Elèves déplacés internes à Fada N’Gourma : Le combat de Naomie au BEPC 2020

193 0
ECOUTER

A Fada N’Gourma, pour l’année scolaire 2019 – 2020, il y a eu des élèves déplacés internes en classes d’examen. Certains d’entre eux ont été recensés et soutenus par le gouvernement burkinabè. D’autres ont été accueillis dans des familles. Mais, à l’instar de ces élèves, beaucoup d’autres n’ont eu ni de famille d’accueil, ni de soutien de la part du gouvernement. Naomie Thiombiano est de cette catégorie d’élèves déplacés. En classe de 3e, elle s’est fait les dents afin de décrocher le Brevet d’études du premier cycle (BEPC). Mais, le destin, cette année, en a décidé autrement…

Naomie Thiombiano. C’est un nom qui ne dit peut-être rien à beaucoup. Il s’agit d’une déplacée interne originaire du village de Namoungou. Fille de cultivateurs, cette élève, contrainte de quitter son village, dépose ses bagages à Fada courant janvier 2020.

Elle n’a pas eu l’occasion de se faire recenser en tant que déplacée interne, parce qu’elle est dans un quartier où il n’y a pas assez de déplacés, comme certains élèves qui se sont retrouvés dans le Chef-lieu de la province du Gourma. Elle vit en location dans une maison chambre-salon, au secteur 9 de la ville, avec ses parents qui payent le loyer. Les géniteurs de la combattante ont rejoint Binadeni, village situé à une quinzaine de Kilomètres, pour cultiver. Ils reviennent le dimanche pour le culte  et rejoignent le village pour le reste de la semaine.

Les examens approchent à grands pas

Avant son décrochage scolaire qui l’a poussée à se réfugier à Fada, Naomie a eu la chance d’entamer l’année scolaire 2019-2020 en classe de 3e au « collège privé  Le Triomphe» de Namoungou. Cahiers ou feuilles volantes toujours en main, Naomie se prépare pour les examens de fin d’année. Mais, elle dit  s’inquiéter, eu égard au peu de cours qu’elle a pu étudier en classe.

« Dans le village, on ne pouvait  plus rester faire les cours, c’est pourquoi on a quitté. Nous ne faisions pas cours tous les jours. Si nous faisons aujourd’hui, on reprend deux jours après ou quand on sent qu’il n’y a pas de danger », confie la jeune fille ajoutant  qu’elle a seulement repris les cours rien qu’en juin 2020. Le temps file. Les examens approchent à grands pas. Elèves, enseignants et responsables d’établissements scolaires changent donc de fusil d’épaule.

Lire aussi : Burkina Faso : “Yaaba”, la déplacée interne de Arbinda qui assainit une usine à Banfora

« Nous  avons  commencé les cours et nous avons fait  deux semaines. Si un enseignant a deux heures de cours, il divise ces heures en une heure de cours, une heure d’exercice », explique-t-elle avec un air à la recherche de solution.

La salle de formation en coupe-couture, transformée en salle de classe

Soucieuse de l’avenir de leurs élèves, les responsables du collège  privé Le Triomphe de Namoungou se mettent à chercher des solutions pour permettre aux élèves de poursuivre les cours. C’est finalement une salle d’un centre de formation en coupe-couture située au secteur 8 de Fada, au bord de la route menant à la province de la Gnagna, qu’ils ont trouvée. Cette salle est décorée de plats, de matériels de cuisine et de sacs de vivres.

Le centre de formation en coupe-couture dont une salle a été transformée en salle de classe pour les 19 élèves de Namoungou

Quelques élèves, à bout d’énergie, finissent par abandonner. Mais d’autres acceptent se déplacer dans la « Cité de Yendabili » pour poursuivre les cours. Naomie Thiombiano en fait partie.

« On était 27 élèves à Namoungou. Maintenant, on est 19. Car les autres ont abandonné. Ils ont obtenu seulement une seule salle pour nous. On a payé 75.000 F CFA comme frais de scolarité au lycée privé Le Triomphe. Depuis que nous avons payé ces frais, on n’a plus rien payé de nouveau, car en tant que déplacé, il est établi que tu ne dois plus payer », affirme Naomie, un  fascicule de Sciences de la vie et de la terre (SVT) en main.

« On peut faire deux chapitres en  une heure »

Déterminée à aller jusqu’au bout, elle veut prouver que malgré sa situation de déplacée, elle peut décrocher le sésame. « On n’avait pas de professeur qui nous encadrait. Je me débrouille seule avec les anciens cahiers que j’ai demandés. Quand je suis arrivée, je ne connaissais personne. Je ne pouvais bosser avec personne.

