un Certificat d’étude primaire (CEP) obtenu rien qu’en 2011, Sayouba Guiro opère dans la ville de Gourcy, province du Zondoma, région du Nord, où il s’est fait un nom.

L’homme, qui travaille dans la valorisation des déchets ménagers depuis 2001, réclame particulièrement la paternité de la poubelle-balançoire qu’il dit avoir inventée en 2002. D’ailleurs, le premier contrat de collecte des déchets signé entre celui qui se considère autodidacte et les responsables de la Mairie de Gourcy date de 2001. « Si ce n’est les déchets provenant des piles électriques, l’ABMZ arrive à transformer tout type de déchets ici à Gourcy », se vante-il dans un français approximatif.

Des chaises fabriquées avec des sachets plastiques

Son association s’investit dans le domaine de la transformation des déchets depuis 2005. A la boutique de l’ABMZ située au centre-ville de la « Cité de Naaba Yadega », l’on y trouve divers articles faits à base de détritus durs comme légers : tuteurs (pour remplacer les bois dans les champs), gazinières, pépinières, meubles, porte-clés, cordes, balais, panneaux de signalisation, divans, bancs, chaises, enduits (pour les peintures), etc. Les matières premières ou les déchets proviennent de plus de 320 ménages à Gourcy.

Les mérites de l’association ont été reconnus en 2007. L’entreprise a été, en effet, faite Chevalier de l’Ordre du Mérite avec agrafe Environnement. Mais, la vie de la fabrique, après cette décoration, laisse à penser. Ses responsables regrettent le fait que l’ABMZ soit laissée à elle-même.

Après ce bref échange, nous décidons de nous plonger dans l’univers des déchets stockés et traités par la structure, dans un lieu situé à quelques kilomètres du centre-ville de la Capitale du Zondoma.

« N’allez pas écrire que ça ressemble à un coin de fous hein ! »

Le premier responsable de la boîte nous conduit dans son « usine Made by ABMZ » où travaillent une « vingtaine de personnes déclarées à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) ». Il précise que, dans ce taudis, plus de 95 objets dont les sachets d’eau, les sachets bleus, noirs ou d’autres couleurs, les emballages plastiques, les bouteilles, les verres, les bidons d’eau, les boîtes de conserves, sont revalorisés.

L’association dispose, en réalité, d’un siège, d’une ferme agro-écologique, d’un centre de transformation et d’une boutique.

« Si nous voyons quelque chose qui peut être fabriqué à base de sachets et ou d’objets usés, nous n’avons pas besoin de nous déplacer pour aller voir de près. Nous restons ici pour tenter jusqu’à ce que cela aboutisse », explique le boss de l’ABMZ, pendant que nous nous approchons du lieu. Une fois la porte principale du centre franchie, c’est un véritable désordre résiduel qui nous accueille. Bac à ordures par-ci, des milliers d’emballages plastiques par-là.

S’attarder sur leur nature biodégradable ou non consisterait à s’hasarder sur un terrain inconnu. Il est même difficile pour le propriétaire des lieux d’en faire la différence. Paradoxalement, les déchets crasseux qui déambulent dans la cour semblent inodores. « N’allez pas écrire que ça ressemble à un coin de fous hein ! », nous taquine l’un des trois travailleurs réquisitionnés ce dimanche 19 mai 2019 pour le job.

Dans l’antre de la fabrication de pavés à base de sachets plastiques

Ce jour-là, le vent avait comme cessé de souffler à Gourcy. Les quelques rares courants d’airs qui passent sont si chauds que même les narines refusent de les intercepter. Non loin de l’amas de débris, des cafards restés à l’ombre du bâtiment de stockage se sont négligemment étalés sur un mur, souffrant peut-être de la canicule.

Dans un recoin du mur, une mouche, prise dans une toile d’araignée, se débat désespérément sous le regard attentif de la propriétaire du piège, les pattes comme celles d’une veuve noire… « Ajoute du sable de ce côté, vite, vite… ». Nous venons d’être sorti de notre contemplation  par la voix stridente du pilote de la malaxeuse.

Burkina : Voici comment ils transforment les sachets plastiques en pavés

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Des sachets plastiques sont, en effet, en train d’être fondus. La matière obtenue est ensuite confondue avec du sable. En ce mois de mai 2019, l’heure est à la fabrication de pavés à base de sachets plastiques. C’est une spécialité de l’ABMZ depuis 2009. Le groupe vient d’ailleurs d’être sollicité pour le Pavage du Palais du Naaba Baongo, Chef de Gourcy.

« La fonte des sachets n’a pas le même impact sur l’environnement que leur incinération. Beaucoup ignorent la différence. Pourtant, l’incinération produit beaucoup plus de gaz carbonique, renforçant l’effet de serre et contribuant au phénomène de réchauffement climatique », tente de convaincre Sayouba.

Des pavés en attente d’être refroidis

Des produits « Made in Burkina » grâce à des outils « Made in Burkina »

De l’autre côté, les machines-outils sont en marche. Le temps presse et il faut livrer les commandes lancées par des ressortissants étrangers. « Les pavés à base de sachets plastiques intéressent moins nos concitoyens. Pourtant, ils durent plus que les pavés en ciment. En fait, le plastique qui vient du pétrole, notamment quand c’est non biodégradable, met 100 à 400 ans pour disparaître dans la nature », révèle Sayouba qui ne cesse de nettoyer la sueur de son front avec une éponge.

A quelques dizaines de mètres du dispositif « Made by ABMZ », les vrombissements de la puissante malaxeuse traduisent le bonjour des trois jeunes laborieux réunis autour. C’est Sahada Guiro, Co-gérant de l’association, qui nous aborde.

Sahada Guiro

« La malaxeuse que vous voyez, nous l’avons fabriquée artisanalement », dit-il, tout en hochant la tête comme pour se féliciter.

Un coup d’œil à gauche et à droite, l’on se rend compte que le tas de déchets plastiques stockés çà et là a une couleur arc-en-ciel, avec quelque peu une prédominance bleue et noire.

Selon les dires du numéro deux du coin, pour obtenir 50 pavés, il faut 20 kilogrammes de sachets plastiques et 80 kilogrammes de sable. Les pavés seront vendus à 6.000 F CFA le mètre carré. Lorsqu’il s’agit d’aborder le volet écoulement des marchandises, l’ambiance devient morose.

« Sans commande, il est difficile d’écouler les produits que nous fabriquons », marmonne Sahada, les paupières déjà froncées. Le jeune homme frisant la trentaine déplore également le manque d’accompagnement de l’Etat.

« L’Etat ne nous accompagne pas. De nos jours, au Burkina, on trouve des solutions, mais il n’y a pas d’aide. L’argent que l’Etat dépense dans le rachat des sachets plastiques, leur enfouissement ou leur incinération, suffit énormément à valoriser lesdits sachets. En plus, la politique burkinabè ne favorise pas l’entreprenariat », désapprouve le jeune garçon titulaire d’un Brevet d’étude du premier cycle (BEPC).

Sahada insiste qu’à l’ABMZ, les produits qui renaissent de leurs cendres sont fabriqués grâce à des machines fait main. Il s’agit là d’un autre domaine de compétence des promoteurs de l’ABMZ qui, pourtant, ne leur a jamais permis de participer ne serait-ce qu’à une édition du Forum national de la Recherche scientifique et des innovations technologiques (FRSIT). L’ABMZ n’est d’ailleurs pas la seule structure dans ce domaine.

Autre lieu, autre réalité.

Les frères Sanfo : Même visage, même vision…

Les frères Sanfo font aussi parler d’eux au Burkina Faso dans le domaine du recyclage. La triade de frangins, à travers leur start-up dénommée « Green Line Tech Burkina », fabrique du combustible à base de cartons et du carburant DDO (Distillate Diesel-Oil) à base de déchets plastiques, de pneus usés et d’huiles usées de moteur ou de friture.

Le groupe qui a remporté le premier prix de la Médaille d’or Thomas Sankara de l’innovation en 2016 transforme également le plastique en poutre.

Green Line Tech toujours en construction

« Ça fait près de 9 ans que nous faisons cela », introduit Raogo Sanfo, Directeur technique du « FabLab » toujours en construction situé à Gampèla, à la sortie Est de Ouagadougou. Nous avons passé un moment avec ces promoteurs de la pyrolyse du plastique, des pneus et des huiles de moteur ou de friture.

Ce sont des frères qui exercent aussi dans la récupération des ampoules, des verres, des bouteilles pour fabriquer des enduits pour peinture. Ils sont leurs premiers clients-consommateurs. En effet, sur leur « territoire », groupe électrogène, machines et camions, se déplacent avec le carburant DDO qu’ils fabriquent.

Les frères Sanfo fabriquent eux-mêmes leurs machines

Tout comme plusieurs chercheurs célèbres, le groupe composé essentiellement de jumeaux au style Hip Hop, Raogo et Rabi, et de leur frangin, Richard, est parti d’une recherche dans un domaine précis avant de tomber par hasard sur un défaut de justesse qui sera une découverte extraordinaire.