Avec les cours factorisés, on fait la moitié des programmes. Parce que les cours n’étaient plus développés. Ils factorisent et ils viennent nous donner. On peut faire deux chapitres en  une heure », déclare-t-elle, le regard dirigé vers le néant.

Le fait de quitter le village pour une autre ville en plein milieu d’année scolaire est un combat pour la jeune brave de Namoungou. Les difficultés, Naomie en traverse.

« La vie de déplacé n’est pas facile parce que tu quittes ton village. Difficile d’y retourner. Quand je suis venue ici, ça ne m’a pas plu. Parce que si j’étais restée au village, je pense que j’allais mieux m’en sortir. C’était sûr que si j’avais bien bossé, j’allais pouvoir m’en sortir sans problème. Mes parents sont des cultivateurs. L’année dernière, la saison pluvieuse n’a pas été bonne là-bas, donc ils n’ont pas eu beaucoup de choses (…). Je suis restée avec ma maman. Puisqu’on nous disait que c’était passager, je continuais les cours et ma maman partait ramasser les affaires. Je rencontre beaucoup de difficultés parce que si j’étais dans mon village, je pouvais avoir des amis qui vont m’encadrer pour mon examen. Maintenant que je suis ici, je n’ai plus quelqu’un qui va m’encadrer. J’ai des difficultés parce qu’en maths, par exemple, je ne m’en sors pas, surtout en  PC. Si j’avais quelqu’un pour m’encadrer, ça allait être mieux »

(Naomie Thiombiano, le 9 juillet 2020)

Une voix intérieure lui dit très fréquemment : « Avance, Naomie. Tu peux y arriver ». L’élève, déplacée interne en classe d’examen, garde donc espoir et affronte l’examen qui avance à grands pas. « Je peux dire que je me sens prête. Malgré les difficultés, j’ai l’espoir. Dieu va m’aider. Avec le peu que j’ai fait, ça va aller. Je souhaite que ça se passe bien », dit-elle, sourire aux lèvres et laissant apparaître l’éclat de ses dents bien blanches.  Naomie compose au Lycée Diaba Lompo (LDL) de Fada, le 14 juillet 2020.

Les examens de BEPC se tiennent dans moins d’une semaine. Elle est au four et au moulin avec ses camarades afin de voir les prochains jours leurs noms dans la liste des gagnants.

Lire aussi : Vie de déplacés internes au Burkina Faso : Pella, une terre promise

Naomie quitte chez elle, chaque matin pour rejoindre le centre transformé en salle de classe situé à moins  une dizaine de kilomètres de son lieu d’habitation pour réviser les cours. Elle traite des exercices de mathématiques et de Physique-chimie (PC) avec ses camarades.

Le ministère de l’éducation s’est engagé dans un programme de diffusion de cours à la télé. Mais la jeune fille n’a pas eu l’occasion  de suivre ces cours. « On n’a pas pu suivre les cours à la télé. Parce qu’on n’a pas de télé à la maison. On n’a même pas de télé dans notre village. On n’était pas en ville. Donc on n’a pas l’habitude de suivre la télé », relate-t-elle.

« Ça ne nous arrange pas »

La seule chose que Naomie  demande, c’est de tenir compte de la situation des déplacés dans la proposition des sujets de l’examen. « S’ils ont changé les sujets qu’ils avaient pris pour le programme, ça va aller. Mais si ce n’est pas le cas, ça nous pénalise. On n’a pas fini le programme. En plus, les exercices qu’on devait faire, on n’a pas fait.

Au moment où les autres ont commencé en juin, nous n’avions pas commencé. Ils ont fait plus d’une  à deux semaines avant qu’on ne commence. Donc ça ne nous arrange pas. Après la réouverture des classes qui étaient fermées pour cause de  coronavirus, on a bossé durant quelque trois semaines », réagit-elle, en retournant ses mains en signe de questionnement.

Naomie THIOMBIANO dans la salle du centre de couture entrain d’étudier

Le jour de la composition, Naomie se sent toute ragaillardie. Mais « il ne faut pas vendre la peau du loup, sans l’avoir tué ». Elle s’approprie cette assertion pour dire qu’à cette étape, il est difficile pour elle de devancer l’iguane dans l’eau. « Mieux vaut attendre le jour de la proclamation des résultats. Mais, sinon, je peux dire que les sujets étaient assez abordables », souffle la candidate déplacée interne.

Le 22 juillet 2020, il est 10h 30, c’est le jour de la proclamation des résultats. Naomie est encore à la maison. Elle apprend d’une camarade que les résultats ont été affichés. Elle se dépêche donc pour vérifier si son nom apparaît sur la liste.

Finalement, et les résultats ?

Arrivée au Lycée Diaba Lompo, et ce, après proclamation des résultats, la jeune fille en tenue confectionnée avec du pagne, n’en croit pas ses yeux.

Elle éclate en sanglots.

Naomie vient d’échouer au BEPC 2020.

C’est cet échec qui a couronné ses efforts, dira-t-elle. Elle s’isole dans un endroit pour noyer ses émotions. Mais elle ne fait que prononcer une phrase : «  Ça n’a pas marché. Je ne me voyais pas échouer un coup ».

Naomie ne décide d’échanger avec quiconque qu’au soir, à partir de 18h. « Je ne prends pas mon échec en mal parce que je le soupçonnais. Avec le déplacement, j’étais découragée au début. Quand on était dans notre village, je savais que  si je bossais très bien j’allais  réussir. Malheureusement, l’insécurité a fait que quand on s’est déplacé, je n’avais pas assez de motivation au départ. Ça ne me donnait pas le courage de bosser. Mais j’ai tenté. Ça n’a pas marché  seulement », s’exprime-t-elle, les yeux embués de larmes.

La descendante de la famille Thiombiano a eu des difficultés avec quelques matières lors de l’examen, selon ses dires. Ce qui dit-elle, a joué en  sa défaveur.

« Tout ce que Dieu fait est bon »

« Ça n’a pas été facile parce qu’on n’a pas fait tous les cours qu’ils ont envoyés. Dans d’autres épreuves, les sujets prenaient en compte la fin des chapitres des derniers cours. Or on n’a pas vu.

Ça ne m’a pas arrangé donc c’était difficile. Le plus difficile dans les matières c’était PC et SVT. Malgré que je ne m’en sors pas en PC, si on avait fini les cours, je  pouvais dire qu’on a fini mais je n’ai pas bossé ou que je n’ai pas compris. Mais malheureusement, on n’a pas tout vu. Et je n’ai pas eu à bosser les anciens cahiers. Tout ce que Dieu fait est bon », se désole la déplacée, esquissant un premier sourire qui sort de l’ordinaire.

Lire aussi : Burkina Faso : Chassé du Sahel, déplacé au Centre et orpailleur à l’Ouest

Découragée, triste, l’air abattu, Naomie n’est pas prête pour autant à abandonner le combat qui vient de faire naître en elle la flamme de l’espoir. Elle affûte ses armes pour affronter le BEPC 2021. L’année scolaire suivante, elle compte s’inscrire à Fada, sa ville d’accueil, afin de bien se préparer.

«  Je n’ai pas réussi. Ce n’est pas la fin du monde, mais ce n’est pas facile parce que cet échec me met en retard. Malgré le peu de découragement qui m’anime, quand on a fini de composer je savais qu’au moins,  j’allais réussir même si ce n’était pas au premier tour. Je savais qu’au second tour,  j’allais repartir et réussir.

« Je veux devenir journaliste, parce que c’est le métier qui me plait »

Malheureusement,  je ne suis même pas partie au second tour. Si je ne peux pas faire de cours de vacance, je compte malgré la pluie et les travaux champêtres commencer à apprendre, bosser à la maison avec mes anciens cahiers  pour rattraper ce retard », se réconforte-elle, adossée à un mur. Âgée de 18 ans, Naomie tient à son rêve. Celui de devenir journaliste. Elle dit trouver le « métier fascinant ». Et cet échec ne change en aucun cas son choix.

« Je veux devenir journaliste, parce que c’est le métier qui me plait. Depuis l’enfance, je suis très attirée par ce travail. Quand je vois les femmes, les jeunes parler et  faire le travail, je suis attirée. Ça me donne envie de devenir une journaliste », rassure-t-elle-avec un sourire rempli d’espoir et de confiance.

Naomie implore le Seigneur pour une autre chose. C’est le retour définitif de la paix dans son village. Elle demande également le soutien de l’Etat : «  Je demande à l’Etat de nous aider avec les fascicules. Qu’il nous aide dans nos études. Ça n’a pas été facile cette année, que l’année prochaine les épreuves soient abordables ».

Les résultats au BEPC des élèves de Namoungou

Les élèves de Namoungou ont composé à Fada, au Lycée Diaba Lompo. Sur la centaine d’élèves que compte ce village, situé à environ 30 kilomètres de Fada,  seulement cinq d’entre eux ont réussi au premier tour du BEPC 2020. Et 24 élèves devront tenter de saisir leur chance au second tour…

Alice Suglimani THIOMBIANO

Burkina 24

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Article du même genre