« Nous n’avons pas commencé avec les plastiques, nous avons plutôt commencé par des recherches qui devraient amener à la fabrication d’engrais bio. Nous avons fait beaucoup d’erreurs dans la fabrication des machines. En plus, nous n’avons pas eu le temps de bien trier ce qu’on utilisait, c’est-à-dire la biomasse.

Donc, il y avait du plastique, des morceaux de gomme dedans. A la fin, nous nous sommes rendus compte qu’on venait, par erreur, de rencontrer quelque chose de très bien. Et quelque part, cela nous a fait oublier même l’engrais qu’on voulait faire », explique Raogo Sanfo.

« La SONABEL utilise le même carburant que nous fabriquons ici »

Les jeunes frères jumeaux proches de la quarantaine, mécaniciens de formation, se sont alors mis à ramasser tout ce qu’ils trouvaient comme plastique. Et, tout ce qu’ils avaient comme fer était réutilisé pour la confection de leurs machines dans l’optique de fabriquer ce jus qu’est le carburant diesel.

A écouter l’autre frère jumeau, Rabi Sanfo, Directeur technique adjoint de la structure, le groupe qui embauche pour le moment 17 personnes, a décidé qu’aucun déchet ne ressortira du centre en tant que déchet encore. Leur esprit : Rien ne se perd, tout se transforme !

Burkina : Les frères Sanfo transforment les déchets plastiques et les huiles usées en carburant

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« On n’enfouit rien. On ne rejette pas de déchet pour que d’autres personnes viennent les chercher après le produit voulu. Tout se transforme ici. Certains déchets se montrent même plus chers que les produits fabriqués », lâche-t-il, tout fièrement. La troïka de jeunes constamment à l’affût dans le domaine du recyclage est, par ailleurs, en train de faire des recherches sur comment goudronner les voies avec du plastique.

« Ça marche très bien dans certains pays. L’Inde a fait des milliers de kilomètres de routes en plastique. C’est un très grand moyen pour se débarrasser du plastique et pour rendre plus propres nos villes », souligne l’un des deux jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Cette grue fonctionne avec le carburant fabriqué par les frères Sanfo

Les frères Sanfo n’entendent pas baisser les bras. « Nous restons très confiants quant à la viabilité de notre projet », tente de rassurer le Responsable de production, Kouka Richard Sanfo, assis de l’autre côté, le menton dans la paume.

Leur carburant diesel, à en croire ce dernier, a été analysé positif par la Société Nationale Burkinabè d’Hydrocarbures (SONABHY). « Même la nationale de l’électricité, SONABEL, utilise le même carburant que nous fabriquons ici à base de plastique, de pneus, et d’huiles », déclare-t-il.

« Nous sommes les mieux placés pour vendre de l’électricité très moins chère »

Actuellement, leur centre doit sa survie notamment à la transformation des huiles de vidange usées en carburant. L’appareillage fait main fabriquant le carburant diesel est installé dans le « makerspace » appartenant aux frères Sanfo. Il est doté d’une machine connexe appelée laveur de fumée chargé de purifier le dégagement gazeux et par ricochet de lutter contre le réchauffement climatique.

Malgré tout ce talent et tous ces exploits, les promoteurs de « Green Light Tech Burkina » reconnaissent tirer le diable par la queue. Ils n’hésitent pas à le dire à qui veut l’entendre. Pour arriver à commercialiser leur trouvaille, il leur faut une autorisation.

« Les papiers d’autorisation de vente, de stockage, demandent du temps et des moyens. Par exemple, pour l’autorisation de vente, on nous demande 100 millions de F CFA.  Et en plus, aucune disposition juridique au Burkina n’encadre le domaine de la transformation des déchets en carburant », fait comprendre Raogo, apparemment porte-parole déclaré du groupe.

Carburant à base de déchets au Burkina : 100 millions pour avoir un point de vente

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Et de lancer : « Notre but premier n’est pas la commercialisation du carburant, mais plutôt la production d’énergie électrique à un coût vraiment moindre. Je pense que nous sommes les meilleurs candidats pour la production de l’électricité au Burkina. Mais, nous sommes à la recherche de partenaires. Ecoutez, nous sommes les mieux placés pour vendre de l’électricité très moins chère si les moyens sont mis à notre disposition ».

Les frères Sanfo espèrent que leur aventure connaîtra un dénouement heureux, pour eux, pour le Burkina et pour le reste du monde.

La réponse du ministre de l’énergie aux frères Sanfo

Noufou KINDO

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Noufou KINDO

@noufou_kindo s'intéresse aux questions liées au développement inclusif et durable. Il parle Population et Développement.

Il y a 7 commentaires

  1. De grands inventeurs, mais pas grand-chose pour les accompagner.Des chercheurs qui cherchent et trouvent existent bel et bien au Burkina

